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L'Enchanteur 1768—1848
Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 M. de Chateaubriand (suite)

M. de Chateaubriand (suite)

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 5 min de lecture · p. 191–195 · chapitre 16 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Chateaubriand avait 'à cette époque de sérieux sujets de tristesse : la maladie singulière de celle de ses sœurs qu'il aimait le mieux, madame de Gaud, la charmante et a infortunée s Lucile; les lettres désolées qu'il recevait du Mont-Dore; ses démêlés avec le cardinal Fesch, tout le disposait à ces lamentations dont il s'excuse, et venait augmenter sa disposition naturelle au découragement et à l'ennui. Il ne nous appartient pas d'entrer dans le détail de la mésintelligence qui avait éclaté depuis quelque temps entre M. de Chateaubriand et son ministre. Si le cardinal, ainsi que le reconnaît son biographe1, fut susceptible et sévère, s'il ressentit quelque ombrage de la situation personnelle d'un secrétaire qu'il n'avait pas choisi, il ne paraît pas douteux, d'autre part, que M. de Chateaubriand n'ait eu le tort de se trop prévaloir de sa réputation et de ses talents, qu'il n'ait été quelquefois imprudent dans ses démarches et que l'imagination vive du poète ne nuisît chez lui aux qualités du diplomate.

1. Voy. le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, par M. l'abbé Lyonnet, 1841, Périsse, II, 280 et s. ↩

Un instant même, il fut question de son rappel à Paris, et tous ses amis, très préoccupés du mécontentement de Bonaparte contre lui, s'employèrent activement à le défendre. Une lettre à M. Molé du 21 octobre 1803 témoigne de craintes de M. Joubert; il ignorait la nature et s'exagérait sans doute l'importance des torts qu'on pouvait reprocher ' M. de Chateaubriand. Pius âgé que lui de quatorze ans, M. Joubert éprouvait pour a ce pauvre garçon , comme il l'appelle familièrement dans ses lettres, des sentiments d'une affection presque paternelle; il avait encouragé ses débuts, modéré et dirigé parfois la fougue de son génie littéraire, et s'était pleinement réjoui de ses succès. Mais il jugeait, tout ensemble avec une sagacité pénétrante et une indulgente équité, cette nature si richement douée et pourtant incomplète, comme toutes celles ou une imagination puissante l'emporte sur la raison. Il n'avait pas échappé à la séduction personnelle qu'exerçait sur son entourage celui que madame de Beaumont nommait l'enchanteur, et que M. Sainte-Beuve, beaucoup plus sévère pour lui après sa mort qu'il ne l'avait été pendant sa vie, représente volontiers comme un enjôleur. Nous trouverons bientôt sous la plume de M. Joubert des témoignages de ce charme auquel on ne résistait guère; mais on ne peut s'expliquer, en restant dans la mesure exacte, ce mélange de bien et de mal qu'en lisant les lettres de M. Joubert, et 'surtout cette lettre du 21 octobre 1803 à M. Molé, où se trouve un portrait accompli d'un ami après tout si cher1; les nuances délicates n'en sont pas sans doute exemptes de subtilité; M. Joubert le reconnaît lui-même, mais, ajoute-t-il, « la nature en est pleine » et, avec la plume comme avec le pinceau, on n'obtient les ressemblances parfaites qu'en retraçant les moindres détails, après avoir fixé les lignes principales.

1. Pensées, I, 106. ↩

Dans cette lettre, qu'il est presque impossible d'analyser, il n'est pas un des reproches adressés plus tard à M. de Chateaubriand, surtout après la publication de ses derniers écrits et des Mémoires d'outre-tombe, et quand la vieillesse avait plus fortement accusé certains traits de son caractère, qui n'aient été prévus par M. Joubert : ces facultés tout en dehors, qui ne lui permettaient ni de s'interroger ni de se juger, et le portaient à n'écrire que pour les autres, tandis qu'il ne vivait que pour lui; ce fonds d'ennui que rien ne pouvait combler; cette réserve portée si loin sur tout ce qui le concernait, même avec ses amis; ces manies et cette prodigalité de grand seigneur, que lui avait laissées sa jeunesse, où la seule ambition qu'on lui eût inspirée était de devenir un homme de Cour. « Le voilà, dit M. Joubert, après avoir développé, avec un rare bonheur d'expression, des observations si fines et si justes, le voilà, je crois, tout entier ; le voilà peint et estimé, en mal, à la rigueur. Eh! bien, avec la même franchise et la même sévérité de jugement, je vous dirai que, s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves. II y a et il y aura toujours en lui un fonds d'enfance et d'innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis. » Et il ajoute : « Il y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable : que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le second cas, nous le consolerons. »

La lettre suivante de M. de Chateaubriand est postérieure à la mort de madame de Beaumont; il avait, on se le rappelle, rempli envers elle tous les devoirs de l'amitié et de la religion1; sa conduite, dans cette • circonstance, produisit le meilleur effet; elle dissipa même les préventions du cardinal. M. de Chateaubriand avait le don de retourner les cœurs : il en usa vis-à-vis de son ministre, et la réconciliation fut complète. M. Joubert put écrire de Villeneuve à M. de Chênedollé : « Un voyageur est venu me donner de ses nouvelles, et, par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome, ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir. i

1. Voy. à la fin du volume l'appendice qui contient les détails très intéressants adressés par M. de Chaleaubriand à M. de la Luzerne sur les derniers moments de madame de Beaumont, sa belle-sœur. ↩

M. de Chateaubriand songeait déjà à rédiger ses Mémoires. Ce projet semble prématuré chez un homme encore jeune, qui n'avait alors à raconter qu'un voyage en Amérique, les premiers événements de la Révolution, un rôle assez effacé dans l'armée des princes et un séjour en Angleterre; mais l'auteur du Génie du Christianisme pressentait sans doute les grands événements qui allaient s'accomplir et le rôle qu'un homme de son mérite devait y jouer, et il voulait fixer les éléments de l'histoire future, à mesure qu'ils se dérouleraient devant lui.