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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 5)

Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 5)

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 370–386 · chapitre 26 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

P. 113. Rome ressuscite ; cette vie recommencée en silence ‹dans les ténèbres, autour des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui redescendent à l'Erèbe aux approches ' du jour.

Je relèverai ici tout d'une fois, d'abord, un excès d'imaginative lugubre, qui dépasse de beaucoup tout ce que Rome peut inspirer de tristesse : « On croirait entendre les squelettes passer durant la nuit de cerceuil en cerceuil; » puis, « un vallon balustré de cannes, » ce qui signifie en langage vulgaire bordé de roseaux. Enfin Socrate, l'amour, le rossignol du Monte-Mario, et la jeune fille grecque, font des dernières lignes du tableau un étrange pastiche imité de l'antique.

P. 119. François et pauvreté.

Pour arriver à ces deux mots italiens Francesco e Povertà, l'auteur a dû torturer une dizaine de stances du Paradis du Dante, et les résumer plutôt que les traduire en un langage beaucoup plus obscur encore que le texte. Elles appartiennent à un chant dont M. de Chateaubriand aimait à répéter le premier vers :

O insensata cura de mortali!

Après sa rencontre avec son neveu le jésuite, épisode qui couronne si bien le chapitre de ses Mémoires, M. de Chateaubriand dirigea l'une de nos promenades vers le couvent de Saint-Onuphre, qu'il affectionnait, dernière demeure du Tasse. « Et moi aussi‚‚ » me dit-il,« j'ai du penchant pour le cloître, et je voudrais mourir ici; je ne pourrais guère pourtant, comme Christian, pousser la vertu jusqu'à l'enseignement du jeune âge ou jusqu'à l'obéissance passive; c'est la retraite et la méditation que j'envie : saint Grégoire de Nazianze a souhaité comme moi le désert; mais en beaux vers que j'ai remarqués quand j'étudiais les Pères de l'Église, et que j'ai oubliés depuis. Pourriez-vous les retrouver et les traduire? Vous aideriez ainsi un travail que je prépare. - Ces cinq vers, la bibliothèque de la Minerve me les fit lire le lendemain dans l'édition in-folio de 1755 des œuvres de Saint-Grégoire (carm. 46.) En voici la traduction :

« Que n'ai-je depuis longtemps caché ma personne dans « les ravins, dans les montagnes, ou dans les solitudes escarpées ! Là, fuyant toute la vie de ce monde, tout souci de la chair et de l'existence, j'emporterais mon Christ tout entier dans mon cœur : je demeurerais éloigné des hommes ; et mon âme, dans sa pureté, ne s'élèverait que vers le ciel. »

P. 122. Que vais-je retrouver en France?

«M. de Chateaubriand à M. de Marcellus. Rome, 29 « avril 1829.

« Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour Vérone. Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je regrette Rome. J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens peu disposé à m'en servir. Si madame de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues ; des luttes de vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai repris goût aux ruines et à la solitude.

Chateaubriand

P. 126. J'avais une tête très-froide, et très-bonne tête, et le cœur cahin-cala pour les trois quarts et demi du genre humain.

Je crois qu'il faut rétablir ainsi cette phrase : « J'avais une très-froide et très-bonne tête ; » et après « ce cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain, » ajouter, pour être dans le vrai, « comme pour la moitié au moins de l'autre demi-quart. »

P. 129. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse. Pythagore se souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée.

On ne voit guère d'analogie entre ce souvenir un peu trop galant de Pythagore et M. de Martignac. En tout cas, dans les transformations primitives rêvées par le philosophe, Diogène Laërce ne nomme point Alcée qu'on trouve seulement dans Aulu-Gelle. Ce mot, qui signifie la force, entrait peut-être pour quelque chose sous ce double sens dans les chimères vaniteuses de Pythagore. Lucien y substitue Aspasie, la célèbre Aspasie aimée de Périclès. Mais Lucien plaisante toujours; et M. de Chateaubriand, en cette occasion, nous semble avoir trop imité Lucien.

