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L'Enchanteur 1768—1848

M. de Chateaubriand

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 5 min de lecture · p. 171–176 · chapitre 12 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce fut en 1800, au retour de l'émigration, que se formèrent, par l'entremise de M. de Fontanes, ainsi que nous l'avons déjà raconté, les relations de M. Joubert avec M. de Chateaubriand. Elles devinrent bientôt très intimes et subsistèrent sans altération jusqu'en 1824, époque de la mort de M. Joubert. Le grand écrivain, qui avait quelques années plus tôt vu disparaître également M. de Fontanes, a bien souvent exprimé le vide laissé dans sa vie par la perte de ces deux amis.

M. Joubert passait, on le sait, une partie de l'année dans sa chère retraite de Villeneuve-sur-Yonne, et M. de Chateaubriand, surnommé par ses amis le * poète voyageur, s'éloignait plus souvent encore de Paris. La supériorité d'esprits si distingués, leur mutuelle confiance, les incidents si considérables et si variés de l'existence littéraire et politique de M. de Chateaubriand, devaient donner le plus vif intérêt à leur correspondance; elle a malheureusement péri presqu'en entier.

Lorsqu'avec une sollicitude qui n'épargna aucune démarche, le premier éditeur de M. Joubert recueillit ses lettres en 1842, il songea d'abord à celles qu'avait dû recevoir M. de Chateaubriand, et il les lui demanda. Mais celui-ci ne les avait pas conservées, et l'on n'en put retrouver qu'une seule, remontant à 1819, et qui est contenue dans le premier volume des Pensées1. Quant aux lettres de M. de Chateaubriand à M. Joubert, les recherches les plus attentives ne m'ont permis d'en réunir qu'un nombre très restreint. M. Joubert avait dû les garder, mais tous ses cartons furent remis après sa mort à M. de Chateaubriand pour la publication des Pensées, et tout porte croire que celui-ci, retrouvant les lettres qu'il avait adressées pendant plus de vingt ans à M. Joubert, les réunitaux documents dont il s'entourait alors pour la préparation de ses Mémoires, et ne songea plus à les rendre; il les brûla sans doute par mégarde, lorsque, plus tard, quittant sa maison de la rue d'Enfer, il mit le feu, comme il le raconte lui-même, ' une grande partie de ses papiers. L'insertion dans les œuvres de M. de Chateaubriand de plusieurs de ces lettres dont l'original a disparu, semble autoriser notre supposition.

1. La copie de cette lettre, qui avait servi de recommandation très originale et très spirituelle près de M. de Chateaubriand à M. Maillet-Lacoste, avait été conservée très précieusement par celui-ci, et fut remise par lui à la famille de M. Joubert. V. Pensées, 1, 259. ↩

Les lettres qu'on va lire sont au nombre de quatre : trois remontent à 1803 et complètent le récit du premier voyage de M. de Chateaubriand en Italie ; la quatrième est de 1822 et datée de Londres, où il venait d'arriver comme ambassadeur.

La première est écrite de Lyon, où M. de Chateaubriand, nommé récemment secrétaire de la légation française à Rome, avait dû se rendre pour recevoir les instructions du cardinal Fesch, son ministre. Elle est adressée tout à la fois à M. de Chênedollé, qui espérait être bientôt attaché à la même légation, et à M. Joubert. M. de Chateaubriand, âgé seulement detrente-cinq ans, était à ce moment dans tout l'éclat de sa réputation littéraire. Le succès du Génie du Christianisme, publié l'année précédente, avait été considérable et de beaucoup supérieur aux espérances de son auteur. Lui-même raconte dans ses Mémoires avec quelles hésitations et quelles craintes il avait, en 1799, dans son exil à Londres, entrepris l'apologie de la religion catholique, qui, après les attaques si prolongées des philosophes, venait d'être exposée aux persécutions les plus terribles : « Quelle espérance pouvais-je avoir, dit-il, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-siècle, de Voltaire, qui avait élevé l'énorme édifice, achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres de l'époque? » Mais l'œuvre, apparaissant au moment ou le Premier Consul signait à la fois le Concordat et la paix d'Amiens, correspondait admirablement au besoin de foi et de consolations religieuses qu'éprouvaient toutes les âmes chrétiennes, après tant d'adversités subies et de spectacles tragiques. Bonaparte le comprit mieux que personne, et, le jour de Pâques 1802, en même temps qu'il ordonnait de publier avec grand appareil le Concordat dans tous les quartiers de Paris et qu'il assistait lui-même, entouré de ses généraux, au Te Deum solennel chanté à Notre-Dame, pour célébrer la paix générale et le rétablissement du culte, il faisait insérer au Moniteur par M. de Fontanes un compte rendu officiel du Génie du Christianisme. M. de Chateaubriand pouvait donc justement écrire vers cette époque: « J'aurai joui à peu près de tous les succès littéraires qu'un homme peut atteindre pendant sa vie1. »

1. Lettre à M. Gueneau de Mussy, 31 août 1803. ↩

On comprendra dès lors le regret qu'il manifeste de quitter Paris, si plein du bruit de son nom. Ce regret était d'autant plus grand qu'il ne trouvait pas le titre de secrétaire de légation tout à fait digne de son mérite; il eût désiré une situation diplomatique plus indépendante, et ne s'était décidé à partir pour Rome que sur les instances de son ami M. de Fontanes et du vénérable abbé Émery, directeur du séminaire de Saint-Sulpice : le premier, admirateur passionné de Bonaparte et plein de confiance en son génie, tenait à attacher de bonne heure M. de Chateaubriand à la fortune du Premier Consul ; le second représentait à l'auteur du Génie du Christianisme combien le poste de Rome lui convenait au lendemain du Concordat; quelle signification devait avoir sa présence en Italie, et quelle influence salutaire elle pouvait exercer sur les relations de la France et de la Papauté.

M. de Chateaubriand ne s'éloignait pas non plus sans tristesse de ses amis et de la société, qui, avant la maladie de madame de Beaumont, se réunissait chaque soir dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, et se rassemblait depuis peu dans celui de M. Joubert.

Un court passage de cette première lettre est cité dans la notice biographique de M. Joubert, où on la signale comme « un premier sourire de cette imagination devenue si pathétique et si grave en traversant les événements et les années ». M. de Chateaubriand s'y montre en effet sous le jour le plus aimable, plein d'affection pour ceux qu'il a laissés à Paris, d'enthousiasme pour les beautés de la nature, de simplicité et de bonne humeur.

Avant de décrire le Morvan et les coteaux du Lyonnais, il raconte son passage à Villeneuve-sur-Yonne, qu'il ne connaissait pas encore, et son chagrin de n'avoir pu distinguer la maison de M. Joubert.