M. de Fontanes (suite 2)
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L'obligation où je suis de parler anglais hâte mes progrès; d'ailleurs, j'ai cru devoir prendre quelques leçons d'un bon maître; elles me coûtent de l'argent, mais c'est la dépense la plus utile. Mon loyer est réglé à onze francs de notre monnaie par semaine, ce qui n'est pas cher à Londres; mais le charbon de terre, la chandelle et les déjeuners et les soupers que je fais presque toujours, chez miss Somerville, ont enflé le mémoire du double. Du reste, je ne fais pas la moindre folie. Un mois de séjour à Londres me fortifiera encore dans la langue anglaise.
Je crois que mon talent s'est doublé, depuis que je hume les brouillards de la Tamise. Une région nouvelle, des mœurs opposées aux nôtres, un ciel, une terre, un peuple, qui, dans leur caractère monotone et bizarre, parlent pourtant avec force à l'imagination, tout multiplie mes forces poétiques. J'achève un hymne dont j'ai l'idée depuis longtemps et qui, je crois, surpassera le Timothée de Dryden et le Barde de Gray. Au reste, je vous demande à genoux de ne montrer les vers que je vous ai laissés à qui que ce soit; cette crainte me trouble quelquefois. J'aurais dû vous parler d'abord de vous-même; mais c'est l'idée sur laquelle je veux reposer, elle est la dernière. Dépêchez-vous de vous bien porter et de vous réjouir, si vous voulez que je me porte bien et que je ne m'afflige pas. Vous croirez au ton de ma lettre que je vous ai écrit dans un jour de misanthropie; il n'en est rien, j'ai été un historien fidèle.
» Sachez si M. de la Harpe a reçu une lettre que je lui ai écrite.
» Adieu, mon bon ami, j écrirai plus longtemps une autre fois, je vois un rayon de soleil, je vais le saisir dans Hyde-Park, pour dissiper un léger mal de tête.
Fontanes. I
La lettre suivante nous montre le voyageur, évidemment impressionné par l'insuccès de ses démarches, se laissant aller à des jugements de plus en plus sombres et sévères :
« Il me faut tous les jours près de quinze francs, tout calcul fait, outre les dépenses extraordinaires, comme habits, bottes, souliers. Dans une semaine, trois louis et demi disparaissent avec bien de la facilité. Chaque invitation dans ce pays-ci est un surcroît de dépense ; il faut jouer au whist ou aller à la comédie ; refuser est impoli; ne pas payer sa place ou son dîner à la taverne, quand on vous y invite, c'est vouloir se déshonorer. Outre cela, un deuil de cour, qu'on porte fort régulièrement à Londres, quoique nous n'en croyions rien, m'a contraint de faire une dépense de plus de douze louis, et encore étais-je vêtu fort mesquinement.
» Il faut que j'arrıve à Paris. Je commence à m'ennuyer horriblement dans cette ville, et ma présence, comme vous l'observez, est indispensable en France. M. de Cambis part mercredi 1er février pour Calais, et va au-devant de son oncle, le comte d'Adhémar; il me propose de me mener avec lui. La poste deux est la moins chère de toutes les voitures, car je veux vous rassurer sur les frayeurs que vous éprouvez sans doute, en songeant à mon peu d'économie. Ne craignez rien. Vous auriez fait plus de dépenses que moi dans ce pays-ci, parce que vous y auriez éprouvé plus d'enthousiasme et par conséquent plus de fantaisies. Je n'en ai pas satisfait une seule. Il est vrai que j'ai eu peu de peine à me vaincre à cet égard. Plus je vis en Angleterre et plus je suis convaincu que celle terre est celle du commerce et de l'or, mais non pas des beaux-arts, de l'amour et du plaisir. « Cet homme est-il riche? » Voilà le mot de toutes les sociétés de Londres, comme chez nous : « Get homme est-il bien élevé? » Quand je vous ai dit que les artistes et même les gens de Lettres jouissaient d'une médiocre considération, je n'ai fait que les répéter : ils se plaignent tous de l'orgueil des nobles et des riches. Leurs grands hommes ont des tombeaux dans Westminster, mais de leur vivant ils sont dans le mépris. La brutalité et la stupidité du matelot et de l'artisan anglais donnent la loi au spectacle et dans tous les lieux publics; aussi qu'applaudit-on au théâtre? Ne croyez pas que ce soit les morceaux de Shakespeare vraiment dignes d'estime; c'est ordinairement ce qu'il y a de plus dégoûtant et de plus ridicule; par exemple, dans une pièce de ce poète tragique, qui n'a vraiment écrit que pour les tavernes