Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 5)
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P. 225. J'avais résisté à la saisie de la Monarchie selon la Charte pour éclairer la royauté abusée, et pour soutenir la liberté de la presse. J'avais embrassé franchement nos institutions, et j'y suis resté fidèle.
A propos de la liberté de la presse, voici le fragment d'une lettre que je reçus à Londres en 1823 de madame la duchesse Ch. de Damas, cette femme au cœur et l'esprit puissants, dont la plume, dans son familier abandon, traçait tout d'un jet des pages dignes de la postérité.
« Sans être aussi égoïste que mon siècle, j'avoue que je « renoncerais avec une vraie douleur au bien de revoir mes amis que je dois à ces mêmes sessions, dont l'époque me fait toujours peur. La société est alors si divisée, si babillarde, si peu française, que je ne crois plus être dans mon pays. Hélas! qu'est devenu ce pays qui s'appelait aussi la France, et que j'ai vu servir encore de modèle à l'Europe par son bon goût, son urbanité, les agréments du monde et la culture de l'esprit? Que les temps sont changés! Tout changerait encore et pour le mieux si nous étions délivrés de l'épouvantable licence de la presse; il faut la réprimer ; il le faut ou voir périr la religion, la morale, la monarchie, le bon sens, la société tout entière. Si j'avais l'honneur de faire partie du souverain, je voudrais accourir, fût-ce à pied, de l'autre bout du royaume pour voter de toute âme, de toutes mes forces contre cette ignoble calamité. Je refuserais toute autre loi avant celle qui doit abolir le droit affreux de corrompre trente millions d'hommes, et je ne craindrais de contradicteurs que ceux qu'il a déjà corrompus. J'écrirais un volume sans épuiser tout ce que l'indignation m'inspire sur ce sujet, quoique déjà de tièdes amis de la justice et de la vérité se laissent aller aux sophismes des insulteurs qu'ils devraient combattre. Ce poison a cela de redoutable qu'il commence par engourdir ceux qui sont appelés à l'extirper. Alors je ne rêve plus que coup d'Etat, l'article 14 de la Charte; que sais-je? Rien ne m'arrête, rien ne m'effraye; il s'agit de sauver la France. Et qu'on ne me dise pas que, pour maintenir l'âme en paix, il ne faut pas lire de journaux : l'autruche cache la tête sous son aile et en est plus aisément atteinte par la flèche du chasseur. C'est aujourd hui le premier, le plus pressant, et pour le coup le plus saint des devoirs que de mettre un frein aux outrages adressés chaque matin à Dieu même et à toutes les autorités qui émanent de lui. »
J'avais mis quelque malice à lire à M. de Chateaubriand cette diatribe contre la liberté de la presse, sa favorite. Madame de Damas, » me dit-il, « dont je connais l'esprit ardent, l'imagination vaste et le caractère exalté, parle de la liberté de la presse comme eût fait une grande dame de la cour de Louis XIV. Il me semblait cependant qu'elle en avait étudié les effets en Angleterre; elle ne voit pas qu'en la supprimant on court droit au despotisme, c'est-à-dire à l'extinction de l'intelligence et à l'avilissement de l'espèce humaine, toutes choses dont elle ne peut vouloir pour les autres, quand dans sa personne elle en montre si peu. La liberté de la presse attelée au char de l'Etat peut le faire rapidement avancer, si elle est contenue dans son ardeur. Je l'aime comme un droit, et j'en ai besoin plus que personne, moi qui suis presque toujours dans l'opposition. »
P. 227. Si j'avais été maintenu au pouvoir, j'aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin.
Les frontières du Rhin étaient pour M. de Chateaubriand un rêve de toutes ses nuits. « La guerre d'Espagne, » me disait-il à Londres en interrompant une de ses dépêches où il poussait le plus vivement à franchir les Pyrénées, « doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous faudra la rive gauche du Rhin aussi loin qu'elle peut s'étendre. Les conquêtes du génie des batailles s'écoulent comme un torrent, pour parler Racine; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait, par l'influence d'une paix solide, faire désirer sa domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les populations, et les conserver à la patrie. »
P. 227. Sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais partie.
Cette canaille ironique avec laquelle l'auteur se confond ' est devenue peuple le jour néfaste de 1830 où elle le portait en triomphe.
