Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 8)
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P. 134. La charité bénît la main qui donne et la main qui reçoit, sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que celle du besoin.
Rapprochons ces belles paroles signées « Hyacinthe, archevêque de Paris, » de l'épitre du pharmacien et des injures démocratiques que l'auteur a presque ennoblies en refusant d'y répondre. Puis disons avec lui : « On est toujours émerveillé de voir à quel point la religion rehausse le style, et donne même aux lieux communs une gravité et une convenance que l'on sent tout d'abord.» C'est ainsi, ce nous semble, qu'il faut rétablir ces lignes négligées par les protes des deux éditions.
P. 150. Mon grand sabre de mameluk fixa l'attention.
Un sabre de Mameluck figurait alors comme aujourd'hui en tête de toutes les curiosités qu'un voyageur, ami de la couleur locale, ne peut se dispenser de rapporter d'Egypte. Je n'eus pas la peine de choisir le mien. Méhémet-Ali le détacha de sa ceinture, ou pour mieux dire, de son cou pour me l'offrir ; la lame et la monture en sont fort remarquables. M. de Chateaubriand désira un jour comparer nos deux cimeterres. Mon arme dominait la sienne de toute la distance qui sépare sur les bords du Nil un vice-roi despote d'un esclave marchand. A sa vue, il me dit en souriant : « Il y a un vers d'Homère que je ne sais plus prononcer en grec, et qu'on dirait fait tout exprès pour nos deux sabres. Ce sont les armes d'airain de Diomède de la valeur de neuf bœufs; et les armes d'or de Glaucus qui en valent cent. Je voyageais obscurément et proscrit à demi sous l'Empire, tandis que · vous faisiez route en superbe officier de la Restauration. - Oui, sans doute, répliquai-je; mais cette route vous l'aviez ouverte ; et à côté du sabre d'or de Méhémet-Ali je portais avec moi votre Itinéraire. » Le vers dont M. de Chateaubriand se souvenait est le 236* du livre VI de l'Iliade.
P. 161. Jeune fille et jeune fleur.
Ces strophes coururent le monde bien plus renommées pour être écloses sous les voûtes de la Conciergerie que pour leur mérite poétique; elles eurent l'honneur d'être mises en musique comme presque toutes les stances déjà connues de l'auteur. Celles-ci passaient manuscrites de main en main. Ne dataient-elles pas d'une prison comme les vers suprêmes d'André Chénier ?
P. 179. Mademoiselle Gisquet.
Encore un petit battement de cœur imaginaire. Mais mademoiselle Noëmi Gisquet ne sera pas la dernière apparition de la Sylphide.
P. 181. Les générations si fort éprises de l'indépendance se sont vendues. Elles ignorent la foi à la chose jurée, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur.
Un tel dédain et une si noble indignation semblent justifiés par l'incarcération de 1832, si rapprochée du triomphe de 1830; mais le peuple qui portait sur ses épaules MI. de Chateaubriand au Luxembourg n'eût pas tiré sur lui les verrous d'une prison.
P. 184. Le véritable coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Me! me ! adsum qui feci! M. de Chateaubriand voulait à toute force retrouver la Conciergerie et se faire infliger publiquement la marque de « coupable de fidélité. » Et ne voilà-t-il pas que M. Barthe, ministre de la justice du gouvernement de Juillet, quand il poursuit en sa personne le plus mortel ennemi du régime nouveau, lui envoie les protestations de son respect !
P. 195. Les mémoires, c'est l'histoire portée en croupe par le roman.
Cette appréciation resserrée en une seule ligne est pittoresque ; et, appliquée aux Mémoires d'Outre-Tombe, elle est peut-être un peu plus vraie que l'auteur lui-même ne l'a cru.
