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L'Enchanteur 1768—1848
Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 Madame de Beaumont (suite 4)

Madame de Beaumont (suite 4)

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 148–164 · chapitre 10 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Elle a enfin reçu des nouvelles de Villeneuve, et répond en donnant des détails sur la fin de son voyage, sur le traitement qu'elle suit et le pays où elle se trouve :

Au Mont-Dore, ce vendredi 26 août 1803.

« De vous dire que votre lettre m'a fait un extrême plaisir, ce n'est pas vous donner une idée de ce que j'ai éprouvé en la recevant: toutes les inquiétudes, tous les brouillards se sont dissipés en un moment, et me voilà en état de causer avec vous autant que mes forces me le permettront ; mais elles sont très faibles, mes forces ! Je vais reprendre mon récit à Clermont. Je ne vous ai point parlé du pays que j'ai traversé pour y arriver, parce que je n'ai rien trouvé qui me fit grand plaisir, excepté la situation des eaux de Fougues. Je désirais fort que ce fût là le but de mon pèlerinage ; je le désire bien plus, depuis que j'ai vu le Mont-Doré; j'y suis arrivée sous de mauvais auspices. Les environs de Clermont m'avaient paru charmants, je désirais en voir la sortie, mais je suis partie à deux heures du matin. On ne distinguait rien, et, lorsque le jour a paru, cet ennuyeux et éternel Puy-de-Dôme s'est présenté à moi pour ne me quitter de longtemps. A six heures, nous nous sommes arrêtés dans une cabane, où nous avons pris d'excellent lait et du courage contre les cahots ; j'avais trouvé une manière de me coucher sur le matelas, qui me les rendait supportables. Ainsi nous sommes arrivés à Rochefort; il était dix heures ; le cheval devait séjourner : on m'a proposé de dîner, je n'avais point faim. Je me suis promenée le long d'un ruisseau charmant, dans un pays très agréable. Je crois vous avoir entendu parler du château de Rochefort; il fait, entouré de ses vieux arbres et de ses ruines, un effet très pittoresque, et de la route on le voit sous plusieurs aspects également piquants. A midi, nous sommes repartis par une chaleur insupportable. J'ai recommandé au conducteur d'arrêter pour dîner au Drap d'Or, mais il a mangé l'ordre et mon dîner en même temps, car depuis nous n'avons pas même trouvé un morceau de pain. Pour comble d'infortune, un orage qui menaçait depuis longtemps a éclaté, la pluie nous a pris au dos, et, en tournant dans ce chemin qui tourne sans cesse, nous l'avons bientôt trouvée en face; une forte grêle s'y est mêlée, rien du tout ne garantissait le devant de la carriole, de sorte que nous avons été mouillés et glacés jusqu'aux os. Dans cet état, je suis arrivée au Mont-Dore, et, pendant une demi-heure, nous nous sommes arrêtés de porte en porte pour trouver un logement, que nous ne trouvions point; enfin, l'on m'a donné un petit cabinet, et, pendant qu'on le préparait, je me suis réchauffée comme j'ai pu à la cuisine; mais j'étais si fatiguée, si étourdie que je ne savais ce que je disais ni ce que je faisais ; il m'a été impossible de rien manger. Une légion de puces affamées m'a fait de mon lit un enfer, et, lorsque le jour est venu me montrer dans quel affreux bouge j'étais logée, le courage m'a manqué. Aussitôt que j'ai pu me lever, j'ai voulu voir les promenades. On m'a montré une douzaine de pas à faire dans un endroit assez désagréable; je suis rentrée plus triste que je n'étais sortie. A force de monter en gradé et de profiter des départs, je me trouve dans une chambre à feu assez passable, au moins pour le Mont-Dore: mon logement est en face de la fontaine où l'on boit. Vous la rappelez-vous? Le médecin vint me voir le soir, je lui demandai tout simplement une heure pour me baigner, il jeta les hauts cris : me baigner dans l'état où j'étais! Il fallait me reposer d'abord et commencer par boire; je me soumis, et dès le lendemain je commençai à boire deux verres d'eau coupée avec du lait; ils passèrent très bien, et je dormis une grande partie de la journée. Ainsi se passèrent trois ou six jours; mais le sommeil m'abandonna et la toux revint plus violente que jamais ; le dégoût de toute nourriture et la faiblesse étaient extrêmes. Je fis de nouvelles instances pour qu'on me permît de me baigner, je ne pus l'obtenir. Le dixième jour, le médecin me proposa un vésicatoire ; je lui répondis : Vous ne croyez donc pas que je sois en état de supporter les bains? En ce cas je vais demander des chevaux et partir, car je ne ferai pas au Mont-Dore des remèdes que je puis faire ailleurs. Le résultat de la conversation fut un bain pour le lendemain, et le résultat du bain un mieux sensible; ce bain était d'eau mélangée, qu'un mourant aurait pu prendre sans inconvénient. Le mieux s'est bientôt arrêté, mais je n'ai point rétrogradé ; depuis trois jours, je prends des douches sur l'épine du dos, et les bains dans toute leur chaleur; elle est de trente-deux degrés ; j'en suis, à l'étonnement de tout le monde, moins fatiguée que des personnes plus fortes que moi. Je continue de boire; on assure que ces eaux, lorsqu'elles passent bien et ne font point cracher de sang, ne peuvent manquer leur effet, qu'elles sont merveilleuses. Résultat : je tousse beaucoup moins, mais ma poitrine est serrée comme dans un étau ; je ne puis faire quatre pas ni surtout monter sans être étouffée d'une manière extrêmement pénible; je mange un peu plus, j'ai souvent de grands malaises, et je ne me tire d'affaire que par un grand repos. Lorsque je me sens de l'irritation, je m'étends sur mon lit et compte les solives du plancher; avec ce secours, le calme revient. Cette aptitude à l'imbécillité serait assez triste ; elle n'a pas été assez forte pour me faire supporter votre silence sans murmures; vous avez vu mon chagrin, et, si vous saviez ce que c'est que de se trouver seule, malade, au milieu d'indifférents et dans un pays perdu, vous me pardonneriez d'avoir eu besoin d'une preuve matérielle du souvenir de mes plus chers amis.