P. 228. Il n'est pas bon de se mêler à ma fortune.
Cette réflexion coutumière de N. de Chateaubriand, que j'ai entendue maintes fois tomber de ses lèvres avec un amer sourire, termine ce chapitre dans le feuilleton de la Presse du 21 septembre 1849. On y a supprimé, je ne sais trop pourquoi, ces mots qui l'expliquent et qui ont trait au duc Mathieu de Montmorency : « Cet homme de vertu i n'est plus. »
P. 237. Les finances que j'ai toujours sues.
Trait rapide qui sert à réfuter un reproche adressé communément aux poëtes, et dont tous se défendent avec plus ou moins de raison. Si M. de Chateaubriand savait les finances, c'était en sa qualité d'homme d'Etat et en théorie. La pratique de l'homme privé n'était point son fait.
P. 240. La révolution opérée par le Conservateur fut inouïe. Qui donc aujourd'hui, sur les quais de Paris, à la vue des six volumes du Conservateur offerts à vil prix, croirait à une semblable influence? Et pourtant elle n'est point exagérée.
A la naissance du Conservateur, madame la duchesse Ch. de Damas m'écrivait à Constantinople: « Je suppose que vous avez là-bas les premiers numéros du Conservuteur. Vous sentirez une sorte de satisfaction à voir que la religion, la justice, la vérité, ont enfin une feuille de papier pour refuge : si cet ouvrage était lu par des ignorants, il les éclairerait; mais il le sera par des pervers ; et quelles représailles il va nous attirer! que de mensonges, que d'injures ! l'estime le courage de ceux qui s'exposent une telle controverse; mais ce remède ne prouve que la grandeur du mal qu'il ne guérira point. » - Puis elle ajoutait : « Je rouvre ma lettre en recevant la dernière livraison. Nous sommes transportés de l'article de M. de Chateaubriand sur la morale des intérêts et des devoirs. Le début est bossuêtique. Tout y est grand comme nos dangers, noble comme vertu, simple comme la vérité. Dites-moi si votre admiration égale la nôtre. Je l'approuve surtout d'avoir toujours une expression mesurée lorsqu'il signale les plus cruels résultats. On ne dit pas seulement en le lisant : Ah ! le beau talent! on s'écrie : Ah! la belle âme! »
P. 243. Avec cette profonde politique, lorsque l'heure du dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre et regardera passer la monarchie.
Prophétie deux fois accomplie déjà depuis que ce prodigieux article a été écrit !
P. 266. Les dames bordelaises, Aniche.
Aniche, synonyme gascon d'Annette et diminutif d'Anne. Aniche était fort belle, et s'était fait connaître sous l'Empire par l'ardeur de son royalisme. Je l'ai admirée à Bordeaux, en 1815, louant des chaises à tous les promeneurs des allées de Tourny; elle n'avait pas d'autre fortune. On m'assure que son fils a figuré parmi les héros républicains en 1848. Serait-ce donc à l'instigation de sa mère, pour renverser le gouvernement de Juillet, qu'Aniche détestait bien plus cordialement encore que l'Empire?
P. 269. M. le duc de Richelieu ne consentit à affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé de donner à M. Decazes une mission lointaine.
Je ne comprends rien à cette promesse de M. Molé, qui ne faisait point partie du ministère en 1820. M. Pasquier était alors ministre des affaires étrangères, et pouvait seul promettre une mission à M. Decazes, que le duc de Richelieu remplaçait à la présidence du conseil. Ce sera un nom mis pour un autre, ou une erreur typographique peut-être, bien qu'elle se retrouve dans les deux éditions. Quant à la mission lointaine donnée à M. Decazes, ce fut l'ambassade la plus proche. Londres, comme on le voit, a le privilége de recueillir tous ceux dont Paris ne veut plus. Il semble même que cette ambassade soit de tout temps, et sous tous les régimes, destinée à consoler nos ministres précipités, tombant ou glissant du pouvoir. « Solatia luctus eximia ingentis. »
P. 272. Tout homme qui a été ministre, n'importe à quel titre, le redevient.
Ne le croyez pas. L'auteur savait mieux que personne combien il est difficile de redevenir ministre. Les efforts de personnages élevés ne purent, en 1827, amener ce retour de M. de Chateaubriand aux affaires. Il est vrai qu'il s'y prêta mal. Mon humble entremise et celle de l'un de mes confrères en diplomatie, pour aboucher notre ancien chef avec les puissants du jour, demeurèrent sans succès. Mon camarade, ambassadeur aujourd'hui, n'en a pas, je le sais, perdu plus que moi le souvenir.
