Chapitre I
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« I. Sentiment de l'honneur. - ? II. Désintéressement. - « III. Passion de la popularité. - « IV. Que le goût d'un rôle à jouer ne saurait expliquer chez Chateaubriand l'hypocrisie religieuse.
§ 1. - sentiment de l'honneur
On peut refuser sa sympathie à M. de Chateaubriand; on ne peut lui refuser son estime. Ce fut vraiment un homme d'honneur.
Tout politique perspicace qu'il était, encore qu'il ait eu sur l'avenir des vues nettes et profondes, il a commis des fautes dans le maniement des affaires, au pouvoir comme hors du pouvoir. Les appétits d'une ambition aussi ardente à poursuivre le but qu'incapable d'en jouir après l'avoir atteint, sa vanité exigeante, la susceptibilité ombrageuse d'un amour-propre extrêmement sensible aux blessures et obstiné à en tirer vengeance, tous ses défauts sont connus, et on a quelque peine à les lui pardonner, en voyant parfois l'usage malheureux qu'ils le poussent à faire de son talent.
L'homme privé n'est pas davantage sans reproche. Il eut des passions et ne sut pas toujours en rester maître; il céda à leurs conseils, nous le verrons, et eut la faiblesse de s'en laisser vaincre.
Mais, au demeurant, sa dignité est sauve, il n'y a jamais porté aucune atteinte. Peu d'hommes ont eu un plus vif sentiment de respect pour eux-mêmes ; on peut dire qu'il avait l'honneur intolérant : toute bassesse lui faisait horreur. L'apparence même de ce qui aurait pu nuire à son estime envers lui-même le révoltait ; il ne supportait pas l'idée d'être amoindri à ses propres yeux. Il disait de lui : « De tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. » Beau trait de sa physionomie morale, qui a frappé ceux mêmes qui l'ont jugé avec rigueur. Sainte-Beuve a écrit : « Ce que Chateaubriand a toujours eu, ce qu'il a su garder jusqu'à la fin bien mieux que ses successeurs, même les plus illustres, c'est la dignité, cette haute estime de soi et qui s'imposait aux autres. Il n'était pas homme à se baisser1 »
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 113, en note. ↩
En 1804, il venait d'être nommé ministre de France près de la République du Valais. Il avait trente-six ans; Bonaparte lui ouvrait toute grande la voie des honneurs, et, dans son nouveau poste, on l'attendait avec une bienveillance impatiente, que le diplomate devait à l'écrivain. Tout à coup, quelques jours avant son départ, comme il passait près des Tuileries, il entendit annoncer la condamnation et la mort du duc d'Enghien. Ce cri tomba sur lui comme la foudre; il rentra chez lui et rédigea sa démission. C'était prendre parti, briser sa carrière et donner une leçon périlleuse à un maître tout-puissant, qui entendait ne pas être discuté et ne reculait point devant la violence. On faisait leur procès, à ce moment même, au général Moreau et à Georges Cadoudal : « Le lion avait goûté le sang », il était dangereux de l'irriter.
Aucune crainte n'arrêta Chateaubriand. Tout le monde tremblait autour de lui, même pour sa vie. Fontanes éperdu le voyait déjà fusillé avec les siens. Pendant plusieurs jours, sa porte fut assiégée par ceux qui l'aimaient : ils venaient d'heure en heure prendre en frémissant des nouvelles. Un peu plus tard, Bonaparte disait à sa sœur, Mme Bacciochi : « Vous avez eu bien peur pour votre ami. » C'était avouer le péril que cet ami avait couru pour sa chevaleresque témérité1.
1. Mémoires d'outre-tombe, II, p. 375-378. Mm° de Chateaubriand a écrit de son côté : « Pour Fontanes, il devint fou de peur ; il se voyait déjà fusillé avec M. de Chateaubriand et tous nos amis. » » Cf. Pailhès : Chateaubriand, sa femme et ses amis, Bordeaux, 1896, p. 297. ↩
Cela ne l'empêcha pas d'écrire quatre ans après, dans son journal le Mercure, un article audacieux, plein d'allusions redoutables. Napoléon, alors tout enivré de gloire et de puissance, y était visé dans la personne de Néron. L'auteur protestait vivement contre sa tyrannie. Que cette protestation paraisse ou non opportune, il faut bien reconnaître qu'elle était courageuse. Chateaubriand avait cru devoir la faire, dans le silence universel, et il l'avait faite, en dépit des représailles qu'il prévoyait bien.
