Madame de Guitaut. — M. Frisell. — Mademoiselle de Chastenay
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les événements si terribles de la Révolution ne devaient épargner aucun des correspondants de M. Joubert. Nous avons vu M. de Fontanes exposé aux périls du siège de Lyon, madame de Beaumont frappée de malheurs extraordinaires et survivant presque seule à tous les siens, M. de Chateaubriand obligé d'émigrer en Angleterre, sa femme enfermée dans les prisons de Rennes, M. Molé enfin impuissant à arracher son père à l'échafaud. Les années 1793 et 1794 entraînèrent aussi de cruelles épreuves pour madame la comtesse de Guitaut.
Le marquis de Montmort et sa femme, sœur de M. de Guitaut, s'étaient décidés à suivre l'exemple d'une grande partie de la noblesse et à quitter la France; madame de Guittaul refusa au contraire d'émigrer et prit la résolution courageuse de défendre avec son mari la vieille terre d'Époisses, habitée douze cents ans auparavant par la reine Brunehaut et son fils Thierry II, sanctifiée par le passage de saint Colomban, fondateur de l'abbaye de Luxeuil1, et où la famille de Guitaut était établie elle-même depuis près d'un siècle et demi. Protégés par l'affection et la reconnaissance des habitants du village, ils menèrent pendant quelque temps une existence assez paisible; mais, lorsqu'après la mort du roi, les passions révolutionnaires furent arrivées leur paroxysme, la situation devint pour eux très dangereuse. Les biens des émigrés, d'abord mis sous séquestre, avaient été déclarés propriété nationale par la loi du 6 septembre 1792, qui rétablissait la confiscation abolie depuis 1790; au mois de mars 1793, les émigrés eux-mêmes furent bannis à perpétuité du territoire français et frappés de mort civile. La société populaire de Semur, dominée par quelques fougueux agitateurs, obéissait aveuglément alors au mot d'ordre des jacobins de Paris; elle réclama l'exécution de la loi contre le marquis et la marquise de Montmort, copropriétaires d'Epoisses. L'ordre fut bientôt envoyé de Dijon à la municipalité locale de mettre sous la main de la nation et de vendre les biens meubles et immeubles formant la part des émigrés. Madame de Guitaut, dans un état de grossesse avancée, et son mari refusèrent de reconnaître ceux qui se présentaient au nom de la loi, mais ne purent leur opposer qu'une résistance passive. Les scellés furent mis sur une partie du château et la moitié des terres divisées en lots; quelques jours plus tard, on procéda à la vente des biens confisqués : les châtelains d'Epoisses eurent la douleur de voir enlever et mettre à l'encan un grand nombre de précieux tableaux de famille et de ne plus être-considérés comme propriétaires que de la moitié de leur domaine. Il semblait du moins que satisfaction complète avait été donnée ce que les révolutionnaires de tous les temps parent du nom pompeux de légalité, et que les ci-devant seigneurs d'Epoisses avaient acquis le droit de vivre en paix dans la portion du château ou ils étaient relégués. Des épreuves d'une autre nature les attendaient : l'un des plus ardents meneurs de Semur, destiné à remplir plus tard le rôle d'accusateur public à Dijon et ennemi juré des aristocrates, venait d'être nommé procureur général syndic du département de la Côte-d'Or; il prescrivit l'arrestation de M. et de madame de Guitaut. Par un reste de pitié pour l'état de la comtesse, accouchée prématurément sous le coup d'émotions si pénibles, l'injonction n'avait pas été complétement exécutée, et les deux suspects étaient gardés à vue dans leur demeure. Irrité de la manière dont ses ordres étaient suivis, le procureur syndic fit partir un de ses émissaires, qui arriva le 9 novembre 1793 à Epoisses et ramena les prisonniers à Dijon.
