Première partie
Chapitre V
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Retour à Paris (février 1804). - Tristesse et malaise. - L'exécution du duc d'Enghien et la démission de Chateaubriand (21 mars). - L'établissement de l'Empire et le sacre.
Après s'être arrêté quelque temps chez Joubert, à Villeneuve, Chateaubriand parvint à Paris dans les environs du 13 février1 et il est probable qu'il descendit d'abord chez le frère de Joubert, Joubert-Lallont, rue Saint-Honoré2, près de la rue dé l'Echelle.
(1) « Il y a près de quinze jours qu'il est à Paris », écrit Joubert à Chênedollé, le 28. ↩
(2) Lettre à Chênedollé du 6 mars (dans SAINTE-BEUVE, II, 221), et autre lettre au même, du 14 mars (ibid., 222). ↩
On ne connaît pas bien dans le détail l'emploi de son temps dans les cinq semaines qui séparent son arrivée à Paris du 21 mars, date de sa démission, mais on peut être sûr qu'une de ses premières sorties fut pour aller voir Fontanes, lequel, durant l'absence de son ami, n'avait pas perdu son temps, car Chateaubriand, l'ayant quitté simple député, le retrouvait président du Corps législatif, logé comme un prince à l'Hôtel Biron, avec quelque cent mille livres de revenu. Cela lui était arrivé le 21 nivôse an XII (12 janvier 1804). Bonaparte l'avait choisi, bien qu'il ne vînt que quatrième sur la liste des élus du Corps législatif, tous d'ailleurs ex-monarchiens comme lui. C'était l'effet, selon Miot, de l'ode composée en juin 1803 par cet adulateur imperturbable », avec la collaboration du Maître, amère diatribe contre les Anglais, amplification ampoulée de nos succès et de leurs défaites3 « .
(3) MIOT DE MÉLITO, II, 123. ↩
Les gens délicats s'étonnaient bien, comme Miot, que Fontanes se montrât aussi agressif vis-à-vis d'une nation qui lui avait accordé asile, protection et subsides. Mais Fontanes s'en tirait en faisant insérer dans le Mercure (22 octobre 1803) une note rédigée par Montlosier, autre monarchien rallié, sur les obligations contractées envers l'Angleterre par les Français qui ont reçu l'hospitalité des Anglais pendant la Révolution. La substance en était que « si jamais l'océan soulevé venait à bouleverser leur sol, ou... si un délire public venait à bouleverser leurs lois » on leur rendrait l'hospitalité privée qu'on en avait reçue, mais que, pour le moment, une seule chose devait occuper les Français : vaincre leurs ennemis.
D'ailleurs ces critiques malveillantes ne sont pas grand'chose, et, si le Mercure flotte à peine, submergé des proses de Mme de Genlis et de Delalot, Fontanes, lui, vit bien et prospère.
Chateaubriand dut admirer la belle fortune de son ami. Du reste ils avaient d'autres sujets d'entretien. Nous tenons de Villemain, source importante sur certains points à cause des renseignements qu'il eut de son protecteur Fontanes, que Fontanes, sachant Chateaubriand peu empressé de repartir pour Sion, l'emmena sans retard chez Talleyrand pour le décider.
Il aurait voulu, dit Villemain1, rapprocher l'écrivain qu'il aimait le plus de l'homme d'état dont il aimait l'ascendant ; mais ces deux esprits étaient peu compatibles, par diversité de nature plus encore que d'opinions.
(1) Chateaubriand, p. 138. ↩
L'accueil toutefois fut flatteur. Talleyrand dità Chateaubriand que sa nomination charmait tous les catholiques de la Suisse, et Chateaubriand, s'il n'a pas mentionné cet entretien dans ses Mémoires, a transcrit la lettre que lui adressa le conseil de la ville de Sion2, comme preuve, y lisait-on, de ses « dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son envoyé, dont le choix doit plaire particulièrement à un peuple religieux » . Et c'est ici que Chateaubriand a placé cette remarque dont il n'est pas besoin de faire ressortir une fois de plus le caractère essentiel :
(2) O.-T., II, 398. Il ne faut pas attacher trop d'importance à cette lettre Le Grand bailli Augustini en adresse une pareille ou équivalente au successeur de Chateaubriand, Eschassériaux (23 juillet). Le bonhomme était en instance pour obtenir une pension du gouvernement français, et il voulait être décoré. (Affaires étrangères, Valais, an NII.) ↩
J'entrais dans la politique par la religion : le Génie du Christianisme m'en avait ouvert les portes.