» J'ignore combien de temps je pourrai supporter les douches, et je partirai dès qu'il sera possible. Vous me demandez ce que c'est que mon médecin: il n'est pas plus mauvais qu'un autre. J'avais d'abord accusé ses lenteurs, mais il paraît qu'il a réellement été effrayé de ma faiblesse : je lui pardonne !

» Votre goût pour les hauteurs me gagne depuis que je me sens écrasée sous le poids des montagnes dont je suis environnée; les géants qui avaient osé combattre les Dieux n'étaient pas plus maltraités que moi. Pas une échappée pour la vue, pas une possibilité de grimper; mes forces ne le veulent pas, et je ne connais pas un seul promeneur qui voudrait d'ailleurs se soumettre à marcher si lentement, à s'arrêter aussi souvent. Je n'oserais pas le demander à une vieille connaissance. En deux mots, je n'ai fait société avec personne. Le climat est un des grands inconvénients du pays: aujourd'hui, un jour d'août; demain, un jour de janvier. Quelquefois on éprouve cette variation dans la même journée. Au reste, on ne se doute ici de l'excès ni de la chaleur ni de la sécheresse, mais les échos ne répètent que des désolations, et les vôtres m'affligent. Je crains que vous ne finissiez par en souffrir. Cependant, songez ce que doit être Paris, son odeur, sa poussière; cette idée me réconcilie avec le Mont-Dore. Je n'ai point reçu la lettre que vous m'avez adressée à Clermont; j'ai passé moi-même à la poste et, depuis moi, une de mes cousines y a envoyé tous les jours. Je regrette beaucoup cette lettre, elle m'eût épargné bien des chagrins.

» Les nouvelles de Rome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes ; j'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable folie.