1. M. le comte de Montalembert place à Epoisses l'un des miracles du célèbre colonisateur irlandais. Voir Moines d'Occident, II, 436 et suiv. ↩
Madame de Guitaut a fait elle-même le récit de son arrestation, et sa lettre peut être considérée comme un document historique : elle figure en effet dans le rapport fait en mars 1795 aux sections de Semur et imprimé par ordre de l'assemblée générale de la Commune, qui protesta au mois d'avril suivant contre les excès de la Terreur :
« Je fus arrêtée le 18 brumaire an II, six semaines après une couche fâcheuse. Il y avait quinze jours que j'avais une fièvre continue; le chagrin la redoubla; je devins toute couverte de boutons laiteux. Dans cet état, quatre jours après mon arrestation, A... vint me signifier que j'eusse à me préparer à partir pour Dijon le lendemain. Cette nouvelle, annoncée de la manière la plus dure, me causa un tel effroi que l'extrême faiblesse où j'étais augmenta, au point de m'ôter l'usage de mes sens. Revenue à moi, je me soulevai sur mon séant pour représenter à X... qu'il m'était impossible en si peu de temps de préparer ce qui m'était nécessaire pour le voyage.
« Il me répondit que je n'avais besoin de rien. Je lui dis qu'il me fallait une voiture, puisque je n'étais pas même en état de sortir du lit. Il me répondit que, si je n'en avais pas, l'on m'attacherait à la queue d'un cheval. Je lui dis : « Est-ce que je vous ai jamais fait quelques peines pour chercher à m'en accabler aujourd'hui? - Non, dit-il, mais vous êtes une aristocrate. Si vous ne pouvez pas marcher, l'on vous mettra dans un tombereau, vous coucherez de prison en prison, et la nation vous donnera vingt-cinq sous par jour, comme à tous les autres criminels. » Je lui dis : « Qui vous a dit que j'étais criminelle? De quoi suis-je accusée ?i Il répondit : « Je n'en sais rien; mais prévenue ou convaincue, c'est à peu près la même chose. »...
Du champ-pechpeyrou-Guitaut
1. Charlotte-Victoire du Champ-d'Assaut avait épousé Charles-Guillaume-Jean-Baptiste-Louis de Pechpeyrou-Comminges, comte de Guitaut, marquis d'Époisses.
M. et madame de Guitaut retrouvèrent dans les prisons de Dijon de nombreux représentants de la noblesse de Bourgogne, qui comme eux avaient cru devoirrester en France, et dont quelques-uns furent condamnés à mort et exécutés. Ils y rencontrèrent aussi un Anglais, M. Frisell, dont le nom figure plusieurs fois dans les lettres de madame de Chateaubriand et de M. Joubert, et avec lequel ils se lièrent bientôt d'une étroite amitié.
M. Fraser-Frisell appartenait à une famille d'origine française; l'un de ses ancêtres avait suivi en Angleterre Guillaume le Conquérant. Après avoir fait ses études à l'université de Glasgow, il était venu en France et s'y trouvait, quand éclata entre les deux peuples une guerre qui devait être si longue et si terrible. Il n'eut pas le temps de retourner dans son pays et se réfugia à Semur, où paraissent l'avoir attiré des relations anciennes avec la famille Guéneau de Mussy. Bientôt fut publié le décret de la Convention du 1er août 1793, qui dénonçait le gouvernement anglais à tous les peuples, déclarait Pitt l'ennemi du genre humain et prescrivait l'emprisonnement immédiat de tous les étrangers, considérés comme agents secrets du ministre anglais. M. Frisell fut signalé à la société populaire de Semur, arrêté et conduit dans les prisons de Dijon : « Venu en France, a-t-il écrit lui-même, dans ma grande jeunesse, au sortir du collège, où j'avais été élevé dans l'amour des républiques anciennes, j'ai été vite guéri de mes illusions politiques, en voyant ce qui se passait sur cette terre classique de la liberté; arrêté et enfermé pendant quinze mois, j'ai eu le loisir de réfléchir sur les bienfaits du gouvernement démocratique. Mais, si le gouvernement était détestable, j'ai trouvé dans ma prison des hommes excellents, et j'y ai formé des liaisons qui dureront autant que moi. »
La chute de Robespierre suspendit les exécutions capitales, et les prisons se vidèrent peu à peu. Dans l'automne de 1794, M. et madame de Guitaut recouvrèrent leur liberté, en même temps que M. Frisell. Ce dernier, privé de ses revenus et des moyens de retourner en Angleterre, accepta avec reconnaissance l'hospitalité qui lui fut offerte à Époisses et put assister aux démonstrations touchantes de dévouement et d'affection qui accueillirent le retour de ses compagnons de captivité. Mais ceux-ci éprouvèrent en arrivant une douloureuse surprise : la moitié du château n'existait plus ! Les nouveaux acquéreurs avaient fait démolir six des vieilles tours d'Époisses, constructions militaires de divers temps reposant sur les assises de la villa mérovingienne !
