Madame de Beaumont (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
» Je voulais lui dire que cette cousine que j'ai retrouvée ici est la meilleure, la plus excellente personne qui existe au monde, qu'elle m'adore, parce que je suis fille de ma mère, et quej'entends parler ici de mes vieux parents et de mon malheureux père d'une manière qui me donne de vraies jouissances.
i Adieu, Madame, j'aurais beaucoup de choses à vous dire encore, si je n'étais pas obligée d'aller compter les solives. Si je ne m'embarque pour le Midi, j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser. A présent que je suis moins enfant, le plaisir de voir de l'écriture de M. Joubert est troublé par la crainte qu'il ne soit fatigué d'écrire. Il ne me dit pas comment il a trouvé son frère, et si lui-même est content ou peu mécontent de sa santé. »
M. Joubert, informé, par une lettre qui nous manque, de la résolution prise par madame de Beaumont d'aller à Rome, ne pouvait prendre son parti de ce voyage; il avait le pressentiment qu'un séjour dans cette ville serait fatal à son amie. Le 14 septembre, il lui écrit : « Je n'ose m'opposer au Midi, il s'agit de tousser moins, et cela est sacré. Néanmoins, je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. Le 12 octobre, il ajoute : d Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce semble, mal à propos. Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. » Quand il reçut la lettre datée de Milan, il comprit à l'écriture toute la gravité du danger.
«Je suis arrivée à Milan en beaucoup meilleur état que je ne l'espérais, quoique extrêmement fatiguée ; j'ai passé une journée et demie, non pas compter les solives des planchers, mais à considérer des bonshommes à figure étrange, des oiseaux et des papillons; tout cela est déjà un peu fort pour ma tête, qui est d'un vide complet. Le mouvement de la voilure suspend ma toux, jusqu'à ce que la fatigue devienne extrême, de sorte que, si je pouvais bien voyager à mon aise, ce serait peut-être le meilleur de tous les remèdes ; maudit argent ! Je vais faire le reste du voyage plus commodément dans un hon cabriolet, avec le frère de Bertin, nos gens suivant dans un autre; cela me redonne du courage.
» La Savoie, depuis Jepont de Beauvoisin jusqu'à Chambéry, et plusieurs lieues au delà, est un pays enchanteur : c'est Luciennes avec toutes ses variétés et peut-être une plus belle végétation. Le Piémont est excellent pour celui qui recueille, mais ennuyeux. Le Milanais est plus varié et plus agréable, moins cependant à mon gré que la Savoie. Ce qui me confond, c'est l'éclat de la verdure.
» Adieu, je ne vous écrirai plus que de Rome. Adieu, j'espère que le repos me rendra un peu moins imbécile; j'espère surtout que vous continuerez de m'aimer telle que je serai. Cela seul me rassure, le reste est douteux. J'embrasse madame Joubert. Mon cœur n'est que tristesse, aucun rayon de joie n'y a encore pénétré.
• Milan, 1er octobre 1803. »
Cette lettre est la dernière que nous ayons trouvée, et peut-être la dernière écrite par madame de Beaumont. M. Joubert répondit : « Votre lettre datée de Milan, 1° octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue que les larmes m'en sont venues aux yeux. »
Madame de Beaumont était partie épuisée de Milan, sous la conduite de M. Bertin l'aîné, propriétaire des Débats, exilé alors en Italie, que M. de Chateaubriand avait envoyé au-devant d'elle. Elle le trouva lui-même à Florence. La faiblesse et la maigreur de la malade avaient augmenté d'une manière effrayante, elle ne pouvait plus ni marcher ni monter un escalier. M. de Chateaubriand la conduisit à Rome et l'installa dans un appartement retenu pour elle près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio. Les médecins de Rome furent appelés, et déclarèrent qu'un miracle seul pouvait la sauver. Chaque jour à midi, quand le temps le permettait, elle faisait une promenade en voiture; mais bientôt ses forces disparurent tout à fait, elle ne put même plus quitter sa chambre, et le jeudi soir, 3 novembre, les médecins avertirent M. de Chateaubriand qu'il était temps pour elle de songer à mettre ordre à sa conscience. Il accomplit avec un profond déchirement le suprême* devoir de prévenir madame de Beaumont du danger qui la menaçait; avec un calme surprenant, elle fit appeler l'abbé de Bonnevie, ancien aumônier à l'armée des princes, où M. de Chateaubriand l'avait connu, et attaché, comme grand vicaire, au cardinal F'Fesch ; elle se confessa et fut ensuite administrée par le curé de la paroisse. Le vendredi, 4 novembre, à trois heures de l'après midi, elle rendit le dernier soupir.
Le lendemain à sept heures du soir, suivant l'usage italien, son corps fut transporté, à la lueur des torches et au milieu d'un grand nombre de Français accourus de toutes les parties de Rome, à l'église de Saint-Louis-des-Français. Le dimanche eut lieu la messe d'enterrement, puis le corps fut enseveli dans l'église même. Plus tard, et par les soins de M. de Chateaubriand, un tombeau de marbre blanc, que l'on peut voir encore à Saint-Louis-des-Français, fut élevé près de ceux des la Trémouille, des d'Ossat et des Mortemart. Il représente madame de Beaumont couchée et montrant au-dessus d'elle les médaillons de ses parents morts pendant la Terreur avec l'inscription : Quia non sunt ! Une seconde inscription, gravée sur le marbre, porte ses noms et les deux phrases qui suivent : « Après avoir vu périr son père, sa mère, sa sœur et deux de ses frères, elle vint ici finir ses jours. F.-A. de Chateaubriand éleva ce monument à sa mémoire1. »
1. Voyez à la fin du volume un appendice qui contient deux lettres de M. de Chateaubriand à M. le comte de la Luzerne sur les derniers moments de sa belle-sœur. L'auteur de ce touchant récit, sachant l'affection de M. Joubert pour madame de Beaumont, Ini avait fait parvenir une copie de ces lettres, et cette copie a été retrouvée par bonheur dans les papiers de M. Joubert. ↩
La mort ne fit pas oublier madame de Beaumont, et tous ceux qui l'avaient connue gardèrent fidèlement son souvenir. Nous avons vu précédemment les regrets de M. de Fontanes; madame de Vintimille écrivait de son côté M. de Chênedollé : « Quelle perte nous avons tous faite par la mort de cette malheureuse amie ! Je ne puis dire le chagrin que je ressens ; c'est une plaie qui ne se fermera jamais ; l'idée de ne plus la revoir me poursuit sans cesse, et il m'est doux de parler de cette peine à une personne qui, j'en suis sûre, sait m'entendre. › Quant à M. Joubert, « il honora de bien des larmes, nous dit M. P. de Raynal, les funérailles lointaines de l'amie qui lui avait été si chère; la nouvelle du triste événement lui était parvenue à Villeneuve ; il y resta tout l'hiver suivant, silencieux et enveloppé de sa douleur. » Il ne se consola jamais de la mort de « cette jeune femme qui n'avait paru dans la vie que pour en souffrir tous les maux » de celle qu'il appelait encore « la plus nécessaire de ses correspondances » ; il parle dans ses lettres& « du grand vide qu'elle lui a laissé, de la pauvre société dissoute »; et, écrivant à M. de Chênedollé, il lui dit : « Je ne vous dirai rien de ma douleur, elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde ! » Plus tard, à la fin de 1807, correspondant avec madame de Guitaut et lui parlant de sa fille Pauline, il ne peut s'empêcher d'ajouter : « Son nom appartenait à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin. »