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L'Enchanteur 1768—1848
Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 Madame de Chateaubriand

Madame de Chateaubriand

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 12–226 · chapitre 23 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. Buisson de Lavigne, père de madame de Chateaubriand, avait épousé mademoiselle de la Placelière ; l'un et l'autre moururent jeunes, laissant deux filles. L'aînée se maria au comte du Plessis-Parscau, capitaine de vaisseau, qui fut plus tard contre-amiral. La plus jeune, Céleste de Lavigne, avait dix-sept ans en janvier 1792, et demeurait à Saint-Malo chez son grand-père, chevalier de Saint-Louis et ancien commandant de Lorient, quand M. de Chateaubriand vint rejoindre en Bretagne sa mère et ses sœurs. Il était récemment débarqué d'Amérique, où il s'était rendu l'année précédente dans l'espoir de découvrir au nord-ouest un passage entre le détroit de Behring et la baie d'Hudson, et d'où il revint à la nouvelle de la fuite du roi et de son arrestation à Varennes. Il ramenait, comme il le dit dans ses Mémoires, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala.

Il fait ainsi lui-même le portrait de mademoiselle de Lavigne : « Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie; elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds, naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs. Je la reconnaissais de loin, sur le Sillon, à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde, enflée par le vent. » Pressé par ses sœurs qui aimaient beaucoup cette jeune fille et séduit par la dot, au moins autant que par les agréments de mademoiselle de Lavigne, il demanda sa main et l'épousa; le mariage religieux, célébré par un prêtre non assermenté, ne put avoir lieu qu'en secret. « C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire; poursuit M. de Chateaubriand, et elle m'apporta tout ce que je pouvais désirer ; elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à donner le bonheur, que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis. »

Il quitta bientôt sa femme, après quatre mois seulement de mariage, pour rejoindre, avec le comte de Chateaubriand, son frère, l'armée des princes. Pendant qu'il supportait, comme simple soldat, dans la septième compagnie bretonne, et ensuite comme émigré à Londres, des misères de toutes sortes, sa femme était jetée, avec sa belle-sœur Lucile de Chateaubriand, dans les prisons de Rennes, elle y resta depuis les premiers mois de 1793 jus qu'au neuf thermidor, et montra une énergie qu'on n'aurait pu attendre d'une nature aussi frêle.

Nous n'avons pas à rechercher les causes qui, même après la rentrée de M. de Chateaubriand en France, empêchèrent pendant plusieurs années la réunion des deux époux. M. de Chateaubriand a donné, sur cette partie délicate de sa vie, peu d'explications dans ses Mémoires. Ce qui paraît certain, c'est qu'après être venue le voir à Paris, en 1801, madame de Chateaubriand retourna en Bretagne, et qu'ils ne reprirent la vie commune qu'au commencement de 1804, après le retour de M. de Chateaubriand d'Italie. Madame de Chateaubriand ne manifesta jamais le moindre ressentiment de cette longue séparation, et témoigna en toute circonstance à son mari l'attachement le plus tendre et le plus dévoué nous en trouvons l'un des premiers effets dans l'approbation courageuse qu'après la mort du duc d'Enghien, elle s'empressa de donner à la détermination prise par M. de Chateaubriand de se démettre des fonctions de ministre de la République française dans le Valais.

Présentée par son mari, vers le commencement de 1804, à M. et à madame Joubert, elle attira tout d'abord leur sympathie par le charme répandu sur toute sa personne et ne tarda pas à se lier très intimement avec eux; elle avait conservé une physionomie vive, régulière et expressive, mais les longues et cruelles épreuves qu'elle avait traversées avaient profondément altéré sa santé, et son teint était devenu d'une blancheur transparente.