M. Frisell resta plusieurs années chez ses nouveaux amis et ne rentra en Angleterre qu'après la signature du traité d'Amiens, quand les ports français furent rendus à la libre navigation. Se trouvant de nouveau en France en 1803, à la rupture de la paix, il fut arrêté une seconde fois : « Englobé, écrit-il encore, dans la mesure générale qui privait de leur liberté tant d'Anglais venus en France sur la foi des traités, j'ai apprécié à son tour le gouvernement militaire, quoique j'aie eu à me louer personnellement du premier consul. Lorsque Bonaparte apprit que je menais une vie littéraire, que j'avais été quinze mois victime d'un gouvernement qu'il aimait encore moins que moi, il m'envoya spontanément, non seulement la permission de rester à Paris, mais de voyager dans toute la France. »
M. Frisell se plaisait beaucoup à Paris, et il ne tarda pas à entrer en rapports avec les hommes les plus distingués de l'époque; il se lia particulièrement avec M. de Chateaubriand et M. Joubert. Il était lui-même fort instruit, parlait le français comme sa langue maternelle1 et connaissait à fond notre littérature; sa science du grec lui valut de la part de M. de Chateaubriand le surnom familier de « gréco-anglais ».
1. M. Frisell a publié en français une Étude sur la constitution de l'Angleterre, avec des remarques sur l'ancienne constitution de la France, 1820, Le Normant ↩
L'intelligence de M. Frisell était ouverte et pénétrante, et sa conversation très spirituelle et très mordante empruntait une originalité particulière à son flegme tout britannique. Les manières habituellement froides et l'affectation d'indifférence, sous • lesquelles il dissimulait un cœur excellent, étonnaient quelquefois ses amis plus expansifs et avaient particulièrement pour effet d'exciter l'humeur un peu nerveuse de madame de Chateaubriand.
Il conserva toujours avec la famille de Guitaut les relations les plus affectueuses et faisait presque tous les ans de longs séjours à Époisses, où il était d'ailleurs installé suivant ses goûts. Quoique possesseur d'une belle fortune, M. Frisell avait des habitudes fort simples et dépensait la plus grande partie de ses revenus à voyager. M. de Chateaubriand, écrivant en 1805 à M. Philibert Guéneau de Mussy, représente en quelques traits l'existence de leur ami commun : « Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie1. »
1. M. Frisell eut d'une première union une fille qu'il perdit en 1832, à Passy, à l'âge de dix-sept ans, au moment, nous dit l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, où la jolie madame Delessert terminait son portrait. M. de Chateaubriand, arrêté quelques jours après pour complot contre la sûreté de l'État, à l'occasion de la descente en France de la duchesse de Berry, composa dans sa prison pour mademoiselle Élisa Frisell la poésie : « Jeune fille et jeune fleur. » M. Frisell, marié plus tard à mademoiselle de Courteil, qu'il avait rencontrée à Epoisses, eut une seconde fille, dont madame de Chateaubriand fut la marraine : mademoiselle Marie Frisell a épouse M. Bartholoni, qui, après avoir été sous l'Empire député au Corps législatif, est aujourd'hui membre de la minorité courageuse du Conseil municipal de Paris. ↩
En venant en Bourgogne, M. Frisell s'arrêtait souvent sur la route chez M. Joubert. Il servit naturellement de lien entre Epoisses et Villeneuve. Madame de Guitaut était d'ailleurs faite pour apprécier M. Joubert : élevée à Saint-Cyr, elle avait conservé l'esprit et les manières du dix-huitième siècle, et chez elle l'énergie du caractère s'alliait à la grâce et à la bonté.
Plusieurs fois elle avait insisté pour recevoir M. Joubert, que sa santé délicate et son amour pour la vie de famille ne disposaient pas à s'éloigner de Villeneuve pendant la saison d'été. Il fallut, dans l'automne de 1807, une invitation particulièrement pressante pour le décider i se rendre au désir de madame de Guitaut. Il partit avec son frère, chargé à cette époque des fonctions importantes de procureur impérial près le tribunal de la Seine : M. Arnaud Joubert joignait à un extérieur agréable des manières très distinguées et un très aimable caractère.