P. 201. Course au Saint-Gothard.
Cette course au Saint-Gothard, fait sans liaison, comme dit l'aateur, ne ressemble à rien, et tout s'y trouve. Les inspirations que la cathédrale de Bâle, dévastée par le protestantisme, donne à tout cœur catholique; le style descriptif de l'école moderne, surchargé d'images, d'épithètes et de néologismes, tels que : les collines surfacées ; les siècles immémorés ; les cheveux qui tombent n'assagissent point. Viennent ensuite les montagnes dessinées avec le crayon de l'artiste, fouillées avec le ciseau du sculpteur, quand le poète, de son propre aveu, se bat les flancs pour arriver à l'exaltation alpine ; » peu après le souvenir de deux rôles politiques joués au delà des Alpes ramenant ce mélancolique regret: « Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, et ma vie détruit ma vie ; » le cri patriotique qui demande pour la France sa gloire et ses frontières naturelles ; et par-ci par-là des traits tels que ceux-ci : - « Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le premier symptôme de la maladie, c'est la haine du passé et des vertus de ses pères. » Ou bien : -« Entre mes voyages, séparés seulement de quelques années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles. - Notre liberté moderne n'a pas quarante années et elle a été vendue, et revendue, maquignonnée, brocantée à tous les coins de rue. » - Enfin l'ardeur et les rêveries amoureuses, l'extase et le délire d'Altorf, la rose énigmatique déposée dans un jardin abandonné de Rome, et même la Suissesse de l'auberge de Lucerne, (ensemble si disparate), rapprochés pour venir expirer en hommage dans une réminiscence civilisée de la promenade des deux sauvages Atala et Chactas ! tout cela parti d'un cœur de soixante-quatre ans provoque l'admiration, la surprise ou l'envie.
P. 217. Sur les reliefs perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace.
Ne vous semble-t-il pas que l'excès du descriptif touche de bien près à l'affectation et altère le goût? - «La prose de Chateaubriand, » me disait M. de Bonald, « a parfois beaucoup trop d'apprêt: il ne faut pas vouloir tout peindre et toujours peindre. Son école prodigue les couleurs et délaye la pensée. On affaiblit l'art quand on en exagère les effets ; et le bel esprit usurpe alors le trône réservé au génie. »
P. 247. Que mes jours expirent à vos pieds comme ces vagues dont vous aimez le murmure !
Ces paroles écrites sur des tablettes ne furent pas prononcées. « L'azur du lac qui veillait derrière les feuillages» ne les entendit pas. Et ce soupir lui-même est une réminiscence d'une inspiration amoureuse que l'auteur a datée de Londres, 1797.
Ce ruisseau sous tes pas cache au sein de la terre
Son cours silencieux et ses flots oubliés :
Que ma vie inconnue, obscure et solitaire
Ainsi passe à tes pieds !
Aux portes du couchant le ciel se décolore, Le jour n'éclaire plus notre aimable entretien ; Mais est-il un sourire aux lèvres de l'aurore
Plus charmant que le tien?
P. 248. J'avais invité le cardinal Fesch à un dîner diplomatique.
L'invitation à dîner tendue au cardinal Fesch, et refusée, mais rappelée trois fois dans les Mémoires, plaisait à l'auteur comme une sorte de réconciliation après les démêlés de secrétaire qu'il avait eus en 1805, dans cette même Rome, avec son ancien ambassadeur.
P. 252. Louis-Napoléon Bonaparte.
Après ces visions renouvelées des songes de l'âge heureux, s'avance un épisode qui met en présence du gentilhomme blanchi sous les sacrifices de l'honneur et de la foi politique le jeune aspirant au trône impérial. Déjà pendant son dernier séjour à Rome, M. de Chateaubriand avait été l'objet de l'admiration enthousiaste de Louis-Napoléon ; et la lettre que citent les Mémoires d'Outre-Tombe n'est pas la seule où ces sentiments furent exprimés. On sollicitait de l'auteur du Génie du Christianisme des conseils politiques, et même, si mes souvenirs ne me trompent, des directions littéraires pour un grand ouvrage d'histoire que le jeune prince méditait alors, et qui se rattachait à l'époque de Charlemagne. Je n'en dirai pas plus sur ce curieux dialogue dont il ne reste qu'un seul interlocuteur. J'y remarquerai seulement ces lignes pleines de présages. « Nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la France, deux choses qui vous touchent de près. - Vous traverserez des ruines parmi lesquelles je resterai. »
P. 264. Je tournais le dos à la France, et j'avais les yeux attachés tantôt sur la cime du mont Blanc, tantôt sur le lac de Genève.