Sans aucun doute, Fontanes le poussait à partir. Il est probable qu'il le poussait aussi à se rapprocher de sa femme ; Mme de Beaumont, en mourant, le lui avait recommandé, et Fontanes avait du appuyer fortement Avis, car, le 21 décembre 1803, Chateaubriand lui répond :
Votre avis sur une personne qui m'est unie est bon. Je l'ai apprécié et il y a longtemps que j'y pense. Mme de Beaumont en mourant me l'a donné elle-même. Mais je ne puis m'y résoudre actuellement et je vous prie de ne m'en plus parler1.
1) Correspondance, 1, 152. ↩
Qu'on lui en ait reparlé ou non, il faut croire qu'il s'y résolut, car Mme de Chateaubriand arriva de Bretagne entre le 14 et le 16 mars2, et, pour la recevoir, Chateaubriand s'en fut de chez Joubert-Laffont dans un petit hôtel de la rue de Beaune. Elle était maintenant, nous le savons, ruinée autant qu'on peut l'être, la déconfiture d'un oncle qui lui devait de l'argent étant venue lui ôter ses derniers espoirs d'aisance.
2) Cf. les deux lettres de Chateaubriand à Chênedollé de ces deux dates. Correspondance, 1, 179, 181. ↩
Inutile de rechercher ici comment s'opéra la réunion des deux époux séparés depuis douze ans. Il nous intéresserait davantage de savoir quelle influence elle eut alors sur son mari, s'il n'était très probable qu'elle n'en eut aucune. Arrivant du fond d'une province, sans relations, et tombant, par ce rapprochement de raison, dans un milieu si nouveau pour elle, déroutée, comment eût-elle eu sitôt voix au chapitre3?
(3) « En politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté, parce que là, en fait d'honneur, je ne juge que d'après mon sentiment. » (O-T., , 8.) ↩
Elle dut avoir d'autant moins d'influence qu'en fait d'influence féminine, Chateaubriand était retombé certainement sous celle de Mme de Custine. Il n'est pas douteux qu'aussitôt après son retour Chateaubriand ait repris avec elle ses relations interrompues, si malheureusement à son gré, six mois auparavant, par son départ pour l'Italie.
Il y avait eu entre eux un froissement grave pendant qu'il était à Rome. Chateaubriand, soit avant, soit après la mort de Mme de Beaumont, se trouvant gêné, comme souvent, avait écrit à Mme de Custine, pour lui demander, dans la candeur de son âme, un service d'argent. Mme de Custine, pensant qu'elle n'était pas tenue de pousser l'abnégation et la générosité jusqu'à pourvoir aux frais que nécessitait la présence à Rome d'une autre maîtresse de Chateaubriand, même digne de tout intérêt et de toute compassion, même plus ancienne en titre, avait refusé1.
(1) Voir les lettres de Chateaubriand à Mme de Custine, du 16 et du 29 juillet 1804. Correspondance, 1, 189, 190. ↩
Chateaubriand en avait été assez blessé, mais, à son retour à Paris, il n'y pensait plus. Ce n'est qu'en juillet, six mois plus tard, qu'il apprit que la chose était devenue publique, et, qui pis est, circulait avec un cortège de circonstances désavantageuses :
Ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas mème les écrire, et que mon cœur se soulève en y pensant2.
(2) Chateaubriand à Mme de Custine, 23 juillet. ↩
C'était donc que Mme de Custine avait parlé, soit légèreté pure, soit, comme il semble résulter de la correspondance échangée, qu'une personne indiscrète lui eût arraché la confidence en lui tendant quelque piège. Cette fois Chateaubriand se fâcha. Que son amie, au a tort du refus », eût ajouté a le plus grand tort de la révélation » c'était trop ! Il fit entendre d'amères récriminations.
Mais je renvoie pour le détail à M. Chédieu de Robethon3. Ce qui importe ici, c'est que pour le moment, en février 1804, ou Mme de Custine n'avait pas encore parlé, ou Chateaubriand l'ignorait.