P. 130. La France, ma patrie, la Bretagne, ma matrie, pour parler grec.

Le jeu de mots n'est pas heureux tout grec qu'il veut être; et, en tout cas, « matrie » serait bien plutôt un dérivé du latin que du grec.

P. 130. Tumidis albens fluctibus : venti posuere.

Je pense qu'il faut lire albescens, car ces mots me paraissent empruntés à Ovide :

Quum mare sub noctem tumidis albescere cœpit

Fluctibus. (Métam , lib. XI, p. 480.)

Le venti posuere appartient au septième livre de l'Enéide et l'inopina quies de la page suivante au cinquième. M. de Chateaubriand qui faisait ses délices de ce poëme, quand il lisait pour prendre quelque repos en écrivant, n'avait pas même un Virgile à Londres. Je lui prêtai un exemplaire chargé de mes notes d'écolier. Il y observa que, dans le quatrième livre, le plus feuilleté, au vers 76

Incipit effari mediaque in voce resistit,

j'avais rapproché Didon d'Amélie, et écrit à la marge : Elle commençait un discours qu'elle interrompait tout à coup. - Chateaubriant. » Aussi, quand il me rendit le volume : « Je vais, » me dit-il en souriant, « vous donner deux bons conseils à la fois : écrivez mon nom avec u d à la fin; et au heu de René lisez les Martyrs. v

P. 132. A Bergerac, j aurais pu regarder le nez de Cyrano. Les souvenirs se pressent dans la mémoire de l'auteur où reviennent ses lectures en même temps que les provinces se déroulent sous ses regards. Mais Bergerac et le Voyage à la Lune de Cyrano, plagiaire d'Evhémere le contempteur des dieux, figurent assez singulièrement dans ses réminiscences.

P. 135. « J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes. i Ces strophes composées dans la joie, quand l'auteur, comme il le dit, faisait tous ses efforts pour être triste, ne vaudront jamais la « douce souvenance » des montagnes d'Auvergne.

P. 136. L'inconnue était une Occitanienne qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulait suivre, je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux.

Quelle étrange aventure! La capricieuse Occitanienne de seize ans avait mérité sans doute la discrétion du sexagénaire son favori. Mais, peut-être aussi ( tant nos nymphes méridionales sont vaniteuses et coquettes ! ) espérait-elle que son nom serait immortalisé par l'illustre objet de son choix. Elle devait être ainsi trompée dans tous ses vœux de jeune fille. Faut-il dire que, malgré les réticences de l'auteur, il me semble que je pourrais nommer l'héroïne de l'aventure ?

P. 140. Ce souffle du sort n'effaçait pas seulement mes illusions ; il enlevait la monarchie.

Il est curieux de voir avec quelle terreur cet avénement du ministère de 1829 était envisagé même par les plus constants amis de la royauté. M. de Bonald m'écrivait à cette occasion :

« Je ne comprends pas l'envie d'être aujourd'hui ministre en France. J'en écarte l'appât du traitement qui ne peut tenter ni le prince de Polignac ni tout homme qui a du pain à manger, et je demande quel honneur on compte se faire en ces places si éternellement disputées et combattues. Certes, il faut une bien grande présomption de ses propres forces pour croire pouvoir gouverner les deux Chambres, et conduire de front un char attelé de deux chevaux dont l'un tire à droite et l'autre à gauche.

Ah ! de tant de conseils événement sinistre !

Prince aveugle, ou plutôt trop aveugle ministre ! »

P. 140. Je ne possède rien que des dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas assez longtemps pour les payer.

Exceptons-en l'ambassade de Londres où je fis des économies pour l'auteur en son lieu et place. Car je lui rapportai, somme ronde, soixante mille francs dont il ne se doutait guère et que mes économies avaient laissés en mes mains. Il est vrai que le ministre de 1825 consomma rapidement ce que l'ambassadeur de 1822 avait épargné; deux mois après, il ne restait plus que la bourse vide et pendante sur la cheminée. M. de Chateaubriand me pria en souriant de la peser dans ma main, moi qui savais ce qu'elle avait été, pour mieux me convaincre de ce qu'elle était.