Voici sur ce même passage du Jura un extrait de mon journal de voyage :
«Le 10 septembre 1825. Je suis la route qui descend de la Vattay par de vertes prairies au milieu de grands bois de sapins : des brouillards plus froids qu'humides m'accompagnent depuis le village de Morez cerné par de si hautes collines. Une eau glacée ruisselle de tous côtés et va se joindre au torrent qui bruit au fond de l'étroite vallée. J'arrive à la Faucille, et tout à coup les brumes se dissipent. Un rayon de soleil fend les nuages, me réchauffe et me montre le mont Blanc. Ce colosse m'apparaît comme un géant dans un songe, avec ses larges flancs, ses cimes découpées sur l'azur du ciel, et ses neiges éblouissantes. Le lac resplendit; mes regards s'étendent sur ces belies plaines et sur cette multitude de montagnes qui se dressent graduellement, comme pour faire cortége à leur roi. Dans mon extase, je n'ai pas remarqué d'abord une jeune fille qui suivait ma voiture en demandant l'aumône et en bourdonnant quelques mots inarticulés. Lorsque enfin à la phrase accoutumée : Donnez-moi la charité pour l'amour de Dieu ! « lassée de mes distractions ou de mon indifférence, elle ajoute : pour l'amour du Dieu qui a fait cette belle montagne. Alors ma rêverie a cessé. Je regarde la quêteuse; elle baisse les yeux, et reçoit mon offrande en détournant la tête. Suis-je le premier voyageur attendri par une telle prière? ou n'est-ce qu'une ruse au profit de l'indigence commune à ces contrées? »
P. 266. Nous avons parlé de ces temps toujours pénibles et toujours regrettés où les passions font le bonheur et le martyre de la jeunesse.
Les passions de madame Récamier, si l'on en croit l'auteur et la renommée, sont toujours restées calmes, à côté des troubles ardents qu'elle inspirait. C'était cette mer homérique tranquille et sans orage dont la divinité savait elle-même apaiser les flots. (Odyssée, ch. XII, v. 169.)
P. 268. Si les mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre.
Au bas du feuilleton de la Presse, qui m'a le premier révélé cette lettre de l'auteur à Louis-Napoléon, j'avais écrit : « Je lis ceci le 2 mai 1850, à la veille d'un coup « d'Etat qui va mettre fin à la république. »
P. 274. Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie : Non, je préfère au parjure la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle... Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne.
Ce noble langage est l'excuse, ou, si l'on veut, la prétention du très-petit nombre d'hommes qui n'ont pas chancelé dans leur religion politique; et n'y a-t-il pas encore là un grand enseignement ? C'est à l'aide de cette fermeté de principes, c'est à l'ombre de cet honneur dont il portait le sentiment si haut, que M. de Chateaubriand, le plus ardent et le plus heureux polémiste du siècle, a vu succomber tour à tour tout ce qu'il a attaqué depuis 1814 jusqu'en 1848.
P. 286. M. Chevet a prononcé avec plus d'équité sur la légitimité, l'usurpation, et sur l'auteur du Génie du Christianisme, que beaucoup de publicistes et de censeurs.
M. Chevet, le célèbre marchand de comestibles, désigné pour faire partie du jury qui était chargé de juger M. de Chateaubriand, le déclara « non coupable, » et s'en vanta. L'auteur fut très-touché de cet arrêt de la conscience de l'honnête citoyen. Quant « au plaisir, » dont il parle, « de « faire un bon dîner, » je n'ai jamais connu de diplomate moins sensible aux joies de la table que M. de Chateaubriand. Et pourtant, comme tout homme de bonne compagnie, il y était connaisseur.
P. 287. J'ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription : « A Chateaubriand, les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne.) »
L'auteur ne se trompe-t-il pas de sexe « J'avais cru que la coupe de vermeil que j'ai vu garnir presque seule la cheminée de M. de Chateaubriand était un hommage des Villeneuvoises fidèles, et j'avais pour le penser bien des raisons de famille.
« Une ville du Midi, » ajoute-il un peu plus loin, « m'a envoyé de très-bon vin pour remplir cette coupe ; mais je ne bois pas. »
Sans boire, M. de Chateaubriand était pourtant gourmet. Il avait fait venir à Londres quelques pièces de vin de Juranson dans une intention toute patriotique, et pour essayer de supplanter le Porto, par un nectar analogue. Mais l'innovation eut peu de succès, et, pour égarer les fortes têtes des Trois-Royaumes, il fut contraint de revenir au Claret dont j'avais abondamment pourvu sa cave diplomatique.
P. 291. L'infirmerie de Marie-Thérèse.
Cette description de l'infirmerie de Marie-Thérèse est une boutade capricieuse, « suite,» comme on va le dire, « de « la méchante habitude de griffonner. » Tracé dans un moment de repos, entre deux chapitres des Mémoires, ce morceau (l'écrivain ne sachant qu'en faire) est venu s'y rattacher tant bien que mal : « Unus et alter assuitur punnus. »
P. 294. J'ai planté vingt-trois cèdres de Salomon.
C'est dix de plus qu'il n'en reste au Liban dont l'auteur n'a pas même entrevu les cimes et qu'il ne nomme pas dans son Itinéraire. « Pour le voir, » me disait-il, « et pour fouler sous mes pieds les champs où fut Troie, je reprendrais volontiers le bâton de voyageur, si l'âge et la fortune ne l'avaient depuis longtemps brisé dans ma main. »
P. 295. Ah ! si j'étais né d'une faiblesse, obscur et inconnu. Après ce joli vers que je détache de sa prose pour l'aligner et qu'il adresse à ses arbres de l'infirmerie de Marie-Thérèse :
Ils croissent chaque jour du jour que je décrois,
qui donc se serait attendu à voir M. de Chateaubriand envier le bonheur d'être bâtard? C'est pousser un peu loin l'ennui de ce qu'on est, ou la manie d'être ce qu'on n'est pas.
P. 297. J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.
On l'appelait Micetto. - Ce chat du pape Léon XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire gros dos. Le chat, rival du corbeau dans les affections de l'auteur, est encore le compagnon favori des anachorètes et des pontifes. J'ai connu à Naples le chat de l'archevêque de Tarente, Pantalone, qui avait pris son nom d'un masque de Venise. Mon ami, le comte Xavier de Maistre, auteur du Lépreux et du Voyage autour de ma chambre, improvisa ainsi son épitaphe, un jour que « nous revenions ensemble du palais du prélat affligé de sa mort :
Ci-gît l'aimable Pantalon, Qui vécut sans ambition
Aussi longtemps qu'un chat peut vivre;
Laissant un bel exemple à suivre :
Vrai phénomène au temps présent,
Il n'aima ni l'or ni l'argent; De la constance il fut l'emblème; Sensible, doux et caressant, Il mourut aimé tendrement
D'un maître que tout le monde aime.
Et à propos de ce pauvre Micetto, qui avait quitté le Vatican pour l'infirmerie Marie-Thérèse, M. de Chateaubriand me disait un jour : « Vous m'avez vu partisan en - thousiaste des chats ; je le suis presque autant des ânes, surtout depuis mon voyage en Egypte. C'est nous, nation rieuse, qui avons fait de l'âne un animal abject. Est-ce donc parce qu'il est l'auxiliaire et le compagnon de la pauvreté qu'on le méprise? Il était à son origine aussi noble que les autres véhicules animés des humains, l'éléphant, le chameau, le cheval. Plus patient, plus sobre, presque aussi courageux que le dernier, moins docile, plus opiniâtre; sa décadence date des croisades; et pourtant nos aieux ont pu voir ce qu'il était en Orient : les poëtes primitifs seuls lui ont rendu justice. Souvenez-vous de l'âne de l'Iliade rapproché d'Ajax et de tout ce que dit Job sur la vitesse, la beauté et l'indépendance de ce fils du désert. Je me ferais volontiers l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes ; et en première ligne figureraient l'âne et a le chat. s