Les deux frères passèrent quelques jours à Époisses et y furent entourés des attentions les plus prévenantes : « Mon frère et moi sommes bien déterminés, écrit dans les premiers jours d'octobre 1807 , M. Joubert à madame de Guitaut1, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Époisses ; ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par l'avenir. Le passé, c'est madame de Sévigné; le présent, madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grand-père, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli !i Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs, car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à lui-même que je le livre à ses agréments ! Mais, cette fois, moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher 1. »
1. Voy. Pensées, I, 172. ↩
Lessouvenirs de madame de Sévigné, pour laquelle M. Joubert éprouvait une très grande admiration, et qui, disait-il, lui était « toutes choses », abondaient à Époisses, où elle avait séjourné plusieurs fois en se rendant dans le voisinage à sa terre de Bour. L'une des filles de madame de Guitaut que M. Joubert nous représente si charmantes, a épousé le comte de Virieu et la seconde le comte de Deservillers.
billy. Elle aimait beaucoup l'arrière-grand-père de M. de Guitaut, le comte Guillaume, lieutenant général dans l'armée de Condé, et qui, rentré en grâce après la Fronde, était devenu chevalier des ordres. Elle le trouvait « de bonne compagnie et le plus aimable ami du monde ». - « Cette maison, écrit-elle d'Epoisses le 25 octobre 1673 ' sa fille, est d'une grandeur et d'une beauté surprenantes. M. de Guitaut se divertit fort à la faire ajuster et y dépense bien de l'argent. » Elle retrouvait l'hiver ses amis à Paris; et, quand madame de Guitaut devenue veuve habita plus longtemps Époisses, madame de Sévigné manifesta le regret de la rencontrer moins souvent, « surtout, disait-elle, le matin notre messe, ou je me trouvais heureuse de vous voir un moment et d'être à deux pas de vous. » Madame de Guitaut fut souvent chargée de surveiller les « pauvres affaires de Bourbilly, › et madame de Sévigné lui adressa plus d'une fois ses remerciements pour une amitié si obligeante.
Les lettres de la marquise, celles que le grand Condé avait écrites au comte de Guilaut étaient gardées pieusement à Époisses ; M. Joubert prit le plus vif intérêt à ces précieux témoignages du passé. Sa seconde lettre à madame de Guitaut nous montre qu'il fut aussi très frappé du portrait de l'ami de madame de Sévigné, dont le visage, écrivait-il, aurait beaucoup aimé celui de M. Molé1. Ce tableau faisait partie de la collection très précieuse mise à l'encan pour moitié en 1793 ; il avait heureusement échappé à la confiscation et représentait le comte en grand costume de chevalier des ordres, avec le manteau, la perruque, le chapeau à plumes, et « ce bon air et cette bonne mine » vantés par sa voisine de Bourbilly2.
1. Voy. Pensées, 1, 171. ↩
2. M. Joubert put admirer d'autres toiles d'un bien grand prix, conservées encore aujourd'hui à Époisses par le petit-fils de ses hôtes. Les portraits de famille les plus remarquables sont ceux de madame de Chamillard, femme du ministre de Louis XIV, par Largillière, du maréchal et du chancelier de Marillac, par Philippe de Champagne. Nous citerons parmi les tableaux historiques : un portrait du grand Condé offert par le prince à son lieutenant quelques mois après la bataille des Dunes, où ils avaient été battus ensemble par Turenne; un Louis XIV et un Bossuet, attribués à Rigaud; un portrait de la grand'mère de madame de Sévigné, madame de Chantal, donné par la sainte elle-même au marquis d'Époisses, beau-père du comte de Guitaut, entre les mains duquel elle avait au nom de son fils prêté foi et hommage pour la baronnie de Bourbilly. ↩
Une lettre adressée à madame de Vintimille nous montre que M. Joubert, pendant son court séjour à Époisses, eut le temps de visiter le château du comte de Bussy-Rabutin et celui de la marquise de Sévigné : « J'ai fait le tour du monde, écrit-il. J'ai vu le château de Bussy, où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV. Mourez de honte ! Au milieu de ces curiosités mon premier et unique mouvement a été de m'écrier : « Ah ! où est madame de Vintimille? » Le portrait que nous avons vu ensemble autrefois chez madame de Muy est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint, mais il a plus de feu et plus de vie; on y retrouve davantage, pour ainsi dire, une nature qui a été prise sur le fait. J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly »
Le château de Bussy, situé à peu de distance d'Époisses et près d'Alise-Sainte-Reine et de Flavigny, contient encore une collection très curieuse de tableaux que Bussy-Rabutin s'était plu à y rassembler pendant son exil de dix-sept ans1. Celui que Turenne appelait « le meilleur officier de l'armée, pour les chansons » s'était fait représenter lui-même plusieurs fois : d'abord au milieu des hommes de guerre les plus illustres de l'époque, entre le maréchal de Clairambault et le maréchal Duplessis-Praslin, puis dans la galerie des femmes du temps, principale curiosité du château, en costume semi-mythologique et semi-militaire. Il trône ainsi, sous les traits d'un demi-dieu, au milieu des beautés les plus séduisantes de l'époque, dont il a orné l'image de ses malicieuses appréciations. Madame de Sévigné, appelée par lui la plus jolie fille de France, et dont il eut tant de peine à oublier les rigueurs, a su échapper cette fois à la verve railleuse de Bussy qui la proclame « femme d'un génie extraordinaire et d'une solide vertu, compatible avec beaucoup d'agréments ».