P. 142. Et, chose étrange ! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes amis réels ni les copartageants de mes opinions politiques. Je devais courir le risque d'ébranler le trône légitime. Je devais m'immoler sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait constamment attaqué, pour mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis qui n'avaient pas le courage entier de mourir de faim.

Singulier, mais fidèle résumé de la situation particulière de l'auteur. On voit combien il regrettait d'avance de prendre place dans les rangs de ces mêmes adversaires qui, pour la plupart, disait-il, « avaient su dégager discrètement de tout sacrifice leur opposition. »

P. 150. Je répliquai sur-le-champ par cet autre billet.

M. de Polignac, choqué de cette phrase qui n'était que vraie et maladroite, « la carrière diplomatique que j'ai eu « le bonheur de vous ouvrir, » me donna lire les deux billets suivis d'une si froide réponse. Et quand il disait à l'auteur : «Je vous donnerai ce que vous voudrez, » il sous-entendait les appointements dont M. de Chateaubriand faisait si bon marché, et il se flattait encore de le gagner par là. Je le détrompai, car je connaissais mon ancien chef mieux que lui. « Toute cette opposition finira, » répliqua- 1-il, « si nous nommons madame de Chateaubriand duchesse. » Autre erreur : rien de plus exact que ce que vient de dire son mari: « Elle accepte d'un esprit ferme mes disgrâces, en les maudissant. »

P. 154. M. de Polignac me parut dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un muet éminemment propre à étrangler un empire.

Hélas ! c'est cette même confiance dont j ai entendu tant de fois l'expression s'échapper des lèvres de l'aveugle ministre. Mais passons de la tragédie à la petite pièce, et du maître au disciple. Et moi aussi, en donnant ma démission de sous-secrétaire d'Etat des affaires étrangères, j'avais répondu à M. de Polignac à peu près dans les termes rapportés ici par l'auteur : puis-je ajouter qu'ils m'avaient été inspirés par le raisonnement et l'exemple de M. de Chateaubriand ? et me permettra-t-on de joindre à son histoire mon humble aventure?

Rappelé d'Italie au début du ministère du 1° août 1829, pour exercer les fonctions de sous-secrétaire d'Etat des affaires étrangères, je sollicitai, dès mon arrivée à Paris, une audience du roi Charles X, qui était alors à Saint-Cloud. Sa Majesté, après m'avoir longuement parlé de son neveu l'infant duc de Lucques qu'elle aimait sincèrement, porta la conversation sur les affaires d'Orient et sur la position militaire que les Russes venaient de prendre à Andrinople. Je connaissais les lieux ; et j'expliquai comment, depuis l'occupation de cette seconde capitale de l'empire ottoman, le général Diébitch se trouvait communiquer d'un côté, par le fleuve si fameux de l'Hèbre, avec la flotte russe de la Méditerranée sous les ordres de l'amiral Heyden, et de l'autre, par Sizeboli et Varna, avec la flotte de la mer Noire commandée par l'amiral Greig. Le roi se plaisait dans ces détails ; il me parla enfin de mes nouvelles fonctions. «Vous ferez là, mon cher ami, pour aider Jules (le prince de Polignac) « comme vous avez fait ailleurs. - Sire, je voudrais que le zèle pût suppléer au talent. - Un a toujours assez de talent quand on a le dévouement que je vous connais. D'ailleurs vous êtes parfaitement au courant de notre politique et de nos affaires. - Cela se pouvait dire avec quelque vraisemblance,» répliquai-je, « quand j'étais à Londres ; mais on ne le croira jamais quand j'arrive de Lucques. Sire, Votre Majesté m'appelle dans des moments difficiles, et je ne vois pas encore ce qu'elle attend de mes services. - Oui, les circonstances sont très-graves, » dit le roi, « il s'agit de vaincre ou de périr. - Pour bien servir, Sire, il faut avant tout bien comprendre les volontés du maître. -- Oh ! vous comprendrez, mon cher ami, vous comprendrez, » ajouta le roi en souriant. - Puis, pour terminer l'audience, il me tendit sa main que je baisai.