P. 300. La sœur supérieure dérobe aussi des trognons de plume dans l'encrier de madame de Chateaubriand.
J'en ai fait autant à Londres d'où j'envoyai une plume à demi usée par l'auteur à une dame de Villeneuve-d'Agen qui savait le Génie du Christianisme par cœur ; et, comme, dans l'exercice de son écriture, l'auteur écrasait beaucoup des plus gros tuyaux empruntés aux ailes des plus belles oies, je portai encore un de ces « trognons» si disputés chez miss White qui lui fit l'accueil dont on peut voir le récit dans mes Souvenirs diplomatiques.
J'ai été pour les intérêts pécuniaires de M. de Chateaubriand en relation et en correspondance avec M. Lemoine, et j'en admire davantage l'habileté de l'écrivain qui s'est chargé de son panégyrique; comme aussi cette humilité qui place en relief, auprès de « son esprit fatigue et malade, l'esprit sain et reposé » de M. Lemoine; enfin la naïve indulgence faisant honneur de « la simple conversation qui lui plait tant » à l'hôte le plus taciturne de son foyer.
P. 505. Les boulevards qui environnent l'Infirmerie partagent mes promenades avec le cimetière.
J'ai déjà dit quelque chose à sa date de ma promenade avec l'auteur sur ces mêmes boulevards, le 15 août 1829. Mais ce que je ne pourrai jamais reproduire, c'est la source inépuisée d'amertume et de prophétie dont les flots jaillirent pendant deux heures à chaque réflexion nouvelle sur le malencontreux ministère qui venait de naître et dont il prédisait les conséquences dans toute leur fatalité.
P. 317. Qui, je partirai pour la dernière de mes ambassades. Lecteur, dégagez-vous, s'il se peut, du souvenir de tout ce qui rendit si poignants, en 1852, les drames de Blaye et de Nantes, et dites si votre cœur ne se relève pas de tant de tristesses en lisant ces mots : « J'irai présenter les lettres par lesquelles le courage et le malheur m'accréditent auprès de l'innocence et de la vertu. »
P. 320. Un coupé dans lequel je brillais jadis à la cour de Georges IV, et sine calèche de voyage autrefois construite à l'usage du prince de Talleyrand.
C'est toujours ce coupé que j'avais fait « construire » à Londres, et que je chargeai mon ami si justement regretté M. de Givré de ramener au ministre à Paris. Créé pour des jours de faveur, il était trop riche et trop lourd pour: traverser longtemps l'adversité. Quant à la calèche de M. de Talleyrand, l'auteur, en me la montrant, me dit un jour : « Que ne l'ai-je laissée courir toute seule, elle m'eût « mené d'elle-même à la fortune. »
P. 321. Je me confiai à mon étoile.
M. de Chateaubriand, qui citait souvent l'étoile de M. de Villèle, ne parlait jamais de la sienne. « Cette locution, » disait-il un jour, « qui vient de l'astrologie plus que du christianisme, est peu faite pour moi. L'étoile qui m'éclaire m'a toujours tourné le dos. C'est une de celles que peint Virgile :
a Noctisque per umbram
a Flammarum longos a tergo albescere tractus
P. 326. Si j'avais placé à Niagara le rêve d'Atala non encore réalisé ; si j'avais rencontré à Tivoli un autre songe déjà passé sur la terre, qui sait si dans le donjon de la chute du Rhin je n'aurais pas trouvé une vision plus belle, naguère errante à ses bords, et qui m'eût consolé de toutes les ombres que j'avais perdues !