P. 272. Je répondis que j'irais au diable, dans le cas que les rois eussent quelque mission à remplir auprès de leur cousin.
Je me souviens parfaitement de cette phrase de bonne ou de mauvaise humeur que madame de Montcalm me répéta textuellement, mais dont l'écho ne parvint que très-affaibli aux oreilles royales. La bienveillante médiatrice, sœur de M. le duc de Richelieu, aimait à concilier entre eux les hommes politiques et ne savait pas les aigrir.
P. 285. J'étais un petit Lycurgue.
Cette assimilation, dont l'auteur ici ne fait que rire, le poursuivait assez sérieusement vers la fin de son séjour en Angleterre : « Vous le voyez, » me disait-il, « apparemment que je ne suis pas bon même à exécuter le programme de ma charte selon la monarchie, puisqu'on m'exile tantôt à Berlin, tantôt ici. Mais en cela a-t-on pratiqué la marche et l'esprit du gouvernement représentatil? Quand l'opinion publique et la majorité me portaient au pouvoir avec mes amis, pourquoi les admettre et m'éloigner? Pourquoi, lorsque mes écrits, ma carrière, ma mission projetée en Suède, mon séjour à Gand, mon ambassade de Berlin, me désignaient pour le portefeuille diplomatique, y avoir appelé un homme d'un grand nom, il est vrai, et d'une haute vertu, mais tout neuf aux transactions de la politique, sans influence sur le pays, et qu'on enlève à des fonctions de Cour pour le mettre en face de l'Europe? J'aime et honore Mathieu de Montmorency ; mais je ne voudrais pas voir dans sa fortune soudaine la résurrection d'un système qui substituerait les grands seigneurs courtisans aux véritables hommes d'affaires. Il règne et je voyage. Je suis un Lycurgue au petit pied. Vous souvenez-vous que le législateur de Sparte, pour mieux astreindre ses concitoyens à garder ses lois et le serment qu'ils lui avaient prêté, crut devoir mettre fin à sa vie lui-même, en s'abstenant volontairement de manger? Or j'ai beaucoup réfléchi dans le temps sur les paroles que Plutarque prononce à ce sujet : - Lycurgue, dit-il, était à l'âge où l'homme est assez vigoureux pour vivre encore, et mûr aussi pour mourir, s'il veut. - Puis l'historien ajoute : - Il estimait que la mort même des grands • « personnages doit être utile à la chose publique. - C'est là ce que l'antiquité a dit de mieux pour justifier et ennoblir le suicide. » - J'écoutais l'ambassadeur, et j'écrivis ; mais depuis j'ai relu le passage grec, et je n'y ai pas trouvé cette « vigueur matérielle » qui est du fait d'Amyot et qui retranche beaucoup de la pensée philosophique de Plutarque. Il fallait traduire : « Lycurgue était parvenu à cet âge qui est la saison de débattre s'il faut vivre encore ou cesser. »
P. 284. Je commençais à sentir qu'il est assez doux de rouler dans une bonne voiture, d'être bien servi, de n'avoir à se mêler de rien, d'être devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours affamé, et qui, au défaut des Czars, aurait dévoré à lui seul la Pologne.
Le courrier qui faisait partie de cette béatitude inaccoutumée, c'est le pauvre Valentin, à qui je n'ai jamais connu d'autre nom, le plus dévoué des nombreux serviteurs que l'antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon autorité de ménagère, titre que parfois en riant me donnait l'auteur. Il est la seule chose, à lui appartenant, que M. de Chateaubriand ait laissée à son départ au ministère des affaires étrangères, après en avoir fait un garçon de bureau. Le Varsovien était en effet grand mangeur, comme le dit son maître; mais il était grand buveur aussi.
P. 285. J'aurais pu voir Gothe.
Il résulte de ce qui suit et d'un jugement précédent sur le même écrivain que, malgré plusieurs citations en langue tudesque insérées dans ses œuvres, l'auteur ne savait pas assez d'allemand pour lire Goethe. C'est par là que le puissant génie d'outre-Rhin échappait, non sans doute à l'appréciation générale, mais à l'intelligence approfondie et à l'intimité de son plus éclatant rival. M. de Chateaubriand y suppléait peut-être par cette sorte d'intuition qu'établit le génie entre les hommes supérieurs du même temps et de la même trempe : et les réminiscences de leur vie privée, retracées par eux-mêmes, montrent entre eux plus d'une affinité. J'en veux voir jusque dans le premier titre que Gœthe donna à ses confessions (Warheit und Dichtung), « Vérité et Poésie, » qui s'appliquent si bien aux Mémoires d'Outre-Tombe.
P. 286. J'ai écrit à Berlin la partie de ces Mémoires où vous avez trouvé, etc.
L'édition du journal la Presse dit : « J'ai écrit à Berlin « le quatrième livre de ces Mémoires. Vous y avez « trouvé, » etc.
Voilà le mot de l'énigme que nous avons cherché précédemment. L'auteur, après avoir divisé son œuvre en livres, en a remanié le cadre et a tout classé en sections et en volumes, sans y mettre beaucoup plus d'ordre pour cela. Cette marche, que, dans sa confusion, il m'a fallu suivre, serait mon excuse si on venait à me reprocher à mon tour quelque désordre.
P. 289. M. Ancillon, de même que M. de Humboldt, était d'origine française.
J'ai assisté à Rome à plusieurs entretiens littéraires ou politiques entre M. Ancillon et M. de Chateaubriand. Le premier, d'abord ultra-libéral, confessait ingénument sa conversion à la monarchie, qu'il aimait par crainte des révolutions. Le second, victime des révolutions, où il ne voyait que « la tyrannie de tous ou le despotisme d'un seul, » n'en aimait que mieux la liberté.
P. 290. Jean Bart avait mis, pour aller à Versailles, un habit de drap d'or doublé de drap d'argent, ce qui le gênait beaucoup.
Pour figurer dans cette esquisse pressée et fantasque de la société de Berlin, Jean Bart n'avait rien de commun avec l'auteur, que Saint-Malo, leur patrie; c'en est-il assez. pour justifier le rapprochement? D'ailleurs, officielle ou privée, la toilette de M. de Chateaubriand n'avait aucun air de négligence, et il portait tout aussi bien qu'un autre le lourd costume diplomatique. Arte laboratæ vestes ost roque superbe. (VIRGILE. En., liv. 1., V. 639.)
P. 292. « M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite et « pourtant élancée. »
Le feuilleton de la Presse du 25 septembre 1849 dit moyenne-petite, » terme à demi français : « Comprenez-vous, » me disait l'auteur, « qu'une baronne allemande se soit avisée, en traçant mon portrait, de me faire hommage d'une taille élancée? Mais, en revanche, elle m'a donné des yeux noirs, et je prétends aux yeux bleus. »
P. 297. Puis des chiens sur des fauteuils mal propres ; puis des concerts devant des statues d'Antinous ; puis des grands diners ; puis beaucoup de philosophie; puis la liberté de la presse et des coups de bâton ; puis enfin un homard ou un pâté d'anguille.
J'abrégé ce pastiche grotesque ou plutôt cynique de la Cour du grand Frédéric. L'écrivain n'y ménage même pas sa propre famille, les poëtes; et le tout, fût-il ressemblant, me paraît peu digne de l'auteur des Etudes historiques.
P. 308. Madame Spontini était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des femmes par la lenteur qu'elle mettait à parler : chaque mot, divisé en syllabes, expirait sur ses lèvres. Si elle avait voulu dire, Je vous aime, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots.
L'hyperbole est originale. L'auteur avait autant de penchant que de talent pour l'épigramme :
« L'épigramme satirique, » me disait-il, « porte un caractère tout français. Bien qu'elle ait paru seulement dans la décadence des littératures grecque et latine, notre langue naissante s'y est appliquée, et nous y excellons. Il est si facile à notre esprit naturellement frondeur de bien aiguiser une malice! »
P. 309. Le sentiment de l'harmonie a introduit dans la chaumière des paysans de l'Allemagne une éducation qui manque à nos hommes rustiques.
L'harmonie, en effet, n'a pas encore gagné nos chaumières; mais « ce moyen puissant de civilisation » a déjà pénétré dans nos ateliers; et je regrette que l'auteur n'ait pas entendu les Orphéonistes.
P. 312. Le marquis de Bonnay et ses petits vers.
Les petits vers de M. de Bonnay eurent leur cours avant, pendant, après la Révolution, et furent surtout goûtés à Vienne sous l'émigration et sous l'Empire. Je me souviens de ceux-ci, qui me furent donnés par une grande dame; elle les avait entendus et recueillis de près :
Qui pourrait définir l'attrait?
C'est un je ne sais quoi qui de rien se compose.
Je passe le reste, et sans beaucoup de regret. De tels madrigaux, passablement frivoles, on s'attendait peu à les voir s'échapper de la bouche ou de le plume de l'un des plus graves et des plus réservés diplomates du temps. Je me le figure encore tel qu'il se montra le jour où j'eus l'honneur de lui être présenté en ma qualité d'apprenti. Le métier ne m'était jamais apparu si austère; sous cette grande taille droite, sous ces traits impassibles et glacés se cachait un esprit caustique et intolérant. M. de Bonnay avait vécu en Autriche dans l'intimité du prince de Ligne, qui disait de lui : « Le marquis de Bonnay, marié et dévot, « est taillé en célibataire et en athée. » Quant aux dépêches de M. de Bonnay, l'auteur avait été assez piqué des appréciations passionnées de son prédécesseur pour en garder des copies, car il se proposait de les réfuter un jour en prenant le ton de haut. Mais, en attendant, il les stigmatisait de ces paroles qu'on va lire dans la dépêche n° 13, adressée à M. Pasquier : « Je ne vous ai point « fait de petits portraits et d'inutiles satires. J'ai tâché « de faire sortir la diplomatie du commérage. » On voit cependant, par les coups de patte lancés en passant au prince de Hardenberg et au docteur Koreff, que l'auteur aurait « su rire et se moquer comme ses devanciers. »
P. 318. De vieux corbeaux, mes éternels amis, venaient se percher sur les tilleuls devant ma fenêtre ; je leur jetais à manger.
Parfois à Londres je suivais l'auteur dans quelques promenades fantastiques en partie carrée; elles comprenaient, avec moi, Hyacinthe Pilorge, son fidèle secrétaire, et les corbeaux, « ses éternels amis. » M. de Chateaubriand a toujours étudié les mœurs et même la gloutonnerie de maître corbeau avec une patience digne d'une meilleure cause.
P. 321. La fille de la princesse Radzivill, âgée de quinze ans, charmante comme une de ces nues à figure de vierge qui entourent la lune d'Ossian.
J'ai vu cette fille de la princesse Radzivill, et elle méritait mieux qu'une comparaison insaisissable, tant elle est vaporeuse. En Orient, ce n'est pas une nue, compagne de la lune, que l'on compare à la beauté, c'est la lune elle-même : « Héro, » disait Musée, « est semblable à la lune aux blanches joues qui se lève. » Et plus loin : « Ses joues de neige rougissaient comme une rose à deux coûte leurs. »
P. 328. Mille ans en arrière, la princesse Frédérique, étant fille de Charlemagne, eut emporté la nuit sur ses épaules Éginhard.
Quoi donc? après les billets si affectueux et les lettres si animées de la fille de Charlemagne, M. de Chateaubriand, sans nous communiquer ses réponses, nous laissera-t-il penser qu'il risquait d'être lui-même l'heureux Eginhard? Et serait-ce là ce qu'une ligne plus bas l'auteur appelle « le continuel roman de sa vie? » Non, il a trop habitué son commentateur aux allusions historiques, pour que je voie dans celle-ci autre chose qu'un effort de mémoire, et une pensée qui s'égare encore à la recherche d'une sylphide, royale cette fois. La confidence, i mon sens, ne révèle'que l'exaltation allemande d'un côté, et, de l'autre, l'absence d'un sentiment réel.
P. 329. Si je n'eusse pas été marié.
Faut-il remarquer également que l'auteur avait une véritable préférence pour cette supposition illusoire entre toutes les autres ? Un jour qu'il la répétait devant moi, il ajouta en souriant : « Cette hypothèse, je le sens, n'est pas d'un homme bien élevé, et nous n'aimerions pas à l'entendre répéter par nos femmes; mais je ne sais pourquoi je l'ai toujours présente à l'esprit. »
P. 332. Il serait inutile de chercher des prétextes pour me faire des chicanes. J'entendrai à demi-mot; et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon obscurité.
Ces vigoureuses admonitions que l'auteur entremêla plus d'une fois au courant de ses dépêches périodiques marquent d'un cachet particulier sa correspondance. La réflexion qui suit laisse deviner, en outre, que le ministre de France s'ennuyait en Prusse : mais que dire à un homme qui mettait toujours le marché à la main?
P. 337. Faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes. Cet envahissement de la Savoie est à la fois la pensée de tous nos hommes d'Etat et le rêve de tous nos poëtes. Voyez ce que, dans le septième entretien de son Cours de littérature, en dit Lamartine entre un épisode indien et sa visite à Florence, adressée à la double veuve du dernier Stuart et d'Alfieri.
P. 347. Charlottenbourg, un trône ne console pas.
Et moi aussi j'ai vu Charlottenbourg; et cette grande reine Louise si belle encore et si touchante quand elle n'est plus qu'un marbre insensible et froid. Le dialogue imité de l'Anthologie grecque que le poëte consacre à sa mémoire est un des meilleurs morceaux qu'il ait écrits en vers.
P. 354. Le berceau du petit-fils de Louis XIV, dont j'avais eu l'honneur de payer le port.
J'ai cru d'abord qu'il s'agissait de l'eau du Jourdain - donnée par l'auteur pour la cérémonie du baptême, ou même des « Mémoires touchant la vie et la mort de M. le « duc de Berry; » mais, en y réfléchissant mieux, j'ai reconnu ici une allusion au berceau apporté par les dames de Bordeaux dont M. de Chateaubriand paya la dépense (p. 264), tandis que M. de Sèze les présentait à la cour. Sic vos non vobis.
P. 365. Madame de Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le détroit. Les secrétaires d'ambassade m'avaient devancé.
Ceci n'est pas absolument exact sans doute pour avoir été écrit trop tard. Madame de Chateaubriand craignait le climat de Londres comme celui de Berlin, mais non l'insignifiante traversée de la Manche. Un seul des secrétaires d'ambassade avait précédé l'auteur, et c'était moi. J'allais préparer à Londres l'arrivée de l'ambassadeur et surtout lui choisir un logement. J'arrêtai l'hôtel de lady Barbara Ponsonby, fille de lord Shaftesbury, qui fait le coin de Weymouth street, et de Portland-Place. Mon bail de sept ans devait traverser une révolution et profiter au prince de Polignac, au duc de Laval-Montmorency, enfin au prince de Talleyrand, nos successeurs immédiats.
P. 569. A Londres, au mois d'avril 1822.
Voici la page de mon journal qui correspond à ces dates.
M. le vicomte de Chateaubriand, nommé le 10 janvier 1822 ambassadeur à Londres, en remplacement de 1I. le duc Decazes, s'est mis en route pour cette capitale le 2 avril 1822. Arrivé à Douvres, le 4 au soir, il y a reçu les honneurs ordinaires de seize coups de canon à l'entrée, à la sortie de la ville, et de quatre factionnaires placés à la porte de l'hôtel où il a logé. Il a fait porter, selon l'usage, au régiment de ces factionnaires cinq livres sterling et autant aux artilleurs; et il a donné lui-même une guinée à chaque sentinelle; mais cette dernière gratification lui fut renvoyée à Londres, les règlements militaires ne la permettant plus depuis le couronnement du roi Georges IV. —
P. 369. North-Cray, campagne du marquis de Londonderry. J'accompagnai l'auteur à North-Cray que j'ai vu trois fois. La première, en 1821, pour y danser sur l'herbe avec l'aristocratie britannique et toutes les ambassades envoyées au couronnement du roi Georges IV; la seconde, en 1822, pour y assister en tiers aux confidences politiques que raconte l'ambassadeur; et la troisième quatre mois après, pour y voir le ministre mort sous son coup de canif.