(3) Chateaubriand et Mme de Custine, chap. III. ↩
Or Mme de Custine avait toujours été et restait fort royaliste. Qu'elle reçut Fouché qu'elle avait connu par Joséphine et qui lui avait fait rendre ses biens, c'était affaire entre eux, et du reste cela ne prouvait rien, vu l'habitude de Fouché de tenir un pied dans chaque parti ; mais elle n'était nullement ralliée et demeurait hostile au régime nouveau.
Chateaubriand, de son côté, revenait de Rome mécontent, avec un loyalisme fort entamé. Il est certain que ses relations avec la belle châtelaine de Fervaques n'étaient pas faites pour le rattacher à un régime dont il avait éprouvé tant de mécomptes, et c'est le moins qu'on puisse dire.
Enfin il faut tenir compte, et grand compte, de la situation politique, car en ce temps se déroulaient des événements d'un intérêt puissant, par quoi le public, les différents partis, et plus particulièrement le monde de l'opposition étaient tenus en suspens.
On sait avec quelle joie toutes les classes du peuple français avaient, après tant d'années de guerre, accueilli la paix d'Amiens. C'avait été la reprise du travail et des affaires, la richesse et la prospérité renaissant partout, et, comme conséquence presque immédiate, devant l'aspiration générale de l'immense majorité des Français vers la concorde, un quasidésarmement des partis d'opposition. Tous les hésitants que Marengo n'avait pas convaincus s'étaient décidés à se rallier. Les agents royalistes les plus irréductibles, vu le mauvais vouloir des populations et le refus de l'Angleterre de leur continuer ses subsides, avaient dû désarmer en attendant des temps plus propices.
Mais cette accalmie ne devait être que provisoire. La situation de nouveau tendue avec l'Angleterre, les difficultés intérieures avaient recommencé. Les chouans s'agitaient dans l'ouest, et, un peu partout, avec la paix compromise, le mécontentement renaissait ; on entendait des plaintes, et la popularité du Premier Consul due au moins autant à l'établissement de la paix qu'aux faits d'armes qui l'avaient préparé, faiblissait.
Ce n'était encore, quand Chateaubriand partait pour Rome, qu'un mouvement à peine sensible. Mais, en revenant, il trouve une situation tout autre : d'un côté l'attention concentrée sur la guerre avec l'Angleterre, non encore sortie, à vrai dire, de la période de préparation; le public suivant les fréquents voyages de Bonaparte à Boulogne, observant les manifestations de son activité fiévreuse, attendant avec une impatience anxieuse la nouvelle d'un débarquement pour lequel on pensait être prêt dès nivôse ou pluviôse (janvier ou février) ; - et en même temps, un sourd malaise, des bruits de complots circulant particulièrement dans les salons royalistes peuplés d'émigrés rentrés depuis 1800 et mal ralliés. On sait qu'il y a déjà eu des arrestations, des condamnations à mort, que l'un des conspirateurs arrêtés a fait des révélations1. On parle d'une action des princes ; on dit l'armée prête à se soulever ; on nomme les généraux mécontents, sur le point de passer rebelles : Masséna, Bernadotte, Moreau surtout, notoirement hostile au Premier Consul.
(1) Le Moniteur du 30 janvier annonce les arrestations de Picot et de Le Bourgeois, à Pont-Audemer, et mentionne qu'un certain Quérelle a fait de graves révélations. ↩
Bref, il est évident, même pour les observateurs les plus superficiels, qu'il va arriver quelque chose, et que les choses n'iront pas longtemps de ce train sans qu'il y ait d'un côté ou de l'autre quelque éclat dramatique.
Tout cela Chateaubriand le sent et le sait comme tout le monde, et même sans doute un peu mieux, par Mme de Custine qui partage toutes les espérances et les illusions des émigrés de son parti et qui peut-être est elle-même renseignée par Fouché2 plus exactement que la moyenne de ses amis.
(2) C'est Fouché qui, d'après BOURRIENNE (V, 273) écrit au Premier Consul à la fin de janvier 180¾ : « L'air est plein de poignards. n ↩
A peine était-il à Paris qu'il a appris l'arrestation de Moreau (1ž février) et qu'il a pu lire dans le Moniteur le rapport du Grand juge Régnier portant à la connaissance du public ce que l'on sait de la conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.