Je passai chez le Dauphin. Il me parut ignorer d'abord sous quel titre j'allais m'établir à Paris. « Vous voilà donc ce qu'on appelait autrefois premier commis, » me dit-il; êtes vous chef de division ou directeur des travaux politiques? - Non, monseigneur, je suis sous-secrétaire d'Etat. - Ah ! c'est juste, je l'avais oublié. C'est que toute l'organisation est changée. Polignac bouleverse ; il est encore bien jeune diplomate pour occuper un poste où il faut tant d'expérience. Est-ce que ce nouveau ministère ne vous effraye pas, vous ? Il m'épouvante, moi, et bien d'autres. - M. de Polignac, monseigneur, montre une grande sécurité et ne redoute pas l'avenir. - Oui, on le croirait sûr de son fait ; il est bien heureux; je ne partage pas cette confiance. Vous étiez bien mieux en Italie que vous ne serez à Paris, mon cher. Au reste, je sais que vous n'avez pas souhaité cette position. Là, comme ailleurs, comptez toujours sur moi; mais, quant à eux, tout en faisant des vœux pour leur succès, je n'y crois guère. »

Madame la Dauphine alla plus loin encore. Elle s'étonna de la confiance de M. de Polignac en des circonstances si critiques; et elle m'engagea à m'éloigner comme à ne pas lier ma carrière diplomatique à ce ministère qu'elle avait vu créer avec effroi.

Je ne cachai au prince de Polignac aucune circonstance de ces divers entretiens. « Vous le voyez, » me dit-il, « le roi nous encourage. Quant à ses enfants, tout se fera sans eux ; et nous n'avons besoin de personne. »

C'est alors que le ministre me remit une espèce de pian de la campagne prochaine en me priant de le méditer, sans me dire s'il en repoussait ou adoptait les combinaisons. La note n'était pas de son écriture, mais il en avait modifié certaines expressions en marge. Ce document curieux, dont j'ai gardé copie, car il devait exercer une grande influence sur mes résolutions, explique et annonce assez. clairement les ordonnances qu'ont suivies les journées de Juillet. En voici la conclusion.

« Pour surmonter tous les obstacles et arriver au but, il ne faut que suivre avec fermeté et dignité le plan ‹es ministres.

« 1º Ne nommer à aucun emploi d'une certaine importance dans toutes les administrations que des individus bien connus pour être dévoués au roi et à la monarchie.

« 2° Bien convaincre, par une manifestation franche et ostensible, les hommes de tous les partis et la France entière qu'en suivant avec sagesse et fermeté la route indiquée par la charte royale, évidemment donnée pour la restauration de la monarchie, et non pour sa destruction, le gouvernement est résolu à ne se laisser arrêter, intimider ni détourner de son objet par aucuns des obstacles que les révolutionnaires et les ambitieux chercheraient à lui opposer, soit par des émeutes et soulèvements peu probables, qui simplifieraient et termineraient bien plus vite la question, soit par l'extrême licence des journaux, occupés à fomenter des séditions et à organiser des associations subversives de l'ordre établi, soit enfin par le vote négatif et hostile de la chambre élective.

« 3° Encourager, récompenser à propos les services rendus au roi; destituer de même et traiter rigoureusement les fonctionnaires manquant à leurs devoirs par défaut de zèle ou par lâcheté; en un mot, faire qu'il soit notoire à tous que l'unique voie à prendre et à suivre, pour obtenir des faveurs du gouvernement du roi, c'est de lui offrir la garantie d'un bon service, par de bons sentiments et un dévouement éprouvé, constaté par des faits.