1. Le château de Bussy appartient aujourd'hui au comte de Sarcus, qui s'est attaché à y conserver tout ce qui rappelle l'ancien propriétaire ↩
Après avoir vu le château de Bussy, M. Joubert tint à connaître les lieux habités par madame de Sévigné. Il se rendit en compagnie de M. Frisell à Bourbilly, bâti au centre d'une de ces vallées du Morvan si bien décrites par M. de Chateaubriand dans sa première lettre à M. Joubert, « irrégulièrement dessinées dans les détours d'une multitude de petites montagnes1 ». Le brouillard, nous apprend M. Frisell, empêcha M: Joubert de bien juger la situation, mais l'imagination si heureuse dont il était doué lui permit de parer le séjour de madame de Sévigné des couleurs les plus riantes. Il put se la figurer arrivant à Bourbilly et écrivant aussitôt à sa fille : « J'arrive présentement dans le vieux château de mes pères. Voici où ils ont triomphé suivant la mode de ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais laissés ; » et il ne manqua certainement pas de visiter la chapelle où avait été célébré le mariage du grand-père de madame de Sévigné avec la fille du président Frémyot et où celle qui devait être fondatrice de la Visitation fit, après la mort de son mari, le vœu de se consacrer à Dieu.
1. Le château de Bourbilly, vendu en 1719 par la petite-fille de madame de Sévigné, madame la marquise de Simiane, passa successivement entre les mains de différents propriétaires, et fut en dernier lieu, vers 1814, acheté par M. de Caux. La petite-fille de celui-ci épousa en 1838 M. de Franqueville, qui devint plus tard directeur général des ponts et chaussées, et leur fils, propriétaire actuel de Bourbilly, a récemment fait exécuter une restauration complète de cette demeure célèbre. ↩
M. Joubert prit le plus grand intérêt à voir tous ces lieux que les lettres de madame de Sévigné lui avaient rendus familiers, et il lui fallut, pour s'éloigner d'Époisses faire effort sur lui-même et résister en même temps aux sollicitations pressantes de ses hôtes.
Revenu à Villeneuve, il remercia très vivement madame de Guitaut de son accueil, en lui rappelant qu'il n'était pas à mille lieues d'Époisses, mais qu'il se trouvait sur la route de Paris et serait bien heureux de la voir au passage.
Madame de Guitaut répondit à M. Joubert, en lui reprochant d'être resté si peu de temps près d'elle et en le pressant de revenir le 4 novembre avec son frère pour la saint Charles, fête des châtelains d'Époisses -
A m. Joubert, a Villeneuve
Époisses, ce 6 octobre 1807.
« Comment avez-vous pu penser, Monsieur, me devoir des remerciements pour avoir su vous apprécier, pour avoir joui du plaisir de vous voir et pour avoir désiré d'en jouir plus longtemps? Si le pays que vous habitez n'est pas à mille lieues du mien, celui-ci n'est pas à mille lieues du vôtre, il vous est facile de franchir la distance qui nous sépare; tenez-vous, je vous prie, pour prié, pour invité de venir nous voir, lorsque vous aurez quelques instants à donner à vos amis. Vous en trouverez un dans la personne de M. Frisell et plusieurs autres toutes prêtes à être mises du nombre, si vous avez pour elles autant d'estime qu'elles en ont conçu pour vous.
i Il me paraît impossible qu'en votre qualité d'observateur, vous vous teniez pour content de ce que vous avez vu dans nos cantons; c'est ce qui s'appelle voir à travers un brouillard, et, malgré votre perspicacité je ne puis croire que vous ayez pu démêler les objets, de manière à vous en rendre un compte satisfaisant. Il faut donc les revoir et, pour que vos premières observations se joignent plus facilement aux secondes, il ne faut pas les trop éloigner les unes des autres.