Puis des mesures extraordinaires ont suivi immédiatement. Le Conseil d'Etat propose au Corps législatif3 une loi portant la peine de mort contre quiconque donnerait asile à Georges et à soixante autres conjurés, le recèlement étant puni comme le crime même, sans compter d'autres mesures proportionnellement aussi rigoureuses à l'endroit d'autres catégories. Puis Paris est fermé hermétiquement, factionnaires aux portes, cavaliers en patrouilles le long de l'enceinte avec ordre de tirer sur quiconque tenterait de passer sans une autorisation de la police; des canots armés sillonnent la Seine, surveillent le fleuve et ses rives ; on se croirait revenu aux plus mauvais temps de la Terreur.
(3) Fontanes, qui préside, déclare aussitôt sans sourciller que les mesures de rigueur, qui vont frapper ses anciens coreligionnaires politiques, sont véritablement des mesures de salut public et que le Corps législatif les votera certainement à l'unanimité, ce qui a lieu en effet le lendemain (29 février). - Qu'eût-il dit au cas où, par un jeu de la fortune, son cofructidorisé Pichegru se fût trouvé où était Bonaparte, et'vice versa? La même chose, sans doute, mutato nomine. ↩
Le 28 février, Chateaubriand a pu apprendre l'arrestation mouvementée de Pichegru ; quelques jours plus tard, le 9 mars, celle, plus mouvementée et plus tragique encore, de Cadoudal; et dans le Moniteur, c'est tous des jours un défilé interminable d'adresses de l'armée, de la marine, des administrations, écoles, tribunaux, préfectures, collèges électoraux, mairies, consistoires, évêques, juges de paix, chambres de commerce, les unes inspirées par un dévouement sincère, la plupart d'une écœurante platitude. C'est une telle marée, qu'il faut plusieurs fois doubler les pages du journal, si bien que le 30 ventôse (21 mars) la rédaction déclare qu'il en arrive trop et qu'on ne peut plus publier que de courts extraits.
Qu'on se représente l'effet de ces nouvelles, de ces arrestations, de ces mesures, sur l'âme mécontente et aigrie de Chateaubriand, en qui se sont réveillés à Rome les sentiments de l'émigré, qui se souvient à Paris de Fesch, et de Vernègues, dont en ce moment Bonaparte réclame plus impérieusement que jamais l'extradition, parce qu'il le croit toujours affilié au complot qui se découvre !
Chateaubriand n'a jamais été, on lui rendra cette justice, de ceux que la force brutale soumet, comme tant d'autres ; il est au contraire de ceux que l'oppression, et même la répression, fût-elle motivée, révoltent. Il n'est pas non plus un Fontanes ; il est plutôt de ceux que l'adulation dégoûte, bien qu'il s'y soit essayé quelquefois, sans aptitudes. Il n'est pas difficile de deviner ses réflexions. Est-ce donc la même tyrannie à Paris qu'à Rome? Ce qu'il croyait propre à Fesch est-il inhérent à tout le régime qu'il sert et qu'il commence à avoir honte de servir, quand il entend les propos qu'on tient dans les salons royalistes? Ces salons, il n'a pas le temps sans doute de les fréquenter beaucoup en ces cinq brèves semaines, mais il en a l'écho par Mme de Custine.
Pichegru et Georges, sinon Moreau, qui sent un peu trop le républicain, y sont traités de nobles victimes, et on ne se gêne pas pour dire son fait au tyran corse entre quatre murs, à l'abri des mouchards. Peltier, qui est à Londres, à l'abri, donne, comme d'habitude le ton suraigu de ces haineux propos d'émigrés dans son Ambigu. Dans le numéro du 31 mars, annonçant l'arrestation de Georges, il déifie le chouan vaincu et les siens. On peut les faire périr, dit-il, mais non le souvenir de leur gloire. Ce sont de vrais Français au service du vrai roi ; ils défendent la cause nationale contre l'étranger Buonaparté qui a asservi la patrie. Car c'est chez les émigrés une opinion commune et courante que la première conquête de Bonaparte est la France, et que la revendication dynastique des Bourbons représente la revendication d'indépendance de la nation française subjuguée par l'usurpateur, opinion qu'il faut retenir en passant; Chateaubriand s'en pénètre; il la fera sienne, et, plus tard, il la produira au grand jour avec une terrible virulence.