« Arrivant ainsi à l'époque de la session, précédé et escorté de cette renommée, le gouvernement du roi ne tardera pas à connaître les dispositions de la majorité de la chambre élective; on en pourra juger déjà par l'élection des candidats à la présidence et par l'adresse en réponse au discours royal. Si ces premiers actes sont satisfaisants, et que l'adresse surtout ne manifeste pas les dispositions que les oracles de la Révolution et de la défection sembleraient annoncer, le gouvernement n'aura qu'à continuer sa marche en suivant la ligne qu'il s'est tracée, jusqu'au vote du budget dont le résultat sera sans doute conforme à l'esprit de l'adresse. Si cette adresse est hostile, il faut dissoudre la chambre dès le lendemain, et accompagner cette ordonnance de dissolution d'une proclamation royale préparée à l'avance, énergique, qui fera connaître les impérieux motifs de cette dissolution d'une chambre dont, par diverses circonstances plus lâcheuses les unes que les autres, la majorité se trouvait présenter, non les véritables organes de la France monarchique et de ses plus précieux intérêts, mais bien les organes de la Révolution.

«Le roi, chéri de son peuple pour ses vertus personnelles, pour l'amour que l'on sait qu'il porte à ses sujets, et pour les intentions pures et paternelles que ses ennemis même n'ont pu lui contester, sera entendu, compris et obéi; et l'on ne peut douter que la majorité des réélections ne devienne favorable à la monarchie. S'il en était autrement, et si la licence de la presse et l'action des comités directeurs parvenaient encore à séduire et à corrompre l'esprit public, alors le roi, dont l'unique devoir est de gouverner, et conséquemment de préserver son peuple des calamités dont il serait menacé par les révolutionnaires et les brouillons, le roi ne pourrait balancer en vertu des droits et des pouvoirs qu'il tient de sa naissance, et que le fondateur de la Charte s'est sagement réservés par les dispositions de l'art. 14, de prendre les mesures et de rendre les ordonnances nécessaires à la sûreté de l'Etat.

« Le peuple obéira avec joie à ce que le roi jugera utile d'ordonner, pour le préserver des calamités dans lesquelles les révolutionnaires voudraient le plonger; quant à l'armée, toujours fidèle par sa nature et par l'esprit de discipline qui y règne, son dévouement ne peut qu'avoir acquis une force nouvelle, depuis la bienfaisante ordonnance qui rassure les anciens militaires sur leur avenir, en même temps qu'elle est une preuve de la sollicitude du roi. » .

Ce programme politique, daté du 10 août 1829, a été suivi dans sa partie exécutive au moment de la crise de 1830, mais dégagé de toutes les mesures préparatoires qu'il exigeait. Mes méditations, à la suite de cet exposé, n'étaient pas de nature à me faire changer de sentiment sur les inconvénients d'un ministère impopulaire, pris en dehors de la majorité. Je déclarai, deux jours plus tard, à M. de Polignac que les résolutions de la note, tout en s'appuyant sur des considérations logiques en apparence, me paraissaient devoir entraîner les plus grands périls. La lutte ainsi engagée pouvait aller beaucoup plus loin qu'on ne semblait le prévoir. Je me résignais facilement d'avance à voir renverser même un ministère dont je serais l'instrument subalterne; mais je n'avais pas le même sang-froid quand il s'agissait du trône. Pour approuver de tels projets d'ailleurs, j'étais trop imbu des principes du gouvernement représentatif dont j'avais, comme lui, fait mon étude en Angleterre. Là, il le savait aussi bien que moi, la première condition du succès était la faveur de l'opinion publique et un gouvernement né des majorités. Tout essai en dehors de ces principes ne pouvait être, selon moi, qu'éphémère et dangereux. A mes raisonnements le prince de Polignac ne répondit rien ; mais il comprit sans doute dès lors qu'il ne pouvait compter ni sur mon adhésion à son système ni sur ma collaboration.