» M. Frisell est absent depuis quelques jours ; il est allé d'abord à Monthard assister à une fête qu'a donnée madame de Buffon, pour laquelle il a composé des couplets très jolis. Il doit être à présent à Châtillon chez madame de Chastenay. Il a reçu votre lettre, Monsieur, le soir de son départ.
» Mes filles, déjà sensibles à votre mérite, Monsieur, me prient de vous faire leurs compliments, ainsi que leur papa. Tout ce qui habite le vieux château d'Époisses désire de vous y revoir ainsi que monsieur votre frère. Vous seriez bien aimables l'un et l'autre de venir nous voir pour la saint Charles : c'est ma fêle, c'est celle de M. de Guitaut, celle de ma fille aînée et d'un de ses frères ; c'est une fête de famille, à laquelle nos amis veulent bien se joindre. Nous y aurons une comédie du vieux Molière, ce sont les Femmes savantes qui ont emporté les suffrages. M. Frisell est chargé du rôle de Trissotin ; c'est un débutant, mes filles débuteront aussi ; leur mère, qu'on a chargée du rôle de Philaminte, le remplira fort mal; tout cela n'est pas fait pour exciter la curiosité, je le sais; mais je sais aussi que vous ne pouvez pas être insensible au plaisir que nous aurions de vous posséder ici et d'y recevoir le témoignage des sentiments d'estime que vous m'avez inspirés.
› du champ de Guitaut
M. Joubert eut certainement quelque mérite à ne pas se rendre à cette invitation ; M. Frisell ne tarda pas d'ailleurs à se joindre aux instances de madame de Guitaut. Dans la lettre qu'on va lire, la seule que nous ayons retrouvée de lui, il prie M. Joubert d'amener M. de Chateaubriand, qui avait annoncé son arrivée à Villeneuve et que l'on désirait vivement recevoir à Époisses :
A m. jubert, a Villeneuve
Époisses, ce 19 octobre 1807.
« Je reçus, Monsieur, votre aimable lettre, comme j'allais partir pour un voyage de quinze jours chez madame de Chastenay. Comme son château est au milieu des bois et très loin de tous bureaux de poste, j'ai attendu mon retour à Époisses pour vous répondre. J'arrivai ici hier par des chemins auprès desquels celui de Bourbilly est une allée de jardin.
« En vérité, Monsieur, je suis honteux et presque fâché de tout ce que vous me dites d'honnête sur la prétendue obligation que vons m'avez de vous avoir conduit à l'ancienne demeure de madame de Sévigné; c'est à moi à vous remercier du plaisir de votre conversation pendant la route ; les anecdotes intéressantes que vous m'avez contées avec le charme que vous mettez à tout ce que vous dîtes, m'ont fait oublier le temps et le chemin ; ma jument se trouve fort honorée de votre souvenir, elle s'est fort bien trouvée de son voyage et m'a chargé de vous dire qu'elle était prête i le recommencer avec la même compagnie. D'après les éloges que vous faites de ce pays, je ne sais s'il n'a pas gagné dans votre esprit d'avoir été à peu près invisible pour vous, grâce au brouillard qui le couvrait, quand vous y avez passé. Votre belle imagination l'a orné à sa fantaisie et a complètement suppléé à vos yeux. Je crains qu'un examen plus détaillé ne lui fit du tort; mais le désir de vous revoir l'emporte sur cette crainte et je souhaite de tout mon cœur d'être une seconde fois votre cicérone par un temps qui n'exigera pas de parapluie. Madame de Guitaut, qui me sait très grand gré de lui avoir procuré votre connaissance, dit que, pour lui prouver que vous pensez d'elle le quart du bien que vous voulez bien me dire, il faut que vous reveniez la voir. Tout le monde ici désire comme elle de vous revoir, car vous avez eu bientôt fait la conquête du château. Voici un temps superbe pour faire une petite excursion : nous jouerons le 4 novembre les Femmes savantes pour la fête de madame de Guitaut; ce serait une fête de plus pour nous tous de vous voir arriver avec votre frère et M. de Chateaubriand. D'après ce que vous m'avez mandé, il doit être actuellement chez vous. Madame de Guitaut serait charmée de le voir. Après avoir fait le tour de la Méditerranée, c'est à peine une promenade que de venir ici : les ruines de Bourbilly réveillent des souvenirs aussi aimables que la plupart de celles qu'il a vues avec tant de danger; si elles ne sont pas aussi belles que celles da l'Egypte, qu'il pense aussi que nous ne sommes pas des Arabes! J'ajoute qu'il est presque honteux pour un aussi grand voyageur que lui de n'avoir pas vu le château de madame de Sévigné, qui est presque à sa porte. Faites-lui, je vous prie, mes très sincères compliments et présentez mes hommages à madame de Chateaubriand. S'ils ne veulent pas venir dans ce pays, je ne passerai pas l'hiver sans les voir à Paris ou à leur campagne. Veuillez bien aussi offrir mes hommages à madame Joubert et soyez persuadé de la parfaite estime et du sincère attachement que vous m'avez inspirés.