Douée d'une grande sensibilité et d'une extrême bonté, qui se manifestaient en toutes circonstances et se traduisirent plus tard par des actes de charité véritablement exceptionnels, madame de Chateaubriand avait en même temps tous les dons de l'esprit. Sa vive imagination, fécondée par une instruction étendue et une mémoire très heureuse, rendait sa conversation charmante; capable de dire son mot dans les questions les plus élevées, elle brillait au premier rang dans les entretiens familiers, éclipsant par sa verve brillante et son langage pleins de traits M. de Chateaubriand lui-même. « Je ne sais, dit-il, s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause; la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, madame de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge. » Le lecteur verra lui-même, s'il prend la peine de parcourir les lettres qui suivent, à quel point est justifiée cette appréciation écrite par M. de Chateaubriand moins de deux ans avant sa mort; le style de madame de Chateaubriand toujours naturel, élégant et original, suffirait à lui seul pour donner une idée juste de son caractère et de son esprit.

Une grande quantité des lettres adressées par elle à M. et à madame Joubert ayant par bonheur été conservées, nous publions celles qui nous ont semblé les plus remarquables; celles de M. Joubert à ma, dame de Chateaubriand ont disparu.

La correspondance débute en 1806. M. de Chateaubriand, comme l'écrit alors madame de Custine à M. de Chênedollé, réalisait enfin sa chimère de Grèce. Ayant conçu depuis quelque temps le plan des Martyrs, il voulut, au lieu de se hâter et de se satisfaire à trop peu de frais, en terminant et publiant rapidement cet ouvrage, visiter auparavant. l'Orient. Il désirait, lit-on au début de l'Itinéraire, avoir vu les pays où la principale scène des Martyrs étai placée : « D'autres ont leurs ressources en eux-mêmes, ajoute-t-il modestement; moi, j'ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes de travaux. » Il quitta Paris le 13 juillet 1806 avec madame de Chateaubriand; elle devait l'accompagner jusqu'à Venise et revenir d'Italie avec le fidèle Ballanche, cet homme excellent, qui, suivant M. de Chateaubriand, possédait en même temps le talent et la bonté.

Ils venaient d'arriver à Venise, lorsque madame de Chateaubriand adressa à ses amis, alors établis à Issy, chez. M. Arnaud Joubert, cette première lettre :

A madame Joubert, a issy

Venise, 26 juillet 1806.

«Je vous écris à bord du Lion d'Or, car les maisons ic" ne sont autre chose que des vaisseaux à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependa: t un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir; je vais y aller aussi après mon dîner. Il vero Pulcinello, qui a survécu au Doge, fait sa résidence sur cette belle place; au reste, je me réserve à vous parler de l'Italie, quand je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, verba volant, c'est du latin ! Je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste du proverbe ; maistout ce que je puis vous dire à la louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.

» M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise, c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui ont donné les plus belles espérances pour son voyage. Il vous a écrit de Turin et de Milan, il dit que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux aujourd'hui, parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage qui s'imprime ici et qui paraît dans ce moment. Pour moi, je ne suis que triste, puisque je vais bientôt le perdre. J'attends le pauvre Ballanche, qui quitte tout pour venir me chercher. Je ne resterai point en Italie, j'y suis trop loin de vous. Je vous ai quittés pour quelqu'un que j'aimais mieux que vous, mais maintenant n'êtes-vous pas, dans le monde qu'il m'est permis d'habiter, les personnes que j'aime le mieux? Préparez-vous donc à me recevoir à Villeneuve, et écrivez-moi un mot de consolation à Turin et à Milan, dût ce mot être perdu.

» Mille choses tendres à toute la famille. Rappelez-nous au souvenir des Fontanes et de M. Molé !

» Vous savez notre histoire de Lyon. A présent, vous comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un pistolet. »

L'histoire à laquelle madame de Chateaubriand fait allusion est exposée tout au long dans une lettre de M. Joubert à madame de Vintimille. Nous la reproduisons, malgré son étendue, persuadé qu'on ne regrettera pas de retrouver ici le compte rendu très spirituel d'un récit évidemment composé par le principal acteur lui-même. M. de Chateaubriand avait, le matin de son départ de Paris, visité ses plus chers amis, MM. Molé, de Fontanes et Joubert.