de Londres, intitulée : Mesure pour mesure, j'ai vu un enthousiasme universel pour les quolibets que se permet un criminel sur le supplice de la potence, auquel il est condamné. Ils viennent de faire une pantomine d'Omay; c'était un sujet charmant, le génie de Cook devait les élever; eh! bien, ils ont donné Arlequin pour domestique à Omay ; ils peignent l'Otaïtien débarquant à Portsmouth, poursuivi par les officiers de la douane et la justice en grand panier. La scène change; le jeune insulaire retourne dans sa patrie, on attend quelque chose : c'est un matelot qui, voulant reprendre son habit, trouve, dans le panier où il l'a laissé, un crabe immense qui lui dévore toute la tête, etc. ! Cette pantomine, qui attire une grande affluence, se joue à Covent-Garden. Les décorations ont été imitées des dessins du fameux Loutherbourg; elles sont très belles et ne font que mieux sentir le ridicule de tout le reste.
» Leurs artistes de Londres sont presque tous étrangers, ils ne restent là que parce qu'on y gagne de l'argent. Vous admirez tous les jours les gravures anglaises qui sont sur nos quais. Apprenez que le graveur est Italien et se nomme Bartholozzi; les autres étaient Flamands. Bartholozzi embellit bien, je vous jure, les peintres dont il grave les compositions. Je connais peu de tableaux plus médiocres que le tableau original de Wolf, par West1; la gravure est très belle. Ce West est un quaker de la Pensylvanie, je l'ai vu deux fois, je lui ai parlé; il me paraît au-dessus du chevalier Reynolds, qui ne m'a fait aucun plaisir. Ce que j'ai remarqué de plus frappant dans l'atelier de West, c'est un Moïse descendant du mont Sinaï, et portant les tables de la loi au peuple hébreu ; l'ordonnance m'a paru imposante. J'ai aussi fort goûté un Jérémie dans le désert, que couronne un ange. En général, le choix de ses sujets me plaît beaucoup. Il est de la secte des illuminés, et il se plaît à reproduire toutes les scènes susceptibles d'exciter l'enthousiasme et l'inspiration. Son coloris est assez flatteur, mais en général il manque d'expression et de vie. Pour Reynolds, toutes les fois qu'il veut peindre l'histoire, il délire. Il vient de faire une Mort de Didon, indigne du plus médiocre barbouilleur. Ses portraits valent mieux, mais je le trouve inférieur en ce genre à un Romney2, qui est aussi peintre anglais; je n'ai rien vu de plus agréable en Angleterre que les portraits de ce Romney; ils sont pleins de vérité, de grâce et de facilité. Cette école anglaise, qui est dans sa naissance et qui expose tous les ans, ne fera jamais de grands progrès ; la terre et le soleil et le génie des habitants le défendent. On loue beaucoup à Londres un peintre français, nommé Serres1; il est de Gascogne et peint les marines, comme Vernet. Cet homme, admiré ici, ne serait pas, je crois, supporté en France. Je vous dis franchement ce que je pense, et je suis sûr de ma bonne foi. Voilà tout ce dont je peux répondre. Il me sera difficile de vous rapporter tous les détails que vous me demandez, mais vous en aurez un certain nombre. J'ai visité souvent un cabinet d'histoire naturelle, où Cook a déposé la plus grande partie des curiosités d'Otaïti. Ce cabinet n'est point le British Muséum, c'est celui de sir Arthur Lewis. La collection de ce chevalier baronnet est superbe ; il a consacré une salle entière aux présents de Cook; on l'appelle Sandwich room, salle de Sandwich, du nom d'une des îles découvertes par ce grand navigateur. On y lit des inscriptions honorables pour lui, et on y voit son portrait. C'est jusqu'à présent le seul hommage rendu à sa mémoire par les Anglais. Ce que je vais vous dire vous paraîtra bizarre, mais la France les a souvent avertis du mérite de leurs grands hommes; ce n'est qu'en 1742 que Shakespeare a eu un monument à Westminster. Voltaire qui passe maintenant, chez quelques enthousiastes, pour le détracteur de Shakespeare, l'a véritablement plus loué dans ses premières lettres sur l'Angleterre que tous les écrivains du siècle de Charles II et de la reine Anne. Pope lui-même, dans sa préface de l'édition de Shakespeare, met de grandes restrictions ses éloges ; les critiques n'ont point été traduites dans la Préface des Préfaces. Je vous parle de tout cela, parce ce que je me suis abonné chez un libraire français et que j'ai emprunté la traduction de Letourneur.