« Adieu, j'embrasse tendrement madame Joubert. Je ne finis pas cette lettre, je la reprendrai incessamment; je vous écris avec joie, mais avec fatigue, et je suis souvent obligée de m'interrompre pour aller compter les solives »

Le courrier ne passait à Villeneuve que trois fois par semaine, et les lettres du Mont-Dore n'y arrivaient pas régulièrement. M. Joubert, inquiet de la santé de madame de Beaumont, se désolait de ne rien recevoir. Il avait eu cependant des nouvelles indirectes par madame de Vintimille, et il raconte le plaisir qu'il a ressenti en les lisant. La lettre de madame de Vintimille lui avait été remise au moment où il montait en voiture pour se rendre à la maison de campagne d'un de ses beaux-frères : « Je ne l'avais pas ouverte avant de partir, dit-il, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement, lorsqu'en lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de notre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous : la carrossée eut, comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux entants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de terre, et que cela vous engage à guérir et à nous faire part de ce que vous tenterez pour cette bonne œuvre. »

Il ajoute, pour la distraire, que son frère Arnaud, alors en traitement à Vichy, et qui doit passer par le Mont-Dore en revenant à Paris, a rencontré aux eaux un M. de Chazal, vieillard de soixante-seize ans, gai et bien portant, dont le régime consiste à se tenir' en appétit en ne mangeant pas, qui considère une cuillerée à café de miel dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée, comme un régime excellent et recommande surtout de croire toujours qu'on souffre moins que l'imagination ne prétend. La supérieure de Villeneuve, d'après M. Joubert, vit elle-même, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée et supporte à merveille ses quatre-vingts ans. « Vous n'avez que trente et peu d'années, écrit-il en lui transmettant ces détails encourageants; si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée et à compter les solives souvent, vous vivrez autant que la supérieure, et vous serez aussi vive, aussi gaie que le M. de Chazal de mon frère. »

La lettre du 29 août est adressée à madame Joubert ; elle annonce une légère amélioration et se termine par le portrait de la femme de chambre de madame de Beaumont.

Au Mont-Dore, ce lundi 29 août 1803.

« Votre lettre a suivi de bien près celle de M. Joubert, toutes les consolations me sont arrivées à la fois, ma belle dame; j'en avais besoin, car j'étais bien chagrine. Je mettais un prix infini à recevoir un mot de l'un de vous en arrivant; il me semblait que ce mot me donnerait le courage de supporter le long silence de tout le monde. Je n'ai rien trouvé, rien reçu, les courriers arrivaient sans m'apporter ce que je désirais ; je me disais : M. Joubert est peut-être dans ses impossibilités d'écrire, mais Madame, pourquoi garde-t-elle le silence? Je ruminais toute seule tristement et souffrant beaucoup; a présent je n'ai plus de regrets que ceux de vous avoir causé de l'inquiétude. Au reste, quelque soin que j'y eusse pu mettre, mes lettres n'auraient pas été bien r'assurantes ; je suis arrivée bien malade, et, jusqu'au moment où j'ai pris des bains, qu'on ne me croyait pas en état de prendre, j'ai été persuadée que le Mont-Dore serait mon tombeau; c'est la première idée qui m'a frappée en y arrivant, sans avoir cependant l'orgueil de croire qu'il fallait d'aussi hautes montagnes pour m'ensevelir. J'ai ces maudites, maudites montagnes sur le nez ou plutôt sur la poitrine, elles m'oppressent véritablement, et je n'ai d'autre plaisir dans mes promenades solitaires qu'à les déranger, à les empiler, enfin à me faire jour quelque part. Pour en finir de moi, ma belle dame, je vous dirai que, depuis cinq jours que je prends des grands bains et des douches, je suis mieux, et voici à peu près en quoi consiste ce mieux : j'ai plus de forces; la diminution de la toux, je l'attribue au silence et au repos qui sont excessifs; ma poitrine reste opiniâtrement serrée, sans me faire d'autre mal; mais c'est bien assez pour m'ôter l'espoir de guérir. Je dois restituer quelques degrés à nos bains, ils ont trente-cinq degrés, près de trente-six; je n'y reste pas longtemps. Je suis curieuse de savoir si M. votre frère prend ses bains à quarante. Je voudrais trouver un autre mot pour exprimer combien je désire avoir de ses nouvelles; je ne crois, pas avoir eu l'esprit de lui en demander, tant j'étais offusquée de la vue du Mont-Dore, de sa saleté, de ses puces, de ses cochons, de ses habitants et de ses étrangers; peut-être viendra-t-il incessamment, malgré mes représentations et ma description du pays. Je voudrais le savoir, car mon séjour ici est très incertain. Si j'ai la force de supporter les douches de suite, il ne sera pas long, et Dieu sait avec quelle impatience j'attends le jour de la délivrance; je compte m'en aller en litière, pour soigner mon mieux, s'il subsiste. Je rencontrerai peut-être M. votre frère sur son mulet! Quelle joie, quelle surprise, si j'eusse rencontré M. Joubert ! L'impossibilité m'a fait quelque chose de si gros devant les yeux que je n'ai été frappée de cette idée que de souvenir. Dites-lui, je vous prie, M. Joubert, que je suis fâchée de lui voir prendre Villeneuve en aversion. Si son imagination lui représentait Paris, comme je me le représente dans ce moment, il me semble qu'il serait plus indulgent. Vous savez qu'ici nous ne nous doutons ni de la chaleur, ni de la sécheresse. La Dordogne va son train, s'échappant de partout; elle court très vite pour fuir ce vilain pays. Je vois que vous l'avez complètement oubliée; elle est limpide et vive, mais elle est toute nue, sans rivage, sans arbres.

» Je m'aperçois que j'ai très mal répondu à la lettre de M. Joubert; il me parle de madame Saint-Germain. Elle est insupportable en voyage, elle est tout empêtrée. Tout 'ce qui est inutile est sous sa main, tout ce qui est utile manque, elle est toujours effarée, elle ne sait ni faire un compte ni donner un ordre; elle veut tout faire, cela ne se peut pas ; tout manque, je m'impatiente intérieurement; elle prend de l'humeur, et tout finit par s'apaiser sans en mieux aller; ici c'est le train accoutumé. Elle boit des eaux et s'en trouve très bien ; j'en bois, sans qu'elles me fassent ni bien ni mal ; c'est par ordre, ainsi ne grondez pas. Mon habit de cheval serait encore tout neuf, s'il ne m'avait servi contre le froid; il n'y a point ici de selle anglaise, et puis je ne saurais monter toute seule et je ne connais âme qui vive.

» Vous savez, ma belle dame, comme je suis devenue gourmande, d'autant plus que je n'ai point d'appétit; voici l'abrégé de notre cuisine : du beurre détestable, de la viande desséchée, des légumes crus et point de fruits.

» Adieu, ma belle dame; je finis ce griffonnage, interrompu dix fois, pour vous prier de ne pas perdre un moment à me récrire un mot, i cette adresse : « Madame de Vichy, rue des Capucins, pour remettre à madame de Beaumont, à Clermont, département du Puy-de Dôme. »

» C'est une chose merveilleuse que la couche, J'en al pris une d'une demi-heure ce matin, je suis mieux que je n'ai encore été. Dans cette honne disposition, j'embrasse M. Joubert et vous, ma belle dame. J'écrirai à M. Joubert avant mon départ, qui sera, je crois, de demain mardi en huit, mais je m'arrêterai à Clermont. »

Madame de Beaumont annonce ensuite son départ du Mont-Dore et son intention de se rendre Lyon. Elle ne sait pas encore où elle passera l'hiver; et, sans conserver beaucoup d'espoir, elle croit avoir éprouvé quelque bien des eaux.

Au Mont-Dore, ce 4 septembre 1803.