Cette longue phrase a quelque chose de forcé et de peu intelligible. Elle signifie, si je ne me trompe, que l'auteur rapproche des trois plus célèbres cascades du globe la mémoire de l'un de ses attachements. A Magara, l'Indienne qui lu donne la première idée d'Atala, songe inachevé; à Tivoli, l'image de Pauline de Montmorin disparue ; à la chute du Rhin, madame Récamier, la plus belle, qui l'eût consolé de la perte des deux autres, si tous ces rêves amoureux pouvaient être autre chose que des ombres sans réalité. C'est tout ce que j'ai pu imaginer pour éclaircir l'énigme, et M. Sainte-Beuve m'y a aidé quand il a dit : Le maître-autel seul restait en vue ; on déroba et on condamna toutes les petites chapelles particulières. » Sans doute, mais où donc est Charlotte?
P. 331. Hélène était plus belle que Léonore : représentant de l'héritier de François ler et de Louis XIV, j'ai en le songe d'un roi de France.
Ce madrigal à la grande-duchesse Hélène de Russie ne pouvait être ni mieux adressé ni mieux dit. Mais, en 1829, M. de Chateaubriand représentait à Rome un roi qui allait redevenir malheureux, Charles X ; et le rêve fut court ; pourtant, on le voit, l'orage qui emporta la tente du festin : dont l'auteur nous a déjà fait un si étrange récit, n'a pas entièrement dissipé le souvenir de cette apparition.
P. 332. Que m'a servi de boire aux eaux du Meschacebé, de l'Eridau, du Tibre, etc., ils m'ont vu passer comme leurs rives voient passer leurs ondes.
Cette énumération des pays parcourus et des fleuves contemplés plaisait à l'esprit de M. de Chateaubriand, et revenait fréquemment dans sa conversation. Ici, c'est une réminiscence de l'Itinéraire. Et comme un jour, en 1844, il me disait : « Que sont pour nous maintenant ces fleuves célèbres dont nous avons vu les bords? De tristes souvenirs qui nous reprochent notre vieillesse ! - Non ! non ! m'écriai-je, de beaux souvenirs qui enchantent nos derniers jours. Pourquoi donc, quand le corps lutte sans cesse contre la douleur physique, le cœur serait-il sans force contre les épreuves morales de la vie? Il faut bien, ajoutai-je plus lentement, que l'affliction soit de quelque profit aux hommes, puisqu'un Dieu si bon a pu se résoudre à les affliger. » - A ces derniers mots, M. de Chateaubriand, dont la tête demeurait penchée vers ses genoux, se redressa vivement, et me regardant d'un œil animé : Mais c'est du Massillon, et du meilleur, ce que vous dites là. - Sans doute, répliquai-je, la réflexion, pour être tombée il y a plus de cent ans d'une bouche éloquente, en aurait-elle moins de prix aujourd'hui? »
P. 338. Les conquêtes de Louis XIV ont laissé à notre pays des frontières qui nous gardent encore. L'écolier de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, enferma un moment l'Europe dans son antichambre ; mais elle en sortit. Le petit-fils de Henri IV mit cette même Europe aux pieds de la France, elle y est restée.
Après ce rapprochement remarquable, vient, on ne sait trop pourquoi, le maréchal de Tallart. L'auteur aura reconnu quelque similitude entre sa propre destinée et celle de son prédécesseur. L'émigré caché pendant huit ans à Londres, qui devait y reparaître ambassadeur, se reflétait dans la personne de Tallart, lequel avait été aussi ambassadeur en Angleterre, avant d'y être retenu pendant huit ans prisonnier à la suite de la bataille de Blenheim. Tallart n'était point, comme le dit M. de Chateaubriand pour relever une ressemblance de plus, membre de l'Académie française, il faisait partie del'Académie des sciences. Voici le portrait qu'en fait Saint-Simon, je le reproduis en entier : « C'était un homme de taille médiocre avec des jeux un peu jaloux, pleins de feu et d'esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition, ses vues, ses menées et ses détours. »
P. 340. L'habitant du Danube n'est plus le paysan du Danube. M. de Chateaubriand, dans ces dernières pages, se reprend à son amour pour le fabuliste qu'il va appeler son Dieu. (T. XI, p. 87.) Il n'est personne qui, sous certaines impressions, n'ait senti se rouvrir ces veines de réminiscence en faveur de quelqu'un de nos grands poëtes. Les vers de Racine nous reviennent au cœur en même temps que la tendresse; les sentences de Boileau se présentent dès que notre esprit s'exerce sur la littérature; mais la Fontaine est presque toujours là pour animer de sa naïveté nos entretiens intimes. Malheur à qui ne le comprend pas ! Je tremble qu'Apollon, dans sa colère, ne retire à Lamartine la lyre pour le punir des deux pages que, dans son huitième entretien, il a placées à la suite de cette ligne blasphématoire : « La Fontaine, selon nous, est un préjugé « de la nation. »
P. 342. Eudore n'en savait pas tant quand je le faisais voyager aux embouchures de l'Ister, où l'Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en deux jours.