« Si le rôle de l'historien est beau », disait-il, « il est souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter ; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie1 ? »
1. Mémoires d'outre-tombe, II, 436. ↩
Le Mercure fut supprimé, et son propriétaire demeura quelque temps sous le coup de la colère impériale. Il échappa comme par miracle à toute violence, et alla se faire oublier dans la solitude de la Vallée-aux-Loups2.
2. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 525. Cf. Sainte-Beuve, t. II, p. 99-101. ↩
Plus tard, Napoléon, qui avait pour lui de l'estime, - car ils se sont estimés l'un l'autre en se détestant, - manifesta son étonnement qu'il ne fût pas encore académicien. Aussitôt l'Académie le nomma. Il remplaçait Marie-Joseph Chénier et devait, par conséquent, prononcer son éloge. Chénier avait joué un rôle dans la Révolution. Son successeur ne consentit pas à dissimuler ce qu'il en pensait; il tint à condamner les fautes qu'avait commises le révolutionnaire comme à exalter la liberté qu'il avait aimée.
Son discours fut soumis d'avance à l'Académie et à la Cour : il déplut à l'une et l'autre. L'Empereur s'emporta ; il exigea que le récipiendaire corrigeât son texte, et il prit la peine d'indiquer lui-même les endroits où devaient porter les corrections1.
1. Il se passa même, à cette occasion, une petite comédie qui n'est que trop humaine. Il est intéressant de la rappeler, quoiqu'elle soit connue. Napoléon s'était fait envoyer le manuscrit du discours à Saint-Cloud; peu après, M. Daru, membre de l'Académie française, qui remplissait alors les fonctions de secrétaire intime, se rendit, selon son habitude, au cabinet impérial. Dans l'antichambre, plusieurs personnages importants attendaient leur tour d'audience. Quand M. Daru parut dans ce cercle, « il fut accueilli de toutes parts avec un empressement proportionné à la hauteur de son crédit. Il entre dans le cabinet, et voilà que bientôt tout entretien cesse, et que les courtisans, favorisés par une indiscrétion générale, prêtent l'oreille aux paroles irritées qui sortaient de la bouche de l'Empereur. On n'avait pas entendu le commencement de l'entretien, qui avait eu lieu moins haute voix. L'Empereur venait de lire ou de relire le passage controversé du Discours du nouvel académicien. Dans l'effervescence toujours croissante de sa colère... il apostrophait M. de Chateaubriand absent, dans des termes tels que ceux-ci : « Il vous faut donc de l'effet, Monsieur, toujours de l'effet, etc... Eh bien ! Monsieur, si mon empire et le principe sur lequel je l'ai fondé ne vous conviennent pas, vous êtes libre d'en sortir. Allez porter ailleurs vos haines opiniâtres et des principes que le bien commun m'a ordonné d'étouffer. » Chacun écoutait avec stupéfaction ces paroles véhémentes, qui perçaient l'épaisseur des portes; et comme M. Daru était seul dans le cabinet de l'Empereur, on ne doutait pas qu'elles ne lui fussent adressées. Le ministre sortit du cabinet peu de temps après cet éclat ; il se fit un vide immense autour de lui. Ceux mêmes qui tout à l'heure l'avaient accablé de sollicitations mettaient entre eux et lui la plus grande distance. Etonné, il cherchait sur tous les visages la cause de cette répulsion unanime. Enfin l'un d'eux eut le courage de s'adresser à lui, quoiqu'en le croyant un ministre disgracié, et lui demanda d'où pouvait venir un tel changement. « Eh ! reprit M. Daru, qui vous fait donc croire à une disgrâce ? - Mais, reprit son interlocuteur, ce sont les terribles paroles que nous venons d'entendre : Sortez de mon empire, si mes lois ne vous conviennent pas. Alors M. Daru partit d'un grand éclat de rire, et les courtisans, en voyant un tel gage de sécurité, reformèrent bientôt le cercle autour de lui; puis plusieurs l'abordèrent en disant : « Vous pensez bien que je n'ai pas été dupe d'une telle méprise. » (Ch. de Lacretelle : Histoire du Consulat et de l'Empire, t. V, p. 86-88). M. Lacretelle tenait l'anecdote de M. Daru lui-même. ↩
Chateaubriand refusa. Il se fermait ainsi les portes qu'on venait de lui ouvrir. Il le savait bien ; mais il ne voulait pas acheter le plaisir d'entrer à l'Académie par la dissimulation de sentiments dont il jugeait l'expression nécessaire. Le silence en de telles occasions lui était insupportable ; c'est un sacrifice que son indépendance ne fit jamais.
Il y avait en lui quelque chose de la liberté capricieuse de ces flots, avec lesquels il avait joué dans son enfance sur les grèves bretonnes, et au milieu desquels il dort aujourd'hui dans son tombeau de granit, caressé des vents et bercé par les orages. Rien n'était capable d'enchaîner sa pensée ni d'imposer silence à sa voix. « Toujours sauvage au fond et indompté jusque dans les coquetteries mondaines » il eut sans doute des défauts d'esprit et des erreurs de conduite, mais « à travers tout cela, de perpétuels jaillissements de talent et une élévation extraordinaire qui jette hors du connu : une grande nature primitive qui reprend le dessus et qui se donne espace1 ».
1. C'est Sainte-Beuve lui-même qui le juge ainsi, Chaleaubriand et son groupe, t. II, p. 112. ↩
Aussi la vérité lui échapperait-elle bien vite comme malgré lui s'il croyait trouver dans les circonstances extérieures quelque raison de s'imposer le mensonge. Il n'est pas armé pour l'hypocrisie ; son caractère y répugne, et, de même qu'à l'Achille d'Homère, elle lui est « odieuse comme les portes de l'enfer ».
En matière d'art, pour ajouter à l'effet, était-il capable d'arranger un peu ses souvenirs ? On l'en a accusé, et, pour certains cas du moins, nous l'avons vu1!, l'accusation n'est pas justifiée. Mais, le serait-elle pour d'autres, il faut bien reconnaître que ces petits mensonges de l'artiste ne prouvent rien contre la sincérité du croyant.
1. Cf. Introduction. ↩
Un homme distingué, fin connaisseur et lettré érudit, disait un jour à quelqu'un qui lui parlait de la religion de Chateaubriand : « Quoi ! vous croyez à la vérité de sa parole et à la franchise de ses sentiments ! Mais songez donc au récit d'Eudore, dans les Martyrs: souvenez-vous de cette page célèbre où le narrateur rappelle le golfe de Mégare et les villes jadis florissantes dont on aperçoit les ruines en le traversant. Il trouve nos douleurs humaines peu de chose devant les cadavres de ces cités. Et il ajoute que, s'il put faire alors ce rapprochement, si la vanité de toutes choses le frappa, c'est parce qu'il était chrétien. Or, tous les littérateurs le savent, le passage est emprunté à un païen, Sulpitius, un des correspondants de Cicéron. Fiez-vous donc à un homme, qui est capable de duper à ce point son lecteur . Ceci suffit à le juger ; il n'est pas possible de le prendre au sérieux. »
Ce petit réquisitoire ne manque pas d'intérêt : c'est un exemple caractéristique de ceux qui ont été mis à la mode contre Chateaubriand. A ce titre, il a son importance et vaut qu'on s'y arrête.
D'abord le reproche, d'où il part, fût-il mérité, la conséquence où il arrive serait évidemment sans proportion ni mesure. Il faudrait appliquer ici le mot de l'école sur la conclusion « plus étendue que les prémisses » laquelle constitue une des formes classiques du sophisme; latius patet quam præmissæ.
Mais, de plus, l'accusation porte à faux. On n'a qu'à relire le passage1!. Eudore ne dit point que cette comparaison ne pouvait venir à l'esprit des païens. Il raconte, au contraire, que la foule (qui était païenne), accourue sur le pont du navire, la faisait en silence, les yeux attachés sur un spectacle dont la beauté mélancolique touchait même les matelots. Ce qu'il se contente d'avancer en faveur de sa religion, c'est que de jeunes païens de son âge, qui se trouvaient avec lui sur le vaisseau, furent insensibles à cette leçon du néant, tandis que lui même put l'entendre, malgré sa jeunesse, forme qu'il était aux graves pensées par une doctrine austère, qui développe la raison avant l'heure, ce que ne fait pas le paganisme. Voilà tout ce qu'il affirme, et l'exemple de Sulpitius n'est pas pour le démentir; car ce magistrat, qui gouvernait la Grèce, avait de beaucoup dépassé son âge, quand la vue des « cadavres » d'Egine et de Corinthe lui inspirait ces réflexions profondes sur l'irrémédiable fragilité de tout ce qui brille et de tout ce qui vit ici-bas.
1. Les Martyrs, livre IV; Ouvres, t. IV, p. 58. ↩
Enfin ce qui écarte jusqu'à l'idée d'une supercherie, ce qui prouve avec évidence la parfaite bonne foi de l'écrivain, c'est qu'il indique lui-même, à la fin du volume, dans une note à laquelle il renvoie, que cette page est imitée de la lettre de Sulpitius à Cicéron1.
1. Il donne même la référence pour l'original : liv. IV, épist. V, ad familiares. ↩
Voilà qui tranche absolument la question et qui montre que la loyauté de Chateaubriand éclate justement dans un endroit de ses œuvres, dont on a prétendu se servir pour la trouver en défaut!
C'est qu'en effet elle n'est pas contestable. De feindre des sentiments qu'il n'avait pas, c'était contraire à sa nature. L'eût-il voulu, il n'en était pas capable. Lui-même l'a déclaré, el ce que nous savons de son caractère et de ses penchants s'accorde avec ses paroles et les confirme :
« Si je n'étais pas chrétien », dit-il, « je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse; tout masque m'étouffe; à la seconde phrase, mon caractère l'emporterait et je me trahirais1. »
1. Préface de l'Essai, édition de 1826; ce passage fut reproduit deux ans après dans la préface des Mélanges politiques. ↩
§ II. - désintéressement
Pourquoi d'ailleurs aurait-il tenté cet effort inutile? De cette longue dissimulation, de ce mensonge opiniâtre qui durerait toute une vie, chez un homme qui n'avait ni l'habitude, ni le goût, ni le pouvoir de contrefaire ses sentiments, quelle explication plausible y aurait-il, quels motifs pourrait-on donner ?
Ce n'est pas l'intérêt sans doute, car personne ne fut jamais moins intéressé que Chateaubriand. Il ressemblait sur ce point à la plupart des gentilshommes de l'ancienne France : il avait le dédain de l'argent. On sait qu'il ne possédait pas de fortune. La crainte de se mettre dans l'embarras ne l'empêcha cependant jamais de prendre une résolution, qu'il jugeait nécessaire, mais qui, en le privant d'une charge publique dont il vivait, devait le laisser sans ressources en face de l'inconnu.
On l'a vu pour sa démission de ministre dans le Valais, à propos de la mort du duc d'Enghien1.
1. Il avait déjà reçu 12.000 francs pour frais d'établissement à Sion, quand il démissionna. Il dut, pour les remettre, les prendre sur les fonds que M de Chateaubriand avait encore sur l'Etat : la somme fut rendue deux jours après la démission. C'est M=° de Chateaubriand qui raconte ces détails. Son témoignage confirme, en toute cette all'aire, les Mémoires d'outre-tombe. De son côté, Joubert écrivait à Chênedollé (10 mai 1804) à propos du diplomate démissionnaire et peu préoccupé du lendemain : « Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers, logent ensemble, rue de Miromesnil, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une petite tribu, qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste. » V. Pailhès, op. cit., p. 298 299. ↩
Douze ans après il parut à l'égard de la royauté tel qu'il s'était montré devant l'empire. Sa brochure la Monarchie selon la charte ayant semblé digne d'être saisie, c'était courir au-devant d'une disgrâce que de la publier, lui, ministre d'Etat. Il ne l'en publia pas moins. Aussitôt il perdit, avec son titre, la pension qui y était attachée. « J'en fus quitte », écrivait-il plus tard, « pour me remettre à pied, et pour aller, les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs1 ». Il lui fallut aussi faire argent de ses livres, que l'on vendit à la criée. Puis vint le tour de sa maison de campagne : la Valléedes-Loups fut vendue, comme « les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet ».
1. Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 136. ↩
Huit ans s'étant écoulés, il venait d'être ministre des Affaires Etrangères, quand on lui rendit, par un nouveau brevet, le traitement considérable dont sa brochure avait amené la suppression. Il le refusa pour une simple question de forme, par suite des scrupules d'une dignité exigeante, que froissait le plus léger manque d'égards2.
2. Ibid., t. IV, p. 321. Il ne voulait pas devoir sa pension à un nouveau brevet, parce qu'il regardait sa destitution comme indue et nulle. Aussi quand, en 1828, on lui offrit l'ambassade de Rome, il ne l'accepta qu'à la condition que la nullité de cette mesure serait reconnue et que, par suite, on lui paierait tout l'arriéré de sa pension depuis 1816. Voilà à quoi se bornent les « négociations financières » d'alors et les révélations de M. de Vitrolles, que Lamartine lui a opposées (Cours familier de Littérature, entretien LI, p. 169). Lamartine reprochant à Chateaubriand de se faire payer ses dettes par le pays, c'est un spectacle qui ne manque pas de piquant. ↩
Il était ambassadeur à Rome lorsque le prince de Polignac arriva aux affaires. Redoutant, de la part des nouveaux ministres, quelques entreprises contre la liberté dont il s'était constitué le soldat, il envoya sa démission. C'était renoncer à deux cent mille livres de rente, sans avoir même payé les frais de son premier établissement comme ambassadeur. Il disait à ce propos : « Les chutes me sont des ruines, car je ne possède rien que des dettes, dettes que je contracte dans des places, où je ne demeure pas assez de temps pour les payer, de sorte que toutes les fois que je me retire je suis réduit à travailler aux gages d'un libraire1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 172. ↩
A Prague, dans ce vieux château d'exil que lui avaient prêté les souverains de Bohême, Charles X dit un jour au royaliste fidèle, qui était venu en mission auprès de lui : « Vous savez, mon cher chateaubriand, que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair. » - « Sire, répondit Chateaubriand aussitôt, je ne puis accepter, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi. » Il se trouvait pourtant alors dans de véritables embarras d'argent, si bien que, malgré son âge, il dut se contraindre à traduire pour un libraire le Paradis perdu, et qu'il fut même réduit à vendre par anticipation la propriété de ses Mémoires, et, comme il disait, à « hypothéquer sa tombe ».
Dans ce travail à gages, qui venait au secours de sa pauvreté, dans ses relations avec les éditeurs, on le retrouvait ce que nous le connaissons. Il fixait son prix sans doute, et sa grande réputation lui permettait d'être exigeant. Mais c'était un contractant loyal et généreux, qui abandonnait facilement ses droits, en dépit de tous les textes, dès qu'il croyait le devoir à l'équité qu'il mettait avec raison bien au-dessus des lois. Il ne balançait pas, d'ailleurs, à sacrifier l'argent à l'art, le profit à la renommée.
Etant encore à Londres, il avait déjà fait imprimer le Génie du Christianisme. Ce n'était qu'une ébauche imparfaite ; aussitôt qu'il s'en fut rendu compte, il mit toutes les feuilles au pilon. De retour en France, il entreprit une édition nouvelle; elle était faite à moitié, en 1801. Atala parut alors; son auteur se trouva le lendemain presque célèbre. Il y vit une raison impérieuse de se montrer plus difficile envers lui-même, et il détruisit une seconde fois l'édition commencée pour rendre son ouvrage plus digne de sa réputation comme de son rêve.
Ces sacrifices étaient méritoires, il faut bien le reconnaître, de la part d'un jeune homme sans ressources, dont la pauvreté n'était pas loin de la misère.
Enfin le Génie du Christianisme vit le jour1!. Le succès fut immense. On ne tarda pas à savoir qu'une édition contrefaite venait d'être publiée à Avignon. Chateaubriand part ; il achète lui-même, sans se nommer, un exemplaire de son livre au contrefacteur, qui le lui fait payer un bon prix, non sans lui avoir beaucoup vanté le style et l'auteur. Ce libraire était un homme riche; il habitait un hôtel entre cour et jardin. Le jeune écrivain crut d'abord, selon son expression, « avoir trouvé la pie au nid ». Mais vingt-quatre heures après, pris de pitié pour son voleur, il s'arrangeait avec lui presque pour rien et consentait à reconnaître l'édition frauduleuse pour la seconde édition de son ouvrage1.
1. 14 avril 1802. ↩
1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 286. ↩
Il fit mieux encore à propos de ses Ouvres complètes, qu'il avait vendues à un éditeur connu de son époque, Ladvocat. On était tombé d'accord sur le prix de 700.000 francs. Le contrat fut signé. Mais, pendant la nuit, l'éditeur, ayant recommencé ses calculs, s'aperçut qu'il avait fait un marché extrêmement onéreux. Le matin venu, il court chez M. de Chateaubriand :
« M. le vicomte, je suis perdu ! »
« Comment cela? »
Dans le contrat passé hier, je suis en perte de 200.000 francs. »
« Vous êtes heureux, dit Chateaubriand en souriant : vous arrivez juste à point. J'allais déléguer mes droits de 700.000 francs pour l'hospice Marie-Thérèse qu'érige Mme de Chateaubriand. Je vais faire la délégation de 500.000 francs, voilà tout ! Voici votre contrat ; modifiez-le en ce sens2. »
2. On peut lire un autre trait, à propos de la vente de ses Mémoires, dans E. Biré : Mémoires d'outre-tombe, nouvelle édition. Paris, Garnier, 1898, t. I, introduction, p. IX-xI. ↩
On voit en même temps comment il savait faire du bien. Sa libéralité était extrême ; elle s'inquiétait plus des embarras d'autrui que des moyens qu'il avait d'y porter remède. Quand Béranger dut renoncer à sa résidence de la Grenadière, il lui offrit avec beaucoup d'instances de lui venir en aide, lui qu'une raison d'économie obligeait à ce moment même de dire aussi adieu à ses arbres et à ses fleurs, en quittant son habitation de la rue d'Enfer. Personne n'ouvrait sa bourse pour autrui avec plus de générosité, plus de facilité, plus de plaisir. Il avait pour lui-même peu de besoins ; sauf dans les circonstances solennelles où il devait paraître comme homme public, il n'aimait pas le faste. Et cependant ses revenus ne lui suffisaient pas. Ce n'est point seulement parce qu'il ne regardait pas à la dépense, quand l'occasion s'en présentait, c'est parce que personne ne frappait en vain à sa porte : il donnait sans compter.
« Jamais homme plus dur à lui-même », à écrit M. Villemain1, « ne secourut davantage autrui. Toute sa règle en cela semble indiquée par ce mot à son ami, M. Frisell : « J'ai l'air un peu rude; je tiens cela de mon père; il faut que je donne et que je soulage comme ma mère. » Et ces paroles furent suivies d'un riche présent pour une famille écossaise, orpheline et ruinée. »
1. Tribune moderne, Chateaubriand, etc., p. 530. ↩
« Je ne suis pas tendre », disait-il un autre jour ; « mais je ne puis refuser un malheureux. Il me semble même que, si je manque un peu de sympathie, comme on dit aujourd'hui, si je m'ennuie parfois de mes semblables, je dois au moins, pour acquitter ma dette, les aider et leur faire du bien2. »
2. Villemain, op. cit., p. 511. ↩
Et dans une occasion nouvelle, songeant à la loi évangélique qu'il avait conscience de n'avoir pas toujours accomplie tout entière, mais dont la charité est aussi un article et le premier de tous, il ajoutait : « C'est la plus facile manière d'être chrétien ; l'aumône est plus aisée que la pénitence1. »
1. Clergeau, Chateaubriand, sa vie publique, sa vie intime, ses œuvres, in-8°, Paris, Dufour, 1860, p. 161. ↩
Il n'y avait donc pas à craindre que des considérations d'argent, la recherche de quelques profits, fussent capables de lui faire jouer une indigne comédie de sentiments, toute sa vie, même si cette comédie avait pu servir de tels calculs, ce qu'on ne voit pas.