1. Jacques-Philippe de Loutherbourg, né à Strasbourg, avait fait les croquis des décors du théâtre de Drury-Lane. ↩
1. Peintre américain établi à Londres, auteur de la Mort du général Wolf. ↩
2. Auteur du portrait célèbre de lord Derby et sa sœur, enfants. ↩
1. Surnommé le Vernet français, né à Auch, auteur de George III inspectant la marine à Portsmouth, qu'on voit à Hampton-Court
« Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus réjouissant par l'absurdité que cette Préface des Préfaces ; je ne connais que l'ouvrage du chevalier de Cubières digne d'être comparé. Je m'amuse le soir, avec un aimable ministre écossais, homme d'esprit et même de génie, qui m'a donné un recueil de ses poèmes, à lire cette étrange traduction. Il entend fort bien le français et rit comme un fou. Il ne conçoit pas l'enthousiasme forcené de Letourneur, qui admire obstinément tout ce qui est même honni en Angleterre. J'ai été obligé, pour sauver l'honneur du traducteur d'Ossian, de mettre tous ces éloges ridicules sur le compte de Catuélan1. Cet honnête ministre, qui s'appelle M. Langhen, et dont je vous porterai des vers, me dit souvent : « Nous ne vaudrons rien en littérature, jusqu'à ce que l'Angleterre, à cet égard, soit une province de la France. » l croit, avec tout ce qui a quelque instruction, que la renommée de Shakespeare ne tardera pas à décliner dans sa patrie. Il m'a donné de bonnes raisons pour m'expliquer sa grande réputation, et je m'applaudis d'en avoir deviné plusieurs. Au reste, le vœu de la saine partie de l'Angleterre est pour un théâtre français; et, si on ne craignait pas les murmures de la populace, il serait déjà élevé. Que voulez-vous, après des faits aussi notoires, après des observations aussi sûres, que je pense de la folie de Mercier1 et des déclamations de Catuélan? L'insensé Barretti2, l'Italien qui a aussi rompu des lances en faveur de Shakespeare, a donné il y a deux ans un coup de couteau dans le parc de Saint-James à un Anglais ; il allait être condamné à être pendu, quand son adversaire fort heureusement s'est rétabli. Letourneur s'est fait tort en France et en Angleterre par sa traduction de Shakespeare; elle est également méprisée des deux peuples, à cette différence près que l'Angleterre en fait encore moins de cas que la France. Voilà des vérités dures, mais qu'y puis-je faire? Je sais admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ; mais, à présent que mes idées sont mûres, je vous avoue que votre Shakespeare me fait rarement plaisir. Dans l'effervescence de la première jeunesse, j'ai pu me permettre des saillies un peu fortes, mais le temps de la raison est venu. J'ai eu la plus grande admiration à seize ans pour les Soirées helvétiennes et l'An deux mil quatre cent quarante; je vous dirai en conscience que, pour me punir, il faudrait me condamner à lire ces deux ouvrages dans ce moment-ci. Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne craignais de vous bouleverser totalement.
1. Frère du premier président du Parlement de Bretagne et collaborateur de Letourneur pour la traduction des œuvres de Shakespeare. ↩
1. Auteur du Tableau de Paris et de l'An 2440. ↩
2. Italien fixé à Londres, qui a traduit les tragédies de Corneille et défendu Shakespeare contre Voltaire. ↩
» Mon résultat est que le peuple anglais vaut moins de près que de loin. Leurs mœurs domestiques ne sont pas telles que nous nous les figurons : les hommes y sont moins jaloux des femmes et ne se font nul scrupule d'épouser souvent des filles perdues. En général, le père aime moins ses enfants qu'en France. Mais aussi les sentiments de l'amitié y sont plus énergiques. L'Anglais s'attache rarement, mais, quand il a une fois adopté un ami, il renouvelle les dévouements des Pylades et des Pirithous. La belle scène de Cassius et de Brutus, dans le Jules César1, est le véritable tableau des mœurs anglaises, quand elles sont nobles et grandes, ce qui arrive rarement; l'or gâte tout, il n'y a rien qu'on n'achète avec l'or. Le peuple français défend encore plus sa vertu contre l'argent que le peuple anglais. Les filles de ministre les mieux élevées sont la proie de celui qui a le plus de guinées. Les honnêtes gens de l'Angleterre gémissent. J'ai vu le vénérable général Melville humilié de la corruption de la Grande-Bretagne; il m'a avoué toutes les turpitudes que je vous révèle, et que j'ai apprises d'ailleurs. Les femmes du peuple vendent souvent leurs enfants, à deux ou trois ans, aux vieux ramoneurs qui les exercent à ce dur métier, avant qu'ils aient la force de marcher. La licence qui régne dans la police ne peut réprimer ces horribles abus. Quand je vous ai dit que ce peuple était barbare, j'avais raison ; il n'y a qu'à le voir marcher. Les attitudes de nos riches fermiers du pays de Caux ressemblent absolument à celles de l'Anglais le mieux élevé; nulle grâce, nulle élégance. Toutes les Anglaises ont des pieds et des jambes insupportables; elles marchent absolument comme les hommes ; elles ne connaissent nullement cet art de plaire que l'on reproche d'ordinaire à leur sexe.
1. Shakespeare, Jules César, actes 1er et 2e. ↩
« Si, dans quelques manufactures, dans quelques ouvrages, les Anglais réussissent mieux que nous, c'est qu'ils sont mieux payés. La façon des habits est double, les souliers de même. Étonnez-vous, après cela, que l'habit et les souliers soient cousus d'une manière plus solide ! En général, l'ouvrier anglais invente peu, mais perfectionne beaucoup ; c'est le contraire en France. Quelle en est la raison? Il a moins d'esprit, mais plus d'aisance; il se donne le temps nécessaire à polir. Pour moi, je n'ai pas le temps de polir ma lettre; je vous l'envoie à la hâte.
» Je reverrai Banks samedi pour vous seul; vous aurez d'excellents détails sur Cook. J'ai les airs d'Ossian. Encore un mot : la patrie de l'imagination est celle où vous êtes né; pour Dieu, ne calomniez point la France, à qui vous pouvez faire tant d'honneur. Lisez dorénavant quelques pages de Shakespeare et toute Athalie, toute Zaïre, toute Mérope. Félicitons-nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi les aimables habitants du premier royaume de l'Europe. J'en dirais davantage, mais il faut finir. Cinq heures sonnent, et le crieur public vient chercher ma lettre. Adieu. »
M. Joubert nous a laissé dans les Pensées une appréciation moins sévère et plus juste du caractère de nos voisins : sans nier assurément quelques-uns de leurs défauts, le prix qu'ils attachent à leurs richesses, leur mauvaise foi pour le compte de leur pays, il les représente en même temps comme gens de bien pour leur propre compte; il rend hommage leur humeur calme et posée, et met en relief une qualité capitale qu'il serait utile d'imiter : « Les Anglais, dit-il, sont élevés dans le respect des choses sérieuses, et les Français dans l'habitude de s'en moquer1. »
1. Pensées et correspondance, II, 198. ↩
M. de Fontanes ne devait plus rester longtemps en Angleterre, et dans une lettre, dont un fragment seul a été conservé, il écrit à son ami :
« Avec quel plaisir je quitterai cet ennuyeux séjour, mon cher ami! Ce n'est pas que le pays ne soit magnifique; avec un hôte qui voudrait ne la pas gâter, la nature me charmerait. Mais nous avons trop compté sur les événements, je suis désabusé !
» Je suis charmé que vous travailliez; à travers le chaos qui me bouleverse, je cherche encore quelques douces rêveries; j'ai fini Orphée et Job, j'ai retranché au luxe de la Forêt de Navarre; j'ai ajouté à la maigreur de la Chartreuse. Tout cela est bien, parce que la situation de mes idées, qui ne me permet guère l'enthousiasme, me donne toute la réflexion et toute la justesse nécessaires au travail dont je m'occupe.
» Avez-vous lu par hasard les Études de la nature, par M. de Saint-Pierre? C'est une tête bien faible, mais il y a un tel charme dans son livre qu'il m'a consolé pendant trois jours. Lisez ce pauvre homme, il vous fera plaisir, ou vous êtes endurci depuis deux mois.
» Aimez-moi en dépit de tous mes défauts, car je vous aime ; vous êtes le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans restriction. »
Le projet de trouver à Londres des abonnés pour une revue avait complètement échoué, et M. de Fontanes ne revint pas dans « le premier royaume de l'Europe » sans éprouver quelque tristesse ; son voyage avait entraîné d'assez grandes dépenses, qui, en raison de la fortune modeste des deux amis, ne pouvaient leur être indifférentes. Le désappointement était d'autant plus grand que les espérances avaient d'abord paru mieux fondées. Toutefois le temps n'avait pas été perdu : M. de Fontanes rapportait une certaine habitude de la langue anglaise, quelque expérience des idées littéraires de nos voisins et des relations distinguées qu'il retrouva plus tard, lorsqu'après le coup d'État de fructidor, il fut obligé de retourner en Angleterre.
Aussi son découragement ne devait pas être de longue durée.
Il eut bientôt le désir de voir Genève, où une partie de sa famille, originaire du Languedoc, avait émigré après la révocation de l'édit de Nantes. M. de Fontanes était catholique; mais un de ses oncles, demeuré protestant, habitait encore Genève, où il exerçait les fonctions de pasteur et de professeur. C'est près de ce parent que se rendit M. de Fontanes dans l'été de 1787. La vue des montagnes et du lac Léman fit éprouver au jeune poète une admiration enthousiaste, qu'il eût voulu partager avec son ami :
Vevey, 24 août 1787.
«Ah ! mon ami, je vous appelle; que n'êtes-vous à Vevey pour admirer, pour pleurer, pour sourire, pour recevoir toutes les émotions douces de l'âme? Je viens de voir le mont Blanc, j'ai traversé les deux plus fameux glaciers de la Savoie, le glacier des Bossons et la Mer de glace. Les trois pointes du mont Blanc m'ont offert le plus magnifique spectacle dont mon imagination ait encore joui. Mais tout cela n'est rien. Les hauteurs effrayantes des montagnes m'avaient écrasé; je me suis enfoncé par le col de Balme dans le Valais: nen, l'âge d'or n'est point un rêve! Cette délicieuse vallée réfute tous ceux qui n'y croient pas. Feuilletez Homère, Virgile et tous les poètes que vous aimez le mieux, et, lorsque vous serez plein de leurs plus aimables tableaux, venez ici; vous oublierez vos poètes, et vous vous mettrez à genoux devant le grand Poète qu'on ne peut égaler. De Villeneuve, où commence le lac, jusqu' Vevey surtout, l'enchantement est si profond et si doux que toutes les peines et même les plaisirs passés s'oublient. Ce lac est entouré de roches semblables à celles que peint Télémaque dans le lieu où il est berger. Mon ami, la Nouvelle Héloïse était toute faite à Vevey. N'admirez plus ou admirez-en davantage Rousseau, pour avoir si bien deviné.
» Un bateau m'attend pour passer à la Meilleraye.
» Peut-être le spectacle terrible des montagnes que je venais de parcourir a-t-il ajouté au charme des sites doux et riants qui m'environnent, mais je sais que jamais la vie ne m'a été plus précieuse et l'idée de la mort plus suave en même temps que sous ce beau ciel et sur ces rives enchantées.