Il passa plus d'une heure avec moi, écrit ce dernier, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur. Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes; j'entends des armes à acheter, des pistolets, des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet. L'ennui était grand apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel, homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs. Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens, si, en arrivant i Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée, s'il ne pouvait pas le faire autrement. Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très pénétrants de madame de chateaubriand, qui lui avait déclaré l'avant-veille, en ma présence, qu'en voyage elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans et la peau d'un rôti brûlé. Or, il l'a affublé d'une espèce de turban bleu orné de galons d'or, petite veste et pantalon de même couleur; il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron. Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous, Monsieur, voyez-vous, Madame? disait-elle. Le postillon et le domestique ont le même habit, Monsieur part aux dépens du gouvernement. Oh ! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ; et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées... Chateaubriand m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Nevers on l'avait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fût-on noyé. Mais il me dit, dans la seconde écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire. Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon, il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela, que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que dans la matinée il eut du loisir comme à Paris, et que ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit i charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement. Il part; au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit; les chevaux s'arrêtent; tout le monde accourt et les environne On descend ; personne, grâce au ciel, n'est blessé ; madame de Chateaubriand revient elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas le seul, fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché dans un coin quatre ou cinq livres de poudre. « Heureusement, dit-il, il ne perdit point la tête; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le 'paquet fatal, et trouvant que les cordons de ce paquet étaient en feu, il l'éteignit. Sans son courage et son industrie, ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, lui, sa femme. la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air! » Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé, mais après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ses imprudences; 2° que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui; 3° que, si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin, il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un ; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre, et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand'peur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre, nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur. Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Milan, ou d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris et i la même heure, et où en suite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend entre autres qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir. Du reste, il paraît, quoiqu'i! n'en dise rien, que la poudre et peut-être les armes ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre et à regretter ses amis. Il est prêt à pleurer, dit-il, quand il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. Il reconnaît qu'on est bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi volontairement de ceux qu'on aime et dont est aimé. Et pourquoi? ajoute-t-il, pour aller où? Il n'en sait rien. Enfin il se montre là ce qu'il est souvent : le meilleur et le plus aimable enfant du monde; d'où je conclus qu'il était désarmé. »

Quant à la lettre de madame de Chateaubriand, datée de Venise, M. Joubert s'empressa, dès qu'il l'eut reçue, de la copier pour madame de Vintimille, en lui envoyant des nouvelles des voyageurs, et il ajouta : a Si le Publiciste (journal hostile à M. de Chateaubriand) lisait ces lettres, il les trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose; cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. »

La seconde lettre de la voyageuse, également adressée à madame Joubert, est écrite après le départ de M. de Chateaubriand pour Trieste, et montre la profonde tendresse qu'il inspirait à sa femme et le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir l'accompagner.

A madame Joubert

Venise, 29 juillet 1806.

« M. de Chateaubriand est parti hier au soir à dix heures. Je n'ai point eu, Madame, la permission de le suivre, comme vous le croyiez et comme je l'espérais. Il a craint • pour moi les fatigues du voyage, et je n'ai pu lui faire comprendre tout ce que je souffrirais pendant son absence. Au reste, tout le monde m'assure ici que ce voyage n'est nullement dangereux ; mais je sais combien est funeste le golfe Adriatique et les malheurs que peut causer le blanc lapyx1. Enfin, je le pleure déjà comme mort, et il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il m'en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur.

1. Madame de Chateaubriand connaissait Horace et citait modestement en français ces vers du poète : Ego quid sit ater Hadrix novi sinus et quid albus Peccet lapyx. (Horace, Carm., L. III, XXVII, 18-2)). ↩

» Adieu, Madame, recevez ainsi que toute votre famille mes plus tendres compliments.