« Combien chaque lettre que je reçois de vous me donne de remords! J'avais fait un effort de courage pour vous écrire de Clermont; je n'y ai pas trouvé un mot de vous, je n'en ai point vu arriver i mon triste Mont-Dore, et, au lieu de jeter tout de suite les hauts cris, comme une sotte enfant, j'ai attendu pour me plaindre que le chagrin inondât mon cœur. Alors je vous ai écrit une lettre bien maussade que je voudrais ravoir, mais que cependant vous me pardonnerez un jour. Vous savez que les malades ressemblent aux enfants, et j'étais bien malade, beaucoup plus que je ne le disais et que vous ne le croyiez. Tous les passants me condamnaient sans rémission, je le voyais, et j'étais de leur avis. Cela ne compte pas; mais le médecin en faisait autant; il m'a avoué que jusqu'à l'effet du premier bain, qu'il ne croyait pas que je pusse supporter et que j'ai pris malgré lui, il trouvait impossible de me tirer d'affaire; j'ai appelé de leur arrêt, jusqu'à une rechute qui sera pour cet hiver; elle sera d'autant plus facile que je n'ai pas perdu l'habitude de tousser. Vous avez eu tort de rire des puces et des cochons et de la saleté du lieu; je vous affirme que, dans l'état de faiblesse où j'étais, le tourment et le dégoût ajoutèrent beaucoup à mes souffrances. Je crois que l'ennui m'est bon, ce qui, d'après Figaro, est bien mauvais signe ; ce n'est pas lui cependant qui me chasse, c'est le froid. Il gèle toutes les nuits, et un vent de nord très violent fait plus mal que les bains ne feraient de bien. Demain donc, je prends ma dernière douche, et après-demain mes adieux au Mont-Dore, où je ne retourne que sous peine de la vie. Je ne voudrais pas donner i un tyran l'idée d'exiler dans un tel lieu. J'irai de là, c'est-à-dire de Clermont, à Lyon; j'y attendrai des lettres qui décideront de mon hiver. Le médecin d'ici me conseille fort de le passer dans le midi de la France et, comme de raison, de revenir l'année prochaine. Je dois avouer que ce médecin, qui ne me plaît pas, est instruit, qu'il est fort simple dans son langage et dans sa médecine, et point du tout charlatan sur ses eaux ; il m'en a fait boire constamment; j'ai obéi, car je suis devenue très docile.

» Je n'ai point reçu de nouvelles de M. de Chateaubriand depuis ma dernière lettre, elles étaient extravagantes de gaieté; j'en trouverai à Lyon, où, quelque parti que je prenne, je resterai au moins jusqu'au 18 septembre; voyez si vous avez le temps de m'y faire parvenir un mot. J'écrirai de Clermont à madame Joubert. Je lui demande pardon de vous avoir inquiétés, je vous en demande pardon à vous-même du fond de mon cœur. Conservez-moi votre amitié, et soyez sûrs tous les deux qu'elle est peut-être le plus fort lien qui m'attache à la vie : Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde. Madame de Vintimille vous a donné de mes nouvelles, mais ne m'a pas répondu. M. Julien m'a écrit; à Paris, il n'a pas voulu me quitter qu'il ne m'ait vue pendue ou plutôt rouée; il m'a embarquée dans un cabriolet que je n'oublierai de ma vie, tant j'en suis restée meurtrie. Vous ai-je mandé que nous avions pensé brûler? Le feu a pris une maison couverte de paille, environnée de maisons couvertes de même ; un peu de vent, but était consumé! Nous en avons été quittes pour la peur.

» Adieu, écoutez patiemment mon bavardage et pardonnez mon silence; j'embrasse vous et madame Joubert »

Les deux lettres suivantes, dont l'une est adressée à madame Joubert, sont écrites de Clermont, où madame de Beaumont s'était arrêtée quelques jours chez madame de Vichy, sa parente, et dont elle avait fort goûté le site et les environs. Elle remercie chaudement ses amis qui lui avaient demandé de venir passer l'hiver près d'eux, mais persiste dans son projet d'aller à Lyon. C'est là qu'elle prit la résolution fatale de se rendre en Italie.

Clermont, le 8 septembre 1803.

« Mon premier soin, en arrivant à Clermont, a été de réclamer cette lettre perdue qui m'a causé tant de chagrin et qui m'a rendue si maussade; on l'a trouvée avec beaucoup de peine, et, lorsque j'ai demandé la cause de cette négligence, on m'a répondu que jamais on ne regardait au dos d'une lettre ; j'ai montré l'avertissement, mais il a bien fallu se payer de mauvaises raisons et se retirer bien vite pour lire mes trésors. Je tenais trois lettres de vous ; l'enfant perdu a eu d'abord la préférence. Je trouve qu'on est sévère pour ce pauvre Mercure, il m'a fait plaisir au Mont-Dore, et il est très en vogue à Clermont. Tout ce que vous me mandez de Fontanes m'a fort divertie, et je me réjouis qu'il relise le livre de notre ami, mais où peut-il prendre que nous ne le voyons pas avec plaisir1? Il me semble qu'on doit lire sur ma figure et qu'ayant si bien le talent naturel d'exprimer la déplaisance, elle devrait aussi exprimer le bien aise; il faut donc prendre mon parti de n'être que maussade. Je vous dirai quelque jour la cause des assiduités de M. de Lézay, elle est vraiment plaisante. Mais combien vous étiez dans l'erreur de croire que l'activité dans laquelle je vivais était une preuve et une cause de mieux ! Elle me tuait; la pauvre goutte d'huile se consumait, avec une rapidité effrayante, je le sentais, et en arrivant au Mont-Dore je ne sentais presque plus rien. Ces eaux ont été chercher de la vie je ne sais où; enfin me voilà marchant sans peine et plus animée que je ne le voudrais, car je crains que l'huile ne brûle trop vite. Me voilà devenue une vraie poule mouillée. C'est ce que vous voulez. Cependant une journée a pensé me faire perdre tout le fruit de mes eaux. Les derniers jours que j'ai passés au Mont-Dore ont été troublés par le vent du Nord le plus froid, et le jour de mon départ il a été si violent qu'il a tout renversé; que, vêtue comme au mois de janvier, j'ai horriblement souffert du froid; il en est résulté que je suis arrivée Clermont avec de fortes douleurs dans le cou, dans les épaules et un rhume qui durera plus longtemps qu'elles n'ont duré. Arriver par un orage et s'en aller par une tempête, il me semble qu'il y a là du guignon! Vous voyez que j'ai bien fait de m'obstiner à rester et de m'obstiner à prendre des bains. Le médecin m'a juré que désormais il n'oserait pas s'opposer au violent désir d'un malade. Quoiqu'il ait vu des exemples merveilleux de ces eaux, il ne revient pas de l'effet qu'elles ont fait sur moi, des forces qu'elles y ont été rechercher.

1. Madame de Beaumont avait mal compris la lettre de M. Joubert; celui-ci avait dit que M. de Fontanes croyait à tort la société de la rue Neuve-du-Luxembourg mal disposée contre un de ses amis. ↩