Pendant les jours que je passai auprès du ministre, je m'étais fait une loi de lui communiquer jusqu'à la moindre de mes réflexions sur la marche des affaires au dehors comme au dedans et sur les dangers qu'entraînait à mes yeux la composition du ministère comme ses desseins présumés. M. de Polignac écouta toujours, même quand il ne les approuvait pas, mes raisonnements avec bonté et patience. Il ne parut jamais mécontent de ma franchise, qu'il provoquait fréquemment. C'est ainsi qu'à sa prière je lui avais répété ma conversation avec M. de Chateaubriand qu'il m'avait engagé à voir dès mon arrivée à Paris. Cet entretien que M. de Chateaubriand lui-même avait raconté à madame Récamier, et dont certains détails avaient transpiré chez plusieurs hauts personnages, je vais le rappeler ici dans tout ce que je puis sans indiscrétion confier au public. Sur ce sujet, même après tant d'années, je me trouve contraint à certaines réticences.

Je trouvai M. de Chateaubriand seul dans son cabinet de travail avec son secrétaire Pilorge qui, dès mon entrée, nous quitta. - « Je vous fais mon triste compliment, mon cher ami, » me dit-il en me serrant la main, « voilà une tuile que vous n'aviez pas prévue : en tombant sur votre tête, elle vous écrasera sans retour. » 'uis, avec la lucidité habituelle de sa pensée, il énuméra tous les inconvénients constitutionnels de ce qu'il a nommé plus haut « l'esprit borné, fixe et ardent » de M. de Polignac. Aveugle ministre, » disait-il, « qui, appelé au sein des périls, se croise les bras après s'être frotté les mains, et croit la France satisfaite et sauvée par le fait seul de ce " Joyeux avènement! Sous le régime de la Charte, si c'est encore le caprice d'un roi qui nomme les ministres, c'est la popularité seule qui les fait durer. Il ne faut pas plus un Polignac sous Charles X qu'il ne fallait un Decazes sous Louis XVIII. Le favoritisme n'est pas un rouage constitutionnel. Si vous vous retirez, même avec une disgrâce, de ce ministère qui sera si court et dont vous ne pouvez partager les principes cachés, car il n'en avoue aucun, vous reparaîtrez bientôt ; sinon vous perdrez tout votre avenir pour quelques mois d'un présent bien embarrassé... » Puis, après un moment de silence, il se leva, et, se promenant d'un angle à l'autre de son cabinet : « Mais pourtant, » me dit-il, « mon cher ami, ne prenez point modèle sur moi, car je ne ressemble à personne. Ma destinée n'a rien de commun avec les autres destinées. Je vais toujours seul, je ne sais où ; tantôt conduisant l'opinion, tantôt poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare elle-même, et il me faut la suivre à contre-cœur. Je ne suis point un homme comme un autre. Ce que vous avez vu de ma vie doit vous le démontrer. Mes inconséquences n'ont-elles pas cent fois frappé votre esprit? Vous avez vécu longtemps près de moi, sous le même toit ; dites si mes habitudes, si mes mœurs physiques et morales, ressemblent à quelque chose. Il ne faut donc pas me juger comme un autre individu, mais plutôt comme une âme en dehors de la société. Je ne me fais point illusion sur moi-même et sur mon sort. Moi qui vois si juste dans les affaires des autres, me croyez-vous aveugle pour les miennes? Je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les jours plus avant. Je n'arriverai jamais à ce ministère où j'aspire encore après l'avoir trouvé si amer. Le cœur des princes est blessé ; j'y retourne le poignard plus profondément chaque jour. Et quand la France entière demanderait pour moi le portefeuille des affaires étrangères, les Tuileries ne cesseraient de dire : Jamais ! Et pourtant, je n'en ai pas fini avec ces Bourbons que je suivrais, s'il le fallait encore, à Thionville ou à Gand. Le roi me refuse une audience qu'il accorde au dernier notaire de son royaume. Et c'est Jules de Polignac qui se charge de signifier à Chateaubriand que Charles 1 ne veut pas le recevoir ! Eh bien! s'ils ne m'entraînent bientôt avec eux dans une chute commune, le temps n'est pas loin où je pourrai couvrir encore de mon nom et de ma popularité ces ingrats qui m'oublient. On m'appellera au secours de la dynastie mourante, mais pourrai-je retarder son dernier soupir? »