Si le même Peltier reproche durement son ingratitude (notamment le 31 janvier) au « poète Fontanes, gouailleur et goinfre de son naturel », il n'est guère plus tendre pour Chateaubriand à qui il rappelle avec son insolence incisive les avatars du Génie du christianisme (20 janvier)1.
Représentons-nous l'effet de tels reproches sur Chateaubriand, en l'état d'esprit où il est maintenant !
Que serait-ce, s'il avait connu le rapport que Fesch envoyait derrière lui à Bonaparte (4 février 1804) :
Citoyen Premier Consul, permettez que je vous entretienne un moment de Chateaubriand. Mécontent de n'avoir pu s'emparer de mon ministère, et voyant que je n'avais besoin de personne pour faire ma besogne, il a voulu se venger. Il a entrepris de corrompre' les prêtres que j'avais amenés à Rome; il leur a mis dans la tête que je devais leur faire donner des bénéfices et des prélatures du Pape ; et j'ai appris que, par ses insinuations, ils se plaignaient amèrement d'être à Rome sans considération et sans crédit...
(1) Cf. la a Progression » du Génie du christianisme dont il a été question plus haut, p. 82. ↩
Dans mon salon, en ma présence, il a osé dire que les Français ne devaient au Premier Consul que le rétablissement de la religion et la modération de la loi de la conscription qui est encore imparfaite et injuste. En peu de mots, je le fis taire...
Chateaubriand n'oubliait rien pour décrier mes opérations, toujours entouré d'émigrés et de ceux que vous avez exilés de Paris...
Quoique Chateaubriand soit le pensionnaire et le protégé de Mme de Beaumont, il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller où vous l'envoyez, vous ne tarderez pas à être assuré qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont mécontents de voire gouvernement. Cet intrigant est encore un méchant homme1.
(1) Cité par VILLEMAIN, p. 126, et, sur ce document, même observation que plus haut, p. 156. ↩
Voilà la situation. Rien d'étonnant donc à ce que Joubert écrive (20 mars 1804) :
Nous avons su qu'il avait trouvé en arrivant (à Paris) bien des sujets de surprise, et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir...2.
(2) Dans SAINTE-BEUVE, ouvr. cité, II, 262. ↩
Voyons maintenant ce que vaut la place qu'il reçoit des bons offices de Fontanes en échange de celle que Fesch lui a rendue intenable. Il l'a poétisée dans les Mémoires :
Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nouvelle que le Premier Consul m'avait nommé ministre dans le Valais. Il s'était d'abord emporté sur des dénonciations; mais, revenant à la raison, il comprit que j'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan, qu'il ne fallait jamais me mêler à personne, ou bien que l'on ne tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante; il en créa une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude et d'indépendance, il me plaça dans les Alpes; il me donna une république catholique avec un monde de torrents : le Rhône et nos soldats se croiseraient à mes pieds, l'un descendant vers la France, les autres remontant vers l'Italie, le Simplon ouvrant devant moi son audacieux chemin. Le Consul devait m'accorder autant de congés que j'en désirerais pour voyager en Italie, et Mme Bacciochi me faisait mander par Fontanes que la première grande ambassade disponible m'était réservée. J'obtins donc cette première victoire diplomatique sans m'y attendre et sans le vouloir...1.
(1) O.-T., II, 391. ↩
Le lecteur en sait assez maintenant pour démêler la part de vérité que renferment ces lignes. La place n'était pas créée pour Chateaubriand puisqu un premier titulaire avait été désigné avant lui; il est plus exact qu'il avait été nommé sans le vouloir ; et quant à la grande ambassade disponible, il se peut que Fontanes lui ait fait entrevoir, pour le décider, quelque espérance de ce genre.
Que valait le poste ? Pas grand'chose dit Barante : « C'était le moindre poste de la diplomatie2. » Cependant Gandolphe, qui avait été désigné pour l'occuper le premier, et qui sera ensuite désigné pour succéder à Chateaubriand à Rome, le regretta.
(2) BARANTE, Souvenirs, 1, 340. ↩
En réalité, c'était, selon Fontanes, 12 000 francs pour ne rien faire, de quoi contenter un poète et un sage3.
(3) Fontanes à Chênedollé, 8 janvier 1804. Dans SAINTE-BEUVE, II, 277 ↩
Un sage ! Quant au poète, c'est ce qu'il avait été, et il pouvait le redevenir, mais comme pis aller. Consolation ou dérivatif, voilà ce qu'était pour lui la poésie depuis qu'il avait conçu d'autres rêves.
C'est pourquoi il hésite et ne se presse point de partir. Le 6 mars, il écrit à Chênedollé pour lui dire qu'il se prépare à partir4. Il lui propose de l'emmener malgré la tristesse de la résidence où il espère d'ailleurs ne faire qu'un très court séjour. Il est très découragé. Sa femme n'est pas encore venue le rejoindre et mème il ne semble pas qu'il l'attende.
(4) Ibid., II, 220. ↩
Le 14 mars, nouvelle lettre au même, de même substance et de même ton :
Quelle triste chose que cette vie! Je vous embrasse en pleurant : c'est maintenant mon habitude...5. .
(5) Ibrd., II, 221. ↩
Il est encore seul.
Quelques jours plus tard, autre lettre au même. La place est toujours un trou horrible. Heureusement il n'y va que pour quelques mois, du moins il l'espère. Il compte être de retour à Paris en octobre. Cette fois sa femme est là ; elle va chercher un logement pour eux deux. Aucune manifestation sentimentale à son sujet1.
(1) Fontanes à Chênedollé. Dans SAINTE-BEUVE, I1, 222 (Lettre sans quantième). ↩
Le voilà bien alors, et sa pensée se devine : infiniment dégoûté du régime, très peu sensible aux attraits d'un poste obscur, mais il faut vivre, et maintenant vivre avec sa femme. Donc accepter Sion et 12 000 francs de revenu, ou végéter misérable à Paris et reprendre sa place au Mercure inondé présentement de dilutions insipides. Sans compter les reproches de Fontanes et d'autres inconvénients accessoires.
Le 19 mars, décidé enfin à partir, il se présente à la réception des Tuileries. Encore une entrevue théâtrale dont on verra le récit dans les Mémoires2 : remarquant une altération singulière sur le visage du Premier Consul, il se sent repoussé de lui par un pressentiment mystérieux, et Bonaparte, se dirigeant vers Chateaubriand, se détourne et s'éloigne comme sous l'impression d'un avertissement non moins mystérieux...
2) II, 399. ↩
Le fond de vérité est ici sans doute que Chateaubriand, craignant quelque brusque rappel de ses aventures de Rome, ne se souciait pas trop de se trouver sur le chemin du Premier Consul ; ou bien son attitude vis-à-vis de Bonaparte et l'air qu'il lui vit sont-ils seulement l'expression de son peu d'empressement à l'aller servir à Sion ?
Ce qui se passa le surlendemain 21 mars est raconté non moins dramatiquement dans les Mémoires3. Chateaubriand était sorti ce jour-là de bonne heure pour aller faire ses adieux à un cyprès que Mme de Beaumont avait planté dans le jardin d'un ancien hôtel de M. de Montmorin, son père. En revenant par les Tuileries, entre onze heures et midi, il entendit crier la nouvelle de la condamnation à mort du duc d'Enghien :
3) II, 401. ↩
Ce cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à Mme de Chateaubriand : « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. » Je m'assis devant une table et je me mis à écrire ma démission. Mme de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal; le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter.
M. Clausel de Coussergues arriva sur ces entrefaites, il avait aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la main : ma lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour Mme de Chateaubriand, des phrases de colère, partit...
Il faut voir là évidemment un de ces coups de théâtre de la fatalité comme il y en a tant dans les Mémoires. On sait déjà qu'une des tâches essentielles de l'historien occupé de Chateaubriand est de réduire ces manifestations foudroyantes par des procédés d'analyse appropriés. Elles prennent alors une allure plus humaine et on n'aperçoit plus, en place de ces éclairs fulgurants, que des décisions où les divers sentiments, les passions, les influences subies, le calcul, et le temps qui mûrit et confond tout cela, doivent entrer à titre d'éléments composants.
Ainsi Mme de Chateaubriand dans son Chier rouge1 ne raconte pas tout à fait la chose comme son mari :
(1) Edition Ladreit de Lacharrière, p. 2. ↩
Ce fut Clausel, un de nos amis, qui vint, à sept heures du matin, nous annoncer l'horrible nouvelle; le malheureux prince avait été fusillé le 21 mars, à quatre heures, dans les fossés de Vincennes. Mon mari ne balança pas...
Ce n'est qu'une nuance. Elle a peut-être sa valeur. Rien de moins inattendu, quand on a lu ce qui précède, que cette démission de Chateaubriand ! N'est-il pas visible qu'il ne cherche qu'une occasion de se soustraire, fût-ce avec éclat et risque, à une dépendance qui lui est devenue odieuse; que les circonstances présentes entretiennent et surexcitent son mécontentement ; que ses relations actuelles réveillent et réchauffent son royalisme? Significative à ce dernier point de vue, l'intervention ici de cet ex-émigré Clausel, « doux et ardent », comme dit Joubert, si violemment exalté à l'occasion, et qu'on retrouvera plus tard, dans une autre circonstance où il s'agira encore de la mort d'un Bourbon, jouant à côté de Chateaubriand un rôle à peu près analogue. En attendant, qui sait si ce n'est pas lui qui, apportant de grand matin la nouvelle, emporte, par un commentaire passionné, les dernières hésitations de Chateaubriand ?
Significatif aussi que la première personne à qui Chateaubriand vient lire sa lettre de démission soit Mme de Custine, dont il recherche encore l'amour, et à qui il offre « pour se faire aimer » la gloire de ce coup hardi (1).
Cela d'ailleurs ne diminue en rien la valeur d un acte d'indépendance qui n'en demeure pas moins honorable pour apparaître moins simplement motivé et ressembler moins à un coup de tête imprévisible.
Mais tout le monde n'y trouvait pas son compte comme Mme de Custine. Mme Bacciochi nomma cela : défection. Elle envoya chercher son protégé et lui fit « les plus vifs reproches2 i. Son dépit s'explique; mais défection est ici un mot de mameluk. Trop de gens par le monde s'imaginent ainsi, une fois qu'ils vous ont enrôlé dans un parti, et surtout quand la fortune les a un peu gâtés, que vous les suivrez partout, comme une bête de troupeau, quoi qu'ils fassent !
(2) O.-T., II, 402. ↩
D'ailleurs, et pour une juste appréciation du fait, il ne faut pas l'oublier, il y avait risque. La réalité du danger couru n'est pas contestable.
Mme Bacciochi, dit Mme de Chateaubriand3, fit tout ce qu'elle put pour changer sa résolution, ne lui cachant pas les suites que pouvait avoir pour lui et même pour ses amis une démarche que le Consul prendrait pour une leçon.
(3) Cahier rouge, p. 3. (¼) On la trouvera citée notamment dans BIRÉ, éd. des Mémoires d'O.-T, II, 402. ↩
Il est tout à fait impossible que Bonaparte, à si peu de distance des événements de Rome qui l'avaient tant irrité contre Chateaubriand, encore sous l'influence des rapports de Fesch, et dans l'état d'esprit où il était alors, n'ait pas compris le sens trop clair de cette démission. Il dut faire une grimace désagréable en la recevant.
La lettre était sans doute anodine en ses termes (4), mais BOV Chate lo ricma et son d'ue, f, de Custine, rapporté par Sauve-Chateaubriand a parfaitement raison de faire observer que la rédaction importait relativement peu :
Mon opinion et mon crime étaient dans le fait de la démission : Bonaparte ne s'y trompa pas1.
(1) 0.-7., II, 402. ↩
Fontanes non plus; et on le vit bien. De tous ceux des hauts fonctionnaires du Consulat qui avaient eu dans un passé récent, ou avaient encore, des attaches avec le parti royaliste, personne ne devait être et n'était plus mal à l'aise. Il y avait déjà longtemps que, pour sa volte intéressée, il se savait en butte à l'animadversion des royalistes qui, le comptant parmi les conseillers écoutés du Maître (opinion que confirmait son élévation d'hier), ne lui savaient nul gré de sa modération naturelle ou calculée.