iJ'ai reçu le 6 septembre votre lettre du 1er et une sans date, mais me fût-elle parvenue dans le fort de ma détresse, croyez-vous que je fusse arrivée au milieu de vous avec l'idée d'y mourir, et c'était la seule qui m'occupât; je n'aspirais qu'à un mot de vous, quoique j'aie vivement senti toute l'horreur de la solitude et que j'aie beaucoup perdu de mon goût pour l'auberge. D'ailleurs, je n'eusse pas été en état de soutenir le voyage. Je n'en ai pas moins senti tout ce qu'il y a de bon et d'aimable dans votre proposition, j'en suis touchée sans en être étonnée ; vous et madame Joubert, êtes bien les amis qui savent aimer de la manière la plus aimable, aussi j'aurais bien dû n'accuser que la poste de votre silence ; je ne me pardonne pas ; mais vous devez me pardonner, parce que j'ai été bien malheureuse; sans l'exactitude de Rome, je me serais crue abandonnée du monde entier. Je vous ai mandé qu'il me serait impossible de vous donner ma marche précise avant d'être à Lyon; ainsi je ne rabâcherai pas. Je veux vous dire que la ville de Clermont m'enchante, ses toits plats, les fontaines, les points de vue, sa cathédrale, tout cela en fait une ville singulière et plus agréable que tout ce que j'ai vu, excepté Lyon. Demain, je dois faire une promenade aux environs : je vous en rendrai compte. Cette pauvre ville est encore tout épouvantée d'un horrible fratricide qui s'y est commis ; c'est l'histoire de Caïn, renouvelée de la Bible, mais beaucoup plus atroce : un frère aîné, mauvais sujet, jaloux de son cadet, jeune homme très intéressant, sachant que son grand-père lui laissait cinquante mille livres, a dans la nuit massacré son frère ; il l'a percé de vingt coups de sabre. La malheureuse mère, venue au bruit, mais trop tard, a été baignée du sang de son fils chéri ; le monstre s'est sauvé. Dans le premier moment de son désespoir, elle a accusé l'aîné de ses fils ; puis elle est tombée dans un affreux délire, chargeant et déchargeant tour à tour le coupable. On n'a pu cacher au vieillard cet horrible événement, et on prétend qu'il se reproche d'avoir élevé ce monstre dans de mauvais principes. Le malheur de cette famille est de ceux sur lesquels l'imagination ne saurait s'arrêter.

» Le médecin de M. votre frère me semble un vieux tou, son régime ne sera pas sûrement adopté par moi; mais je crains bien de vous retrouver à la rôtie et à la cuillerée de miel. Ce soin continuel de sa santé me semble la plus cruelle de toutes les maladies ; et votre vieille prieure, vous appelez cela vivre? Lisez, si cela est possible, cet horrible griffonnage. Madame Saint-Germain m'a tant de fois interrompue de ses sottes et inutiles questions que j'ai fait cent bêtises. Cette lettre devrait être jetée au feu, mais le moyen de la recommencer !

» Adieu, j'écrirai ce soir à madame Joubert. ›

Clermont, 9 septembre 1803.

« Je rentre d'une promenade ravissante, j'ai vu le pont de pierre, ses incrustations, j'ai vu des arbres superbes, des prairies enchanteresses, des perspectives immenses ; toute cette joie s'est terminée par une quinte de toux, telle que je n'en avais pas eu depuis bien longtemps ; elle est suivie d'une violente irritation à la poitrine. Il en résultera donc, de toute la peine que je me suis donnée, que j'aurai acquis la force de résister un peu plus longtemps au mal! M. de Chazal en dira ce qu'il voudra, on n'est pas maître de rejeter une idée noire, lorsqu'elle vous obsède; je plaide ici une cause qui n'est pas la mienne. Plût à Dieu que mon imagination seule fût malade ! Mais pourquoi, ma belle dame, vous entretenir de ces tristes sottises, lorsque je devrais n'employer mon temps qu'à vous remercier de votre aimable lettre, de votre aimable proposition, que je n'accepte pas pour le moment. Je vais à Lyon. Là je me déterminerai ou à revenir, ou à passer mon hiver dans des pays chauds. Je vous écrirai aussitôt que je saurai ce que je veux et ce que je puis.

» Nous avions au Mont-Dore un médecin qui est exactement le pendant de celui de Vichy; c'est un vieux commandeur de Lacépède, qui, pour son plaisir, exerce la médecine depuis quarante ans, qui a fait des cures superbes, qui est grand, maigre, sec, et qui a par-dessus l'autre le mérite de magnétiser; je ne sais malheureusement rien de ses systèmes, car il en a aussi; il marche et fait marcher beaucoup ses malades, voilà tout ce que je sais. Je n'en ai rien dit à M. Joubert, parce qu'il n'aime pas les pendants. J'ai aussi oublié de lui faire complimentdes Mélanges de M. Suard; il les attendait avec impatience, et enfin ils paraissent.