M. de Chateaubriand était visiblement ému. Il essuya quelques larmes, lui qui, à cette époque de sa vie, ne pleurait devant personne; et même, quand je suis partout ailleurs si indiscret, je ne puis retracer ici les paroles qui suivirent et se prolongèrent pendant près d'une heure encore. Allez donc, » me dit-il enfin, « suivez votre destinée. J'obéis à la mienne; soyez plus heureux que moi. »

Vaut-il la peine de dire le reste? Je donnai quelques jours plus tard ma démission de sous-secrétaire d'Etat; et en 1829, à l'ombre des petits-fils de Louis XIV, se termina, comme elle avait commencé, ma carrière politique. Je n'ai jamais servi sous d'autres régimes.

P. 170. Notre marine ressuscitée au combat de Navarin.

Lieu commun trop inexact pour mériter une place ici. Le combat de Navarin fut le triomphe de la force numérique et organisée sur la faiblesse et l'indiscipline. Ce fut un acte politique plus qu'une action d'éclat, et ce n'est pas de là que peut dater la résurrection d'une marine que Louis XVI avait portée si haut.

P. 173. La France pourra dire à Charles X ce que Cornélie disait à Pompée : « C' est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu soulois cingler avec cinq cents voiles. s

On a reconnu ici le style d'Amyot. Voilà bien cette épouse de Pompée dont Corneille a fait un caractère de femme romaine si grand qu'il dépasse parfois la nature. Plutarque, pour ces paroles qu'il met dans la bouche de l'héroïne, s'était inspiré de Lucain.

O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem Infelix conjux et nulli laeta marito.

Et n'est-ce pas là aussi cette France infortunée que nulle union de roi ne satisfait ?

P. 185. La presse, c'est la parole à l'état de foudre; pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas ?

Combien de fois l'auteur ne m'a-t-il pas expliqué tout aussi vivement son goût pour la liberté de la presse? Il la voulait par amour pour l'indépendance plus sincèrement qu'aucun de nos ministres depuis quarante ans. « La liberté de la presse, » me disait-il « a-t-elle donc porté tort à l'Angleterre? Il serait assez facile de démontrer, bien au contraire, qu'elle entre pour beaucoup dans la prospérité croissante et la solidité des institutions des trois royaumes. Mais, en France, nous avons pour la cultiver un sol que la fureur de l'égalité et la haine de l'aristocratie ont semé de ronces : et le problème qui nous reste à résoudre, c'est l'alliage du système parlementaire que nous commençons à aimer parce qu'il protége nos franchises et garantit nos droits, avec le système militaire qui les anéantit, mais qui est dans le goût de la nation. »

« Je ne confonds pas, » me disait-il un autre jour, « dans leurs conséquences littéraires, la liberté de la presse « avec la liberté de la tribune qui amène ceci. Comme on parle à la tribune par chapitres et avec autant d'abondance que si l'on écrivait, il arrive qu'on écrit avec autant de négligence que si l'on parlait, le tout au détriment de la langue et des bonnes lettres. Plus le parlement se grossit d'orateurs médiocres, plus l'Académie perd de bons écrivains. On s'exprime à merveille; mais, le style de la tribune passant dans la littérature, on écrit mal. L'improvisation semble dispenser de la correction. La concision et l'harmonie disparaissent, et la harangue dégénère en conversations et en verbiage. Il peut, sans doute s'échapper de nos chambres libres de nobles accents inspirés par les hautes questions sociales; mais devant les chambres asservies et payées de'l'Empire la liberté se mourait sans aucun profit pour l'éloquence. »

P. 208. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés à la colle n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté.

Ces traits à la Juvénal serviraient encore, après 1848, à fouetter d'une prose sanglante une troisième apostasie.

P. 236. M. de Sémonville raconte qu'il eut une longue conversation avec le roi.