Frisell
Aucun des deux amis de M. Frisell ne put se rendre à Epoisses pour la saint Charles. La santé de M. Joubert lui rendait un second déplacement difficile. Quant à M. de Chateaubriand, après être revenu de son voyage en Orient et avoir passé plusieurs mois à Villeneuve, il avait acheté la Vallée au Loup et, brûlant alors de toute la ferveur d'un nouveau propriétaire, il retarda de quelques semaines la nouvelle visite qu'il devait faire à M. Joubert.
Madame de Guitaut voulut bien exprimer à ce dernier le regret qu'elle avait eu de ne pas le recevoir et lui rendit compte de la représentation, où M. Frisell avait rempli les rôles principaux à la satisfaction de tous :
A m. Joubert, a Villeneuve
Époisses, ce 10 novembre 1807.
Vous me pardonnerez facilement, Monsieur, d'avoir laissé lire votre lettre devant vingt-cinq personnes : elle m'est arrivée après la représentation de notre comédie ; je la communiquai simplement à M. Frisell comme partie intéressée; je ne sais comment elle est devenue une lecture générale; l'on était curieux de savoir si votre style avait quelque chose de la rapidité de votre course en Bourgogne, si vous écriviez aussi légèrement que vous visitiez les provinces, si vous parliez de quelques-unes des observations que vous aviez faites en courant la poste; enfin on était curieux, et j'étais complaisante. Ne m'en faites point de reproches, Monsieur; l'on a trouvé votre style charmant et par les raisons susdites l'on n'a pas été surpris de sa brièveté. Je m'en plaignais intérieurement, parce que je trouvais bien des charmes dans cette lecture. Tout le monde a désiré comme moi de vous voir même de mieux juger du pays et de ses habitants. Croi-- riez-vous, Monsieur, que j'aurais été plus satisfaite que surprise de vous voir arriver la veille ou quelques jours même avant ma fête avec M. de Chateaubriand, que j'avais eu l'honneur de voir à Paris et qui ne pouvait douter de l'extrême plaisir qu'il nous aurait fait? Cette petite course aurait eu quelque chose de chevaleresque qui m'aurait enchantée; en ma qualité de femme, j'aime la Chevalerie; les lieux que j'habite me rappellent les mœurs antiques, je les respecte, et je crois qu'au roman près, que je n'aime pas, je ne le cède en rien à ma tante Aurore. Notre comédie a eu du succès, nos jeunes débutantes n'ont point manqué d'un certain petit talent; notre Trissotin a joué tout aussi bien qu'on joue aux Français, mais il a montré encore plus de talent dans la pelite pièce, qui était l'avocat Patelin ; il faisait monsieur Guillaume; il mériterait une place dans le feuilleton, en défiant la Critique d'oser y prendre la plume. Voilà toutes les merveilles que je puis vous mander de nos cantons, Monsieur. Je ne me flatte pas qu'elles vous intéressent. S'il en eût été ainsi, vous seriez venu partager et ajouter à nos plaisirs. Vous me donnez l'espérance que vous me dédommagerez dans un autre temps. Celui que vous choisirez sera toujours le mien pour vous recevoir avec joie. Soyez-en, je vous prie, aussi persuadé que des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.