» Adieu, que ne voyez-vous ce que je vois? »
Il ne tarda pas à traduire son admiration en quelques beaux vers dans le poème du Verger, publié en 1788 et refait plus tard sous le titre modeste d'Essai sur la maison rustique.
Il y décrit d'abord les beautés sévères de la vallée de Chamounix et de la Mer de glace :
Sapins du mont Anvers, puissiez-vous me cacher!
Que le vaste horizon devant moi s'agrandisse, Que la cascade roule et de loin retentisse, Et que le bois vieilli pende au roc escarpé!
La, du fond de son antre en grondant échappé,
Dans de larges ravins qu'à longs flots il sillonne,
Le fougueux Arveyron bondit, tombe et bouillonne,
Rejaillit et retombe, et, sur ses bords errant, L'aigle mêle sa voix au fracas du torrent.
Je m'élève : à mes pieds l'éclair luit, les vents grondent,
Les tonnerres lointains sourdement se répondent.
Sombre Dieu de l'hiver! J'ai foulé ces sommets,
Sous ton spectre de glace engourdis à jamais.
Puis il peint l'aspect riant du lac de Genève :
Quand de ce pur Léman je découvris les flots,
Oui, je crus qu'échappé des débris du chaos, L'univers tout à coup naissant à la lumière M'étalait sa jeunesse et sa beauté première.
L'année suivante, M. Joubert, se trouvant en Bourgogne, à Villeneuve-sur-Yonne, put s'occuper d'un projet d'union pour M. de Fontanes. C'est dans cette petite ville, comme nous l'avons vu, qu'il devait se marier lui-même cinq ans plus tard; mais il songea d'abord au bonheur de son ami. Deux dames de Lyon, madame de Gathelin et sa fille, voyageant avec le baron de Juys, leur vieux parent, s'étaient arrêtées quelques jours à Villeneuve; elles y rencontrèrent par hasard M. Joubert, qui ne tarda pas à les charmer par les grâces de sa conversation et à gagner leur confiance; trouvant dans mademoiselle de Gathelin toutes les qualités qu'il rêvait pour M. de Fontanes, il fit valoir le mérite de celui-ci, ménagea une entrevue à Paris, et, quand il sut la jeune fille favorablement impressionnée, décida par son active intervention et ses lettres pressantes la mère et le vieux parent à accepter une pensée que le principal intéressé lui-même avait d'abord considérée comme d'une réalisation impossible.
Il faut lire tout entière la lettre au baron de Juys, publiée en tête de la correspondance de M. Joubert1, où il plaide éloquemment la cause de son ami. Après l'avoir représenté comme « un homme destiné à faire un jour le plus grand honneur à son pays, jeune, aux portes de l'Académie, ayant déjà de la gloire et un mérite de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps », il ajoute : « En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France : vous hâteriez l'achèvememt d'un grand homme. Il faut que les grands talents, pour acquérir leur maturité, aient été battus par l'adversité passée et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil. »
1. Pensées et correspondance, 1, 1 des filles de cent mille écus? Vous sentez, je crois, que, dans ma position, si un pareil mariage était possible, je je ne ferais pas le cruel ; d'ailleurs la demoiselle, que j'ai ↩
M. de Fontanes ne connut que plus tard cette correspondance, où M. Joubert prédisait si bien l'avenir de son ami : il en fut très touché et déclarait, dans sa reconnaissance « que Platon, écrivant pour marier son disciple, n'aurait pas pu tenir un langage plus beau et plus persuasif »
Après les premières entrevues, il écrit « M. Joubert :
A m. Joubert, chez m. desmond, a Villeneuve-le-roi (Bourgogne)
« J'ai été heureusement exact près de M. de Juys, je l'ad vu; il m'a paru excellent homme et ces dames fort aimables. Je n'ai pu encore leur faire voir M. de Florian, qui est à la campagne. Vous m'avez bien fait rire. Au moment où je recevais votre dernière lettre, elles sont venues me visiter dans mon appartement de garçon, je les ai reçues en bonnet de nuit. Jugez de mon embarras. Eles-vous fou? Comment, diable ! voulez-vous qu'on me donne vue trois ou quatre fois, n'a rien qui me déplaise. Mais quelle extravagance ! Je vous reconnais bien. Vous croyez tout possible, et tous les projets les plus invraisemblables ne vous rebutent point. D'ailleurs quels sont vos moyens pour réussir?
