M. de Fontanes (suite 4)
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En effet, dès qu'en septembre 1808, il fut nommé grand maître de l'Université impériale, il tint à faire entrer des premiers M. Joubert dans le conseil de l'instruction publique : « Ce choix, disait-il à l'Empereur, est celui auquel j'attache le plus d'importance. M. Joubert, frère du procureur impérial de Votre Majesté auprès du tribunal de première instance de Paris, est mon ami depuis trente ans. C'est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je serai heureux si Votre Majesté veut m'accepter pour sa caution » Le nouveau conseiller eut pour collègues MM. de Beausset, ancien évêque d'Alais, de Bonald, Rendu, Cuvier, Jussieu, Laromiguière, l'abbé Émery, directeur du séminaire de Saint-Sulpice, le Père Ballan, oratorien et ancien professeur de M. de Fontanes. Ce dernier chercha le plus qu'il put à introduire dans le conseil, à côté des représentants de la science, des hommes religieux, des ecclésiastiques et même des membres des anciens ordres enseignants. Il voulait rétablir des études fortement classiques et restaurer en même temps dans la jeunesse le respect par le sentiment chrétien. Il lui fallut souvent de longues luttes pour vaincre la résistance de l'Empereur, qui partageait au fond du cœur les sentiments de son grand maître et comprenait la nécessité de rassurer les pères de famille, mais qui craignait aussi de porter ombrage aux anciens conventionnels dont il était entouré.
M. de Fontanes recourait sans cesse, pour les questions d'enseignement, à l'expérience de M. Joubert, dont il connaissait sur toutes choses la sagesse et la perspicacité, et qui d'ailleurs, avant de venir à Paris, avait enseigné quelques années chez les Pères de la Doctrine chrétienne de Toulouse. Nous trouvons dans la correspondance de M. Joubert1 plusieurs lettres, où il envoie son avis au grand maître sur un mémoire relatif à l'instruction publique, présenté au roi de Hollande par quelques professeurs de ce pays, et soumis par Louis Bonaparte à l'appréciation de M. de Fontanes : «Ce travail m'a fait rester deux tois au lit jusqu'à quatre heures du soir, en tenant les yeux collés tantôt sur le mémoire, tantôt sur le papier. Je serais fâché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même en passant, et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi. » - « Cinquante inspecteurs pour dix départements, écrit plus loin M. Joubert, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir l'ordre dans les écoles ; ces petits établissements sont traités comme les digues du pays »! approuve les professeurs hollandais, rédacteurs du mémoire, « de comprendre dans l'instruction élémentaire le profond respect pour l'Etre suprême et le culte qui lui doit être rendu, » de vouloir qu'on parle de religion ou du moins qu'on la pratique publiquement dans les écoles et de dire fort sensément à ce sujet, dans leur mémoire, « qu'il faut que les enfants sentent que, si le gouvernement a laissé sagement aux ministres des cultes une instruction religieuse détaillée, il attache néanmoins une grande importance à la religion, qu'il la considère comme la base de la morale, du bonheur particulier et public, du respect dû au souverain et de toute instruction sociale » N'est-ce pas en effet M. Joubert qui a laissé ces belles pensées : « Tout enfant impie est un enfant méchant ou débauché; - il faut du ciel à la morale comme de l'air à un tableau ; - il faut aimer la religion comme une espèce de patrie et une nourrice : c'est elle qui a allaité nos vertus, nous a montré le ciel, et qui nous a appris à marcher dans les sentiers de nos devoirs »?
1. Pensées, I, 180 et s ↩
N'est-ce pas lui qui recommandait, à la même époque, à son ami Chênedollé, en lui proposant les fonctions d'inspecteur d'académie à Gaen, de ne « considérer dans les écoliers que de jeunes âmes et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants, à qui on indique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons ».
