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L'Enchanteur 1768—1848

M. Molé (suite 2)

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 304–323 · chapitre 28 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

y Je ne relis pas, vous suppléerez. s

M. Molé tient, comme on le voit, à sa théorie sur l'origine des idées; il ne se rendit pas sur ce point aux arguments de son correspondant, et les Essais ont reproduit la doctrine combattue si éloquemment par M. Joubert; l'auteur reconnaît du moins que les idées sont nécessaires, que l'esprit naît avec la capacité de les concevoir; et il repousse hautement les déductions que l'école des sensualistes semble tirer de son système sur cette question si délicate1.

1. Voy. Essais de morale et de politique, 2° édition, 1809, p. 224, ↩

Les observations de M. Joubert paraissent, dans une autre matière, avoir été suivies d'un plus grand effet. Le livre de M. Molé distingue en effet avec le plus grand soin le mobile et le motif des actions ; or les notes de M. Joubert renferment plusieurs réflexions sur ce sujet : « Le mobile, y lisons-nous notamment, est une chose machinale, le motif une chose spirituelle. Il faut accoutumer les hommes à n'avoir pour mobiles que des motifs, comme il faudrait avoir des fusils qui n'obéissent qu'à nos mains et dont le coup ne put partir par aucun autre mouvement que le hasard pût imprimer. » Et un peu plus loin il a écrit ces réflexions bien frappantes de vérité : « Le méchant est celui qui n'est entraîné que par ses sensations; c'est pour cela qu'il n'est pas toujours un méchant. L'homme vertueux est quelquefois entraîné par les siennes, et c'est aussi pour cela qu'il n'est pas homme parfait. »

Quelques jours plus tard, M. Molé sollicite des conseils avec une nouvelle insistance; il communique en même temps son impression sur l'un des livres de l'abbé de Condillac et prie M. Joubert de décider ses amis de Chateaubriand à venir s'établir pour quelque temps à Champlatreux.

L'auteur du Génie du Christianisme, qui habitait alors rue de Miromesnil un petit hôtel occupé plus tard par M. de Lally-Tollendal, avait pris en amitié et en grande estime M. Molé, bien qu'il le trouvât quelquefois un peu sérieux. Il allait souvent à cette époque le chercher rue de la Ville-l'Évêque : « Venez, Mathieu, lui disait-il, venez que je vous corrompe! - Et où allons-nous ? - Dans le champ aux lapins » Le pavé de la rue de Miromesnil, lisons-nous dans les Mémoires d'outre-tombe, se terminait en 1804 devant la porte de M. de Chateaubriand, et plus haut la rue, ou le chemin, montait à travers la Butte-aux-Lapins, sorte de terrain vague en friche, semé de quelques maisons, qui joignait à droite le jardin de Tivoli et à gauche le parc de Monceaux. M. de Chateaubriand aimait à se promener de ce côté et, lorsqu'il avait entraîné son ami, tous les deux passaient ensemble de longues heures, causant familièrement de tous les sujets et donnant libre carrière à leur imagination :

Champlatreux, vendredi 4 juin 1804.

« Nous nous sommes encore cherchés vainement. Je suis arrivé chez Chateaubriand trop tard pour retourner chez vous. Mais j'y ai rencontré madame de Vintimille, qui a jugé que vous vous portiez à merveille.

» Madame de Vintimille m'a dit que vous comptiez m'écrire incessamment une longue lettre. Je l'attends avec impatience et la recevrai avec grand plaisir. Profitez, je vous en conjure, de tous vos moments de santé pour m'écrire; il n'existe que vous au monde à qui je parle de mon travail et des choses qui font le sujet de toutes mes réflexions.

» Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. Il y a dans cet homme un fond de vanité singulièrement frivole, que j'avais cru inconciliable avec un mérite comme le sien. Persuadez-lui donc de s'établir chez moi avec sa femme, cela leur fera du bien à tous les deux; et persuadez-lui encore que sa dignité n'exige point qu'il y fasse son entrée avec beaucoup de pompe et que deux places dans la diligence ou un cabriolet de place sont tout ce qu'il lui faut.

» Je viens de relire le Traité des Sensations : pet t esprit, petit ouvrage; point aussi matérialiste qu'on le dit.

» Adieu, je repars à l'instant.

» Aimez-moi toujours comme je vous aime. ›

Le correspondant de M. Joubert habitait Champlatreux une partie de l'année. Le vieux château, qui avait reçu deux fois Louis XIV et que l'un des aïeux de M. Molé avait reconstruit dans les plus imposantes proportions du style de Mansart, avait été pendant laTerreur transformé en hôpital et dépouillé de toutes ses richesses artistiques. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, nous montre M. Molé commençant dès 1802 à réparer Champlatreux : « Son père, ajoute-t-il, tué révolutionnairement, était remplacé dans un grand salon délabré par un tableau dans lequel Mathieu Molé était représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré : tableau qui faisait sentir la différence des temps. » Ce tableau, qui couvrait tout un côté de l'un des salons, avait seul échappé au pillage : donné par Louis XVI au premier président Molé, il montrait le héros de la Fronde au moment où, assailli par une bande de furieux qui voulaient l'assassiner, il prononça ces paroles célèbres : « Il y a encore loin du poignard d'un assassin au cœur d'un honnête homme » Quant au parc, admiré jadis pour ses belles terrasses, ses vastes parterres ornés de bassins et d'arbres en boule, son boulingrin soutenu de hautes futaies et ses trois magnifiques avenues plantées à quatre rangs d'arbres, il n'en restait que quelques vestiges : « Une superbe patte d'oie de tilleuls, nous. dit M. de Chateaubriand, avait été coupée, mais une des trois avenues existait encore dans la magnificence de son vieux ombrage. » M. Molé entreprit avec ardeur la restauration de cette demeure célèbre et visitant la Grande-Bretagne, ainsi que nous l'avons déjà raconté, quelques années après son mariage, il y étudia l'art des jardins autant que les secrets du gouvernement. Ne pouvant que très difficilement rétablir le parc sur l'ancien plan et cédant un peu la mode du jour, qui au retour de l'émigration poussait à l'imitation de l'Angleterre, il se décida à marier les vieux arbres encore debout avec de nouvelles plantations. Le successeur de M. Molé à l'Académie française nous le réprésente à Champlatreux entouré de ses filles et y passant les heures les plus douces de sa vie.

La lettre de M. Joubert, annoncée par madame de Vintimille à M. Molé, ne lui parvenant pas, il écrit pour la réclamer instamment. L'auteur du Génie du Christianisme était alors à Champlatreux et venait de lire à son hôte une partie des Martyrs, dont le plan était déjà arrêté et le premier livre ébauché, mais qui devaient être achevés seulement deux ans plus tard, au retour du voyage en Orient :

Champlatreux, 20 juin 1804.

« Et cette longue lettre que madame de Vintimille prétend que vous m'écrirez, quand me parviendra-t-elle? Je n'irai pas à Paris d'ici au 1er juillet; partant, je ne saurai pas que vous existez, si vous ne m'écrivez point.

« Jai pourtant beaucoup de choses à vous dire et une fort grande envie de vous voir. Chateaubriand est ici avec sa femme; ils y sont fort aimables, et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec un grand plaisir. L'auteur, qui croit que je travaille, m'a persécuté pour lui montrer quelque chose, je lui ai promis de le faire avant six mois. Je n'ai pas poussé plus loin la confidence et je vous recommande toujours le même secret. Je ne travaille point, parce que vous seul pouvez me mettre sur la voie de ce qui me reste à faire ; et j'attends toujours votre jugement des deux chapitres qui sont entre vos mains ; particulièrement du dernier, car nous avons vu le premier ensemble.

» Adieu, vous n'en aurez pas davantage aujourd'hui ; j'ai voulu seulement vous réveiller et vous adresser un moment la parole. Quand je ne vous vois pas, j'aime à me mettre en votre présence, cela m'est agréable et bon. »

Le 2 juillet suivant, M. Joubert revenu à Paris envoie à M. Molé, toujours à Champlatreux, de nouveaux avis1. La lettre débute ainsi : « J'apprends que vous restez à Champlatreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve, mais cela me dérange. Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise

1. Voir Pensées, 1, 131. ↩

Du foin que peut manger une poule en un jour.

› Nous nous adresserons à vous. » Elle se termine de la sorte : « Portez-vous bien et fauchez vite. »

Les notes-de M. Joubert contiennent un projet de lettre à M. Molé vraisemblablement écrit à cette époque; nous y trouvons un de ces préceptes littéraires dont l'a-propos est de tous les temps :

« Je veux vous rappeler aujourd'hui ce que je vous ai dit mille fois : aspirez toujours à faire un ouvrage et ne vous proposez jamais de ne faire qu'un livre. Il y a entre un ouvrage et un livre toute la différence qui existe entre un discours et du babil. On fait un livre avec de l'encre, du papier, une plume, de la mémoire et de l'intempérance d'esprit. On fait un ouvrage avec une idée et un sujet qui se conviennent, avec la faculté de les encadrer l'un dans l'autre si fortement qu'ils en deviennent inséparables, avec un talent exercé et une longue patience. »

La cinquième des lettres de M. Molé à M. Joubert que nous possédons est écrite du Marais, où M. Molé était à ce moment chez madame de la Briche. sa belle-mère. M. Joubert avait eu récemment la douleur de perdre madame de Beaumont, dont nous avons raconté la fin douloureuse à Rome. Pénétré du souvenir de cette jeune femme, dont la vie avait été abreuvée de tant d'amertumes, il voulut retracer ses derniers moments et communiqua à M. Molé l'ébauche de cette relation. M. Molé trouva à redire au travail de M. Joubert et, avec une assurance justifiée certainement plus tard, mais surprenante chez un écrivain de vingt-trois ans à l'égard d'un homme tel que M. Joubert, âgé alors de près de cinquante ans, il présenta des observations qui auraient peut-être gagné à être formulées d'une main plus légère.

Il veut bien d'ailleurs le consoler, en donnant à sa composition la préférence sur le récit qu'avait récemment envoyé de Kome, à l'occasion du même événement, son ami M. de Chateaubriand1 :

1. C'est le récit que contient l'appendice placé à la fin de ce volume. ↩

Au Marais, ce 10 juillet 1804.

«J'ai lu avec la plus grande attention votre relation ; je l'aime mieux que celle de Chateaubriand; mais je ne pense pas que le style dont elle est écrite fût précisément celui qui lui convînt. Il me semble si orné que je ne le trouve pas naturel. Je crois qu'on ne doit parler de la mort et des derniers devoirs qu'avec simplicité et que la manière d'exprimer les regrets exclut tout soin exagéré et même toute recherche dans le style. Je vous ai dit que vous cherchiez trop en écrivant à vous donner du plaisir, des sensations agréables; je le pense toujours. Examinez si vous ne feriez pas bien de choisir pour les traiter les sujets les plus sévères ? Ils auraient l'avantage de donner carrière à l'activité età l'étendue de votre esprit et de ne rien offrir à vos penchants. Pour juger de ce que vous faites, ne vous arrêtez pas au plaisir que vous vous causez, mais pensez aux jugements que porteraient des hommes doués d'une manière tout à fait opposée à la vôtre. Je me suis toujours imposé cette règle, et il m'a paru qu'elle m'était utile ; lorsque j'écris dans un genre, je le fais sous les yeux des hommes les plus étrangers à ce genre-là. Craignez le plaisir que vous vous donnez en écrivant, et ce que vous écrirez sera admirable. Je suis convaincu que c'est là votre secret.

» Je dois cependant vous dire que la manière dont votre relation est écrite m'a singulièrement étonné. Je ne vous aurais pas cru aussi curieux, aussi amoureux du style; et j'avais remarqué par exemple que les morceaux écrits avec le plus de soin dans mon manuscrit étaient ceux sur lesquels vous vous étiez le moins arrêté1.

1. C'et te allusion au silence gardé sur certains passages dont M. Molé était particulièrement satisfait ne semble-t-elle pas indiquer que la vanité de l'auteur était un peu blessée et que, s'il était toujours disposé à solliciter des conseils, il était étonné de la franchise de M. Joubert ? ↩

» Il y a dans votre tête, et peut-être dans vos papiers, un volume composé d'un bout à l'autre des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux. J'ai juré de l'en faire sortir. Ce sera le meilleur de tous mes ouvrages, et il aura pour moi le mérite de satisfaire à la fois mon cœur et mon esprit. C'est dans le sens le plus littéral que je dis que je répondrais de faire sortir des papiers de la malle le plus excellent et le plus goûté des volumes.

» Mon tendre attachement pour vous, la reconnaissance que vous m'avez inspirée, me donnent un vrai besoin de vous être utile à mon tour et, malgré mon extrême jeunesse, je ne désespère pas de vous le devenir. Ne formez pas votre opinion de mon jugement sur le peu de mérite de mes ouvrages. Je juge beaucoup moins mal que je n'exécute et, si quelque chose mérite en moi qu'on le distingue, peut-être est-ce le jugement.

» Adieu, aimez-moi comme je vous aime, c'est tout ce que je demande, et remerciez-moi de mon emportement et de ma brutalité. »

Malgré ces critiques de M. Molé, nous n'en regrettons pas moins très vivement que le projet de relation préparé par M. Joubert sur les derniers moments de cette amie si tendrement aimée, madame de Beaumont, ne nous ait pas été conservé. Il devait renfermer des appréciations délicates, et que le genre d'esprit de M. Molé n'était peut-être pas fait pour bien juger, sur une femme d'un mérite si rare et que le malheur avait rendue particulièrement intéressante.

Un autre que M. Joubert eût sans doute été blessé d'une lettre où l'éloge ne semblait apparaître que pour adoucir la leçon et ou son correspondant, se posant en modèle1, allait jusqu'à lui refuser la satisfaction si légitime et si noble que doit procurer à l'écrivain la perfection de forme atteinte ou seulement entrevue.

1. Le style de M. Joubert ne peut rien perdre à être rapproché de celui de M. Molé, qui n'a pas toujours échappé aux critiques. M. de Chateaubriand lui-même, dans un article très élogieux sur les Essais dont nous parlerons bientôt, signale à l'auteur « quelque amphibologie dans l'emploi des pronoms et quelque obscurité dans la construction des phrases ». ↩

Mais M. Joubert devait trop avoir le sentiment d'une supériorité reconnue par tant d'illustres amis pour être très sensible à la critique de son jeune correspondant. Il avait d'ailleurs mieux que personne conscience de son genre de mérite et savait que le rôle d'inspirateur et de conseil était surtout le sien. Il se jugeait impropre, comme Montaigne, au discours continu : « Je suis propre à semer, a-t-il dit de lui-même, mais non pas à bâtir et à fonder. - J'ai beaucoup de formes d'idées, mais trop peu de formes de phrases. » C'est aussi lui qui a écrit : « Soyez donc indulgent à tous; ne le soyez pas à vous-même. »

Il accueillit en conséquence la lettre de M. Molé avec la bonté qui lui était ordinaire. Tout nous porte même à supposer que, tenant un trop grand compte des avis reçus, il n'acheva pas sa relation et sacrifia le témoignage touchant des regrets que lui avait inspirés la mort de madame de Beaumont.

D'autre part, M. Joubert ne songea pas à mettre à profit le conseil de M. Molé et à tirer de la précieuse malle, à laquelle la lettre de ce dernier fait allusion, « ce volume composé d'un bout à l'autre des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux, le plus excellent et le plus goûté des volumes » Il avait déjà, on se le rappelle peut-être, reçu de M. de Fontanes l'année précédente une recommandation du même genre, mais il réservait les trésors de son esprit si riche et si fécond, de sa conversation si neuve et si variée, pour le cercle d'amis qui lui était cher et n'avait ni l'ambition ni le goût de la publicité. « Le ver à soie, a-t-il dit, file ses coques, et je file les miennes. Qui les dévidera? Comme il plaira à Dieu ! » On sait que M. de Chateaubriand commença bien longtemps après la mort de son ami ce pieux dévidage et que M. P. de Raynal, reprenant le même travail, sut encore découvrir de précieux fils à ajouter à cet écheveau déjà si riche.

La première lettre à M. Molé que nous offre la correspondance de M. Joubert, postérieurement aux conseils datés du Marais, prouve que l'aimable solitaire de Villeneuve ne gardait aucun fâcheux souvenir de ces conseils. Sa lettre du 18 novembre 1804 débute ainsi : « Venez aussitôt que vous le pourrez, et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité ! »

Il insistait d'autant plus pour recevoir la visite de M. Molé que M. de Chateaubriand était alors à Villeneuve, et, après avoir parlé de sa santé, il continue ainsi : « Préparez-moi tous vos conseils; je les écouterai avec attention, je les suivrai tant que je pourrai... Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous, et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi, ou qu'on me parle de moi, soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur. »

Il termine ainsi cette lettre : « Adieu, je vous embrasse, je vous attends, je vous désire. C'est beaucoup, dans l'apathie où je suis noyé malgré moi. »

Nous trouvons dans la correspondance de M. Joubert de nouvelles lettres à M. Molé en date des 9 janvier, 18 février et 10 mars 1805; elles l'entretiennent encore de son ouvrage1, et la dernière décrit très simplement l'hospitalité de Villeneuve :

1. Voir Pensées, I, 138 et suiv. ↩

« Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise ; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation, pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que malgré moi je n'aie pas à vous offrir une tête bien libre; mais je ferai de mon mieux.

» Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici dans le carême, in utroque. »

Le 19 avril, avant de rentrer à Paris, il écrit encore à M. Molé. Ayant appris que les Essais sont à l'impression, M. Joubert parle des transes où l'a mis cette nouvelle. Il exprime aussi sur le genre d'esprit et le caractère de M. Molé d'autres inquiétudes qu'il appelle purement philosophiques, et, après les longues et intimes communications dont il a été si prodigue, il signale avec la sollicitude la plus affectueuse et la perspicacité la plus clairvoyante une disposition fâcheuse chez l'auteur à s'enfermer dans les idées qu'il aura une fois formulées et à ne pas ouvrir peut-être suffisamment son esprit aux enseignements si variés de la vie :

« Ma dernière lettre a bien pu être tiède et même très maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contre-temps. Celle-ci probablement ne sera pas chaude non plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres ? Ne suis-je pas sûr que personne au monde ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais ? Les transes où m'a mis votre impression, depuis que j'en ai eu la première nouvelle, en sont une bonne marque pour moi. Il y a en effet dans votre ouvrage des opinions et des expressions remarquables, des idées du caractère le plus haut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues, et que je vous verrais volontiers jeter au public. Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, non seulement dans vos opérations, mais dans vos goûts ; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz; que vous n'enchainiez en vous cet attrait pour la variété, cette inconstance naturelle à l'esprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes et même à des jugements opposés, l'enrichissent en le promenant et par ses erreurs mêmes le dressent à ne plus se tromper. Croyez que, si le Giel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle pourrait fort bien être en littérature ce que la mobilité d'humeur dans les enfants et leur curiosité légère sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de • règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal a vous.

» Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explition, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute que, si elles sont fondées, en vous les communiquant, je leur ôte d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver. »

La lettre suivante de M. Molé est datée de Vannes, où il se rendait assez fréquemment près de sa mère et de madame de Lamoignon, sa grand'mère. Madame Molé, après avoir perdu sa plus jeune fille et assuré l'établissement de ses deux autres enfants, avait quitté le monde et institué à Vannes la congrégation des Sœurs de la charité de Saint-Louis. M. le marquis de Ségur, dans l'ouvrage plein d'intérêt qu'il a consacré à la vie de son arrière-grand'tante1, nous montre la jeune veuve, au moment où elle apprend la mort tragique de celui qu'elle a appelé elle-même dans son testament « l'homme le plus vertueux comme le meilleur », offrant généreusement à Dieu le sacrifice d'une liberté si cruellement recouvrée. La réalisation de ce vœu fut retardée par les soins que madame Molé devait à l'éducation de ses enfants; mais, vers 1802, suivie de madame de Lamoignon, sa mère, elle se rendit à Vannes et se plaça sous la direction de Mgr de Pancemont, récemment nommé évêque de ce diocèse et qu'elle avait connu curé de Saint-Sulpice à Paris pendant la Terreur. Elle fonda bientôt, pour remplacer d'anciennes congrégations anéanties par la Révolution, un institut qui devait travailler avec ardeur a la sanctification des âmes et à l'instruction des enfants abandonnés, et qui compte aujourd'hui un grand nombre de maisons dans deux diocèses de Bretagne.

1. Voy. la Vie de madame Molé, fondatrice de l'Institut des Sœurs de la charité de Saint-Louis, 1880, Bray et Retaux, p. 63, ↩

La marquise de Lamoignon, sans prononcer elle-même de vœux, porta jusqu'à la fin de sa vie l'habit de professe et mena pendant trente ans l'existence d'une véritable religieuse ; elle s'éteignit, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, entre les bras de celle qui avait été la comtesse Molé, mais que ses orphelins connaissaient seulement sous le nom de mère Saint-Louis.

Lors même que M. Molé fut devenu un personnage politique important, il trouva toujours le temps de visiter l'humble monastère de Vannes, et, quand sa mère mourut à son tour au mois de mars 1825, il s'empressa d'abandonner au profit des établissements qu'elle avait créés ce qu'il devait recevoir dans la succession.

Le lecteur se rappelle sans doute la demande que l'été précédent, à Champlatreux, M. de Chateaubriand avait faite à son hôte de lire son manuscrit : « l m'a persécuté, disait M. Molé à M. Joubert, pour lui montrer quelque chose ; je lui ai promis de le faire avant six mois. » La parole donnée fut tenue, et M. de Chateaubriand reçut communication des Essais; mais l'illustre écrivain, fort occupé de ses propres ouvrages, n'avait sans doute pas consacré à son examen autant de soin que M. Joubert; plus poète que philosophe, il ne s'était pas d'ailleurs placé au point de vue de M. Molé et n'avait recherché dans le livre que les beautés de forme. L'austérité littéraire de l'auteur fut quelque peu surprise des observations de M. de Chateaubriand et plus choquée encore de ses éloges. Il en apprécia davantage les lumières et le dévouement de M. Joubert et lui écrivit dans des termes qui indiquent la confiance la plus complète et la plus affectueuse.

Vannes, ce 29 avril 1805.

« Je veux vous écrire de ma retraite; j'ai du temps à moi et je pense sans cesse à vous. Je crois bien que je pense à vous, j'ai cent mille raisons pour le faire. D'abord je vous aime, et vous regrette dès que je ne vous vois pas, secondement, nos dernières conversations me roulent dans la tête; enfin j'ai avec moi mon ouvrage et les remarques et les commentaires de notre ami; or vous imaginez bien comment toutes ces choses-la me ramènent à vous. Je veux vous faire juge entre ces remarques et moi. Vous me direz si je les juge avec partialité ou justice. En vérité, il me semble que leur auteur n'a pas lu l'ouvrage. Rien de ce qui en fait le fond ne paraît avoir été jusqu'à lui. Ses regards n'ont été frappés que de ce qui y fait feu pour ainsi dire. Je vous jure que j'en ai l'esprit troublé. Si cet écrit n'est remarquable que par ce qu'il a aimé, c'est-à-dire par des tours heureux, quelques expressions frappantes, je n'y veux plus penser. Je méprise ce genre de mérite, lorsqu'il est isolé; il me ferait autant de peine d'être seulement cité comme artiste ou pour quelques saillies qu'il me ferait plaisir d'être mis au rang des esprits d'une certaine force et d'un jugement sain. Vous voyez que je vous parle avec franchise. Je ne sais plus que penser de ce travail, fruit de cinq années; je viens de tout relire : La Bruyère a dit : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon, et fait de main d'ouvrier. » Si La Bruyère a bien dit, je crois pouvoir être tranquille. Mais écoutez mon projet : je compte, si cela ne vous déplaît pas, aller vous lire moi-même tout ce que vous ne connaissez pas ; et cela aussitôt mon retour. Je désire assister à la naissance de vos impressions, vous porterez ensuite un jugement général que nous discuterons. Je ne serai content que quand nous serons demeurés d'accord sur tous les points. Il n'y a que vous qui puissiez me faire faire un tel souhait. C'est que j'ai cru m'apercevoir qu'à nous deux nous trouvions toujours la vérité. Nous nous complétons réciproquement. J'espère dans quinze jours vous revoi et tous nos amis. Adieu, aimez-moi comme je vous aime. »

M. Molé, voulant hâter la publication de son ouvrage, prie M. Joubert d'en terminer l'examen. Les deux amis avaient de fréquentes entrevues à cette époque, et M. Molé, pour pouvoir s'entretenir plus à l'aise avec celui qui avait si bien justifié sa confiance, venait souvent lui demander à dîner rue Saint-Honoré :

Sannois, mardi, 1805.

« Je vous verrai vendredi ou samedi; je vous en prie, ayez lu et jugé mes deux chapitres pour cette époque. Je suis pressé que nous avancions dans notre examen. Je voudrais avoir mis la dernière main avant l'hiver. Je ne vous ai jamais dit les raisons qui me rendent assez pressé de publier; j'en ai de tous les genres, vous en jugerez. J'en ai de bonnes, de mauvaises; mais les mauvaises sont encore des raisons.

» Depuis que je suis ici, j'ai spiritualisé comme il faut l'amour de soi. Vous aviez raison, j'ai aussi fait la correction au commencement du beau.