« Un rapporte qu'à ces vers de Mithridate :
« Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
« Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«un vieux militaire, qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit assez haut : Oui assurément, j'en doute. Il n'avait pas tort. » (LAHARPE, Cours de Litt., II° part., I. 1, ch. III.)
Que de calculs et de raisonnements renversés par la découverte de la vapeur ! Racine et Mithridate, justement contredits au siècle dix-septième et au début du nôtre, auraient toute raison aujourd'hui. « Deux jours pour aller « de Caffa aux bouches du Danube, c'est beaucoup trop ! » diraient unanimement tous ces soldats français dont la guerre de Crimée vient de faire des héros.
P. 344. On m'a servi du chevreuil; c'est grand' pitié de manger cette charmante bête.
Lamartine semble avoir paraphrasé cette page des Mémoires, lorsqu'il nous peint le chevreuil innocent qu'il vient de blesser d'une balle. « Le pauvre et charmant « animal n'était pas mort. Il me regardait, la tête couchée « sur l'herbe, avec des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard, auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue, semblaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des paroles. Car l'œil a son langage, surtout quand il s'éteint. » (III° Entretien, p. 214.)
Admirons ici sans réserve cette poétique peinture qui émeut si puissamment le cœur. La Fontaine n'eût pas mieux dit.
P. 351. Le fusil avec lequel l'aga de l'isthme de Corinthe tira sur le paysan grec.
Ce fait a été nié par le docteur Avramiotti, l'un des plus hargneux critiques de l'Itinéraire; mais la contradiction de cet Italien établi en Grèce, épris pour les Turcs d'un zèle excessif, n'a pu détruire l'autorité de M. de Chateaubriand; et d'ailleurs le fait ne demeure pas isolé dans les fastes de la tyrannie épirote. M. Avramiotti, qui fut pour l'Itinéraire ce que l'Américain Bancroft avait été pour Atala et les voyages au nouveau monde, avait publié en italien, je crois l'avoir dit déjà, une critique très-amère sur le passage en Morée du poétique pèlerin. Ces attaques de l'homme qui avait été son hôte à Argos inquiétaient parfois l'esprit de M. de Chateaubriand. « Ce médecin rancunier et pointilleux, » me disait-il, « ne m'a fait grâce de rien. Il a poursuivi mes rêves un à un : quand j'errais dans les ruines avec l'ombre d'Agamemnon, il voulait me faire mesurer des pierres. Il s'attachait à tous mes pas comme un compagnon incommode; et dans mon souvenir je le compare aux sangsues dont il faisait provision, pour ses malades, dans le marais de i Lerne. »
P. 365. Je veux instruire la dernière postérité de ce qui existait de mon temps dans la chambre de mon auberge à Waldmünchen. Cette page de mes mémoires fera plaisir à l'école littéraire moderne.
« Un peu ma fille à cet égard, » pouvait ajouter l'auteur, car il s'agit de l'abus du descriptif : et, en faveur de sa progéniture, il aurait pu se défaire des termes hirsutes, pris du latin, et délité, connu en maçonnerie pour désigner tout autre chose qu'un homme sorti de son lit.
Ici l'auteur semble se moquer agréablement de ses disciples en les imitant à son tour. « Et pourtant, » écrit George Sand, « malgré l'affectation générale du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l'abus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant a de notre mieux. s