» J'écrirai à M. Joubert, quand ma tête sera un peu remise. Aujourd'hui, je suis accablée du départ de M. de Chateaubriand et frappée du sirocco. Ce vent vous coupe bras et jambes. Quand il souffle, un Italien ne peut vous dire autre chose que : sirocco, sirocco ; et vous lui répondez : sirocco, sirocco. Avec ce mot, pendant l'été, à Venise, vous savez tout autant d'italien qu'il en faut pour la plus longue conversation. »

M. de Chateaubriand avait quitté Venise le 28 : « Je m'embarquai à dix heures du soir, pour me rendre en terre ferme, lit-on dans l'Itinéraire. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barques'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. » Il envoya de Trieste à M. Joubert le récit de sa traversée, et celui-ci s'empressa d'écrire à madame de Vintimille : « Chateaubriand parle déjà de son retour. Il nous racontera, dit-il, dans nos foyers, à la fin de cet automne, les choses des pays lointains. Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui; aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très chétiennement remerciée et s'est enfin senti content et charmé de son sort. Son étoile, à ce qu'il me marque, commence à l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice ont opéré. Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, fait en effet tous les soirs pour son heureux voyage une prière à laquelle il a beaucoup de foi depuis le vaisseau autrichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance. »

Madame de Chateaubriand rentra bientôt en France, et M. Ballanche l'accompagna jusqu'à Paris. De là, elle' adressa à M. Joubert les deux lettres qu'on va lire :

A m. Joubert, a Villeneuve

Vendredi, 14 août 1806.

« Si vous lisez le journal, vous y voyez sans cesse des articles de Constantinople1, et point de nouvelles du voyageur. On me donne ici autant de mauvaises raisons que j'en veux pour me prouver que cela ne doit pas m'inquiéter. Ensuite vient la raison par excellence : que voulez-vous qu'il lui arrive? Hélas! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, enfin je meurs de tout. Au reste, ne vous effrayez pas trop de ma solitude, votre frère me tient bonne et fidèle compagnie. MM. Pasquier et Molé ne m'abandonnent pas trop, la chère comtesse pas assez, et le Président a eu le courage de venir déjà deux fois s'ennuyer avec moi de meilleure grâce du monde1.

1. M. de Chateaubriand n'y arriva que le 13 septembre. ↩

1. La chère comtesse parait être madame de Custine, et le Président est certainement M. de Fontanes, alors président du Corps législatif. ↩

» Adieu, je ne saurais continuer d'écrire, je souffre trop. »

A m. Joubert, a Villeneuve

Août 1806.

« Je viens de recevoir une lettre de notre cher voyageur. Elle est datée du 12 août et écrite de Coron, en Morée ; il dit qu'il va traverser le Péloponèse et qu'après avoir vu Sparte, Argos, l'Arcadie et Athènes, son vaisseau le portera à Constantinople, d'où il reviendra en France. Aurait-il oublié Jérusalem ? Je n'ose m'en flatter, je n'ose même le désirer.

» Il faut que je vous quitte, le courrier part, et je ne veux pas que ma lettre retarde, parce que je sais qu'elle vous fera plaisir. Je vous demande pour lundi au soir une petite place au coin de votre feu. »

Madame de Chateaubriand était attendue à Villeneuve, lorsqu'elle informa M. Joubert d'un contretemps qui retardait leur réunion.

A m. Joubert

Mardi, 30 août 1806.

« Écoutez la triste aventure, bien triste en effet, puisqu'elle me retient à Paris. Hier à quatre heures, le matin, je partais gaiement pour Villeneuve, lorsqu'à Charenton je me suis aperçue que l'on avait volé ma malle. Je ne pouvais décemment arriver chez vous sans chemises. Il a donc fallu revenir à Paris, où tout le jour je n'ai fait autre chose que courir de chez le commissaire de police à la grande police, de la grande police à la petite, et de la petite police je ne sais où. Enfin, on voulait ce matin me faire courir encore et me faire sortir de ma chère paresse; il faut être pire que les voleurs pour , cela,

Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter,

C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter.