P. 369. Lady Londonderry était très à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre.
Elle était célèbre plus encore par sa bonté et par un embonpoint exorbitant, et l'on remarquait qu'elle avait à cette époque un contre-poids en France dans la personne de madame la vicomtesse de Montmorency, également femme du ministre des affaires étrangères. En voici la preuve matérielle dans une anecdote ou trop indiscrète ou trop futile. Comme on me supposait toutes les qualités de la ménagère que je remplaçais sous les voûtes de l'ambassade, je fus chargé par madame la vicomtesse de Montmorency d'insinuer, à côté des dépêches, dans le portefeuille diplomatique, quelques douzaines de bas de coton anglais fort recherchés alors. Elle en avait envoyé le modèle; mais ce modèle se promena vainement dans les magasins les plus renommés sans rencontrer son pareil. Il fallait commander et attendre longtemps des échantillons de la largeur voulue. Or, un soir que je contais mon infortune à la marquise de Londonderry, elle se mit à sourire, me donna l'adresse fort peu connue de son fournisseur, et m'assura que j'y trouverais faits d'avance tout exprès pour elle les bas les plus amples que jamais Anglaise eût portés. En effet, les deux jambes ministérielles d'un côté de la Manche et de l'autre furent reconnues d'une égale dimension, et je sortis d'embarras.
P. 313. A la vérité, quelques sous-officiers pourraient crier « Vive la Charte ! » dans une garnison, mais nos grenadiers crieront toujours Vive le roi ! sur le champ de bataille.
Cette noble pensée, copiée alors par ma main sur l'original raturé, est restée constamment dans ma mémoire. Juste dans tous les temps, elle fut d'un grand effet en 1822, car elle poussa à la guerre d'Espagne. Je la retrouve dans nos notes sous cette variante biffée par l'auteur : Quelque sous-officier peut avoir crié : Vive la ligue ! dans l'oisiveté d'une garnison ; mais le soldat français criera toujours Vive le roi ! sur le champ de bataille. »
P. 374. « Quant à nous (les Anglais), nous ne sommes nullement disposés à reconnaître ces gouvernements révolutionnaires.» Était-il sincère?
Oui, sans doute, notre interlocuteur, lord Londonderry, quand il prononçait ces paroles, était sincère; mais il allait mourir et avec lui son système..
P. 375. Je regrettais d'être obligé de consacrer une petite case dans ma cervelle aux dossiers des réclamants.
Case fort petite en effet; car il ne fallait que lire et signer. C'était le gibier des secrétaires. Mais là encore gare les solécismes ! L'ambassadeur ne pardonnait pas les négligences, même dans ce qu'il appelait le style de bureau.
• P. 376. Un certain M. Bonnet étant mort en Amérique, tous les Bonnet de France m'écrivirent pour réclamer sa succession. J'eus beau leur répondre que, le petit accident de la chute du trône étant survenu, je ne m'occupe plus de ce monde, etc.
Les Bonnet de France ont aussi frappé à ma porte avant et depuis 1830. Dix ans encore après, M. de Chateaubriand me renvoyait leurs sollicitations, comme si j'avais pu en garder autre chose qu'une mémoire affaiblie; à la même époque, M. de Villèle, ne voulant pas recourir à son ancien collègue, s'adressait aussi à moi en leur faveur. Je dirigeai ces héritiers si bien recommandés vers la chancellerie de l'ambassade de Londres où les dossiers, moins mobiles que les hommes et les rois, n'avaient pas dû changer de place ; les Bonnet ont-ils enfin hérité de cet oncle qui n'était point mort en Amérique, comme le dit M. de Chateaubriand, mais bien décédé gouverneur de Madagascar? Je ne le crois pas ; et, au moment où j'écris, les feuilles publiques assurent que sa succession, montant d'abord à soixante-quinze millions de francs, loin de s'accroître par l'effet du temps, se trouve réduite à trente-quatre; que, pour recueillir ou partager cette somme déposée dans la caisse de la Compagnie des Indes depuis 1804, les Bonnay des bords de la Loire sont entrés en compétition avec tous les Bonnet de France; et qu'enfin le prétendant le plus heureux paraît être jusqu'ici un sieur Bonnay, actuellement entrepreneur de succès dramatiques à Lyon.