» Adieu, mon cher ami ; croyez que, pour ne plus vous aimer, il faudra que je ne sois plus »
Le mariage ne devait avoir lieu qu'en 1792; il fut célébré à Lyon, et fixa les époux dans cette ville. En attendant la réalisation de ses espérances, M. de Fontanes ne s'éloigna pas de Paris.
Le 25 août 1789, il remporta le prix de l'Académie française, pour un poème sur l'Edit en faveur des non catholiques, par lequel Louis XVI rendait aux protestants les libertés supprimées par la révocation de l'édit de Nantes. Il en informe son ami et le prie d'en avertir le chevalier de Langeac. Celui-ci, qui jouissait alors d'une fortune et d'un crédit considérables, en faisait un noble usage en faveur des jeunes littérateurs; il fut plus tard exilé et ruiné par la révolution; et M. de Fontanes, devenu grand maître de l'Université impériale, eut le bonheur de pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en le nommant chef de son secrétariat et conseiller de l'Université.
« Je suis très sensible à la bonne nouvelle que vous avez la complaisance de me donner. Je m'en vais vous payer par quelque chose de moins heureux, mais qui pourtant vous fera plaisir : j'ai le prix de l'Académie française. Je n'avais dit mon secret à personne; pas un seul académien n'était dans ma confidence. J'avais envoyé mon ouvrage sans nom. On m'a couronné par acclamation. La Harpe s'est douté que les vers étaient de moi, il m'a envoyé sa femme pour me sonder. On m'a dit l'épigraphe, et j'ai tout avoué. Le prix est de cent pistoles. J'ai chargé la Harpe de me nommer jeudi. Je vous supplie d'aller chez le chevalier de Langeac; je le connais : il pourra être choqué du secret que j'ai gardé avec lui. Mais dites-lui que je n'ai eu aucun confident, et engagez-le à ne pas se fâcher pour si peu de chose.
« Adieu. > M. Joubert perdit son père en 1790. M. de Fontanes avait lui-même, de 1772 à 1774, vu disparaître successivement son frère, son père1 et sa mère. Sa douleur, des plus profondes, s'était alors exhalée dans des vers touchants intitulés le Cri de mon cœur; elle n'avait pas été effacée par le temps, et, en apprenant le malheur qui frappait son ami, il y prit une part très vive et l'exprima en ces termes :
1. Le père de M. de Fontanes avait rempli les fonctions d'inspecteur général du commerce. Sa mère était fille du baron de Sède et alliée aux Fourquevaux. Plusieurs ancêtres paternels de M. de Fontanes avaient été, au xIve siècle, capitouls de la ville de Toulouse. ↩
A m. Joubert, a Paris
«... Je sens tous vos chagrins, et je me reproche de ne vous avoir point porté les très faibles consolations dont l'homme peut disposer; mais, croyez-moi, ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour marcher dans la vie. J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le père Ballan, mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principe, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.
» Attendez mon retour pour voir l'abbé Barthélemy. Adieu. »
La correspondance des deux amis présente une lacune de 1790 à 1794. Le séjour de M. Joubert pendant deux ans à Montignac, où il s'acquitta jusqu'en 1792 des fonctions de juge de paix, et les événements politiques qui survinrent bientôt suffisent a expliquer la perte des lettres de M. de Fontanes. Celui-ci fut exposé vers cette époque à de cruelles épreuves : enfermé à Lyon en 1793 pendant le siège, il vit sa maison s'écrouler sous les projectiles et dut faire conduire madame de Fontanes, qui se trouvait en état de grossesse avancée, dans une grange, ou elle accoucha de son premier enfant; les bombes des assiégeants éclatèrent plus d'une fois près du berceau du nouveau-né. Une partie de la fortune de M. de Fontanes fut alors anéantie; ses titres, sa bibliothèque et ses papiers précieux périrent dans l'incendie.