» Mais il n'en sera pas ainsi, je ne l'abandonnerai que pour reprendre la route de Villeneuve, qui est cependant une chienne de route, quoiqu'elle conduise en paradis. Julie jette les hauts cris; elle regrette surtout une chanson qui était dans la poche de son tablier noir, elle a donné cela comme renseignement au commissaire de police. Il faut que je reste ici pour rhabiller cette princesse, qui a perdu beaucoup plus de choses qu'elle n'en possédait, et pour m'acheter des chemises. Ainsi, je ne sais plus quand je vous reverrai; mais j'espère que ce sera à la fin de la semaine, si Messieurs les voleurs veulent le permettre. »

Madame de Chateaubriand arriva au commencement de septembre à Villeneuve; elle devait y passer, nous dit M. Joubert, les premiers mois de son veuvage, mais elle y tomba assez gravement malade et y resta plus longtemps : son mari vint l'y rejoindre au mois de mai 1807, après avoir visité la Grèce, Constantinople, Jérusalem, les ruines de Memphis et l'Espagne. Il fit lui-même un assez long séjour en Bourgogne et y travailla avec ardeur à l'achèvement des Martyrs. Il revenait, comme le dit son hôte, riche de belles imaginations et de beaux sentiments et avait hâte de s'en servir pour développer l'idée de son premier ouvrage et mettre en présence dans un même tableau le merveilleux emprunté et fictif de la mythologie et le merveilleux très réel de la religion chrétienne, beaucoup plus favorable, suivant lui, que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. « l allait encore par cette nouvelle œuvre agrandir son mérite, sa réputation et la place qu'il occupait déjà dans les esprits. » C'est aussi dans cette paisible retraite de Villeneuve qu'il mit la première main à son Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Un intervalle assez long sépare les premières lettres de madame de Chateaubriand de celles qui suivent. Pendant ce temps, viennent se placer la publication des deux derniers ouvrages de son mari et l'insertion dans le Mercure du célèbre article sur la mort du duc d'Enghien, où se trouvait la phrase : « C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. » Il faillit attirer sur M. de Chateaubriand le courroux de Napoléon et fut pour madame de - Chateaubriand, timide et tremblante quand un danger menaçait son mari, la cause des plus vives inquiétudes. Grâce à l'intervention de M. de Fontanes, le châtiment n'atteignit que le journal et ne fut même pas bien rigoureux. M. Joubert, dans une lettre du 1° septembre 1807, écrit à M. de Chênedollé : « Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère a resté quelque temps suspendu sur sa tête; mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé ; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement MM. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Boufflers. Il paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. »

Depuis longtemps, M. de Chateaubriand désirait acquérir une maison de campagne près de Paris. Dès 1803, écrivant de Rome à son ami Chênedollé, pour lui confier ses découragements, il lui parlait de son désir de posséder « une chaumière, quelque hutte sur le coteau de Marly, une petite retraite où il put se cacher »; dans l'été de 1807, il acheta, non loin de Sceaux, près du village de Châtenay et du hameau d'Aulnay, la Vallée au Loup. Dans la lettre de M. Joubert déjà citée, celui-ci écrit a M. de Chênedollé : « Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de trois mille francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays maison de la Vallée au Loup. J'ai vu cette Vallée au Loup. Gela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et au fond il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quand il tonne, adorez l'écho. »

Quelques jours après, M. Joubert écrit sur le même sujet à madame de Vintimille : « J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition ; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité. des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter, il m'a écouté avec une telle patience et m'a répondu avec une telle douceur que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. Vous nous avez envoyé madame de Chateau- ' briand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaît un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes, son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint, lorsque j'avais le sens commun. »