Au sujet de l'éducation littéraire, M. Joubert exprime son admiration pour les corps ecclésiastiques enseignants, Doctrinaires, Oratoriens, Jésuites, dont il voudrait faire revivre au moins les traditions; il regrette d'avoir vu disparaître leurs anciens co!- lèges : « L'enfant, dit-il, y était dressé distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur ; » l'on y faisait des littérateurs, « et non pas seulement des grammairiens ; i la jeunesse, « au lieu de cette ignorance qui s'ignore et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, » en sortait avec « une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait, avide de s'instruire encore et pleine d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits ».
Ces doctrines, si différentes de celles qui dirigent aujourd'hui les maîtres officiels de la jeunesse et qu'on veut imposer, même par la force, aux générations nouvelles, étaient alors celles de l'Université tout entière. Elles ne pouvaient trouver qu'un accueil empressé dans l'esprit éminent du grand maître, qui n'appréciait pas moins la religion sous le rapport de l'utilité publique que comme consolation de l'homme dans le malheur, et considérait l'athéisme comme le principe destructeur de toute organisation' sociale. N'était-ce pas lui qui, depuis qu'il gouvernait en France l'éducation des générations nouvelles, recherchait avec ardeur, pour former le corps enseignant, les jeunes gens ayant le goût de la vertu et des bonnes mœurs ? Il s'appropria les observations de M. Joubert, et le remercia dans les deux billets qui suivent :
Le sénateur grand maitre de l'université
« J'ai lu ce matin vos notes; elles sont fort bonnes. Quand vous aurez dit un mot de leurs écoles supérieures, ne pourriez-vous me donner votre avis général sur l'ensemble du système? Je tirerai de vos idées le texte de ma réponse au roi, qui m'a fait l'honneur de me consulter sur le projet qui est entre vos mains. Je vous embrasse.
Fontanes. le sénateur grand maitre de l'université
« Mon cher ami, vos notes sont aussi bonnes que les premières. J'attendrai jusqu'à vendredi votre ultimatum. Je ferai une excellente lettre d'après ce que vous m'avez envoyé. Je brillerai beaucoup, mais grâce à vous.
Fontanes
Ici s'arrêtent les lettres de M. de Fontanes, retrouvées dans les papiers de M. Joubert. La correspondance des deux amis continua cependant, comme le prouvent les lettres de M. Joubert, jusqu'à la mort de M. de Fontanes, c'est-à-dire jusqu'en 1821. A cette époque, le fils de M. de Fontanes fut tué en duel, et le malheureux père survécut peu de temps i son désespoir. M. Joubert ressentit la plus douloureuse surprise, en apprenant presque simultanément la maladie et la mort de son ami, plus jeune que lui de trois ans et d'une santé très vigoureuse; il devait, du reste, trois ans plus tard, descendre lui-même au tombeau; mais il pleura jusqu'à son dernier jour celui auquel le rattachaient depuis plus de quarante années les liens d'une affection sans nuage. Tous ceux qui avaient vécu dans l'intimité de M. de Fontanes partagèrent ses regrets. M. de Chênedollé, dont il avait encouragé et aidé de ses conseils le talent poétique, exprimait ainsi sa douleur : « La mort de M. de Fontanes a achevé de me désenchanter de tout, même des lettres et de la poésie. J'ai tout perdu en le perdant. C'était pour moi plus qu'un maître, c'était un ami, un frère littéraire... Fontanes aimait la jeunesse, il aimait l'espérance. Tout ce qui annonçait du talent était sûr de trouver faveur et protection auprès de lui1... »
1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, II, ↩
M. de Fontanes ne laissait qu'une fille, madame la comtesse Christine de Fontanes, qui, aidée de M. de Chateaubriand et de M. Sainte-Beuve, a pieusement recueilli les œuvres paternelles. M. de Chateaubriand, qui réunissait à la même époque les Pensées de M. Joubert, écrivait, dans la préface des œuvres de M. de Fontanes, en parlant des deux hommes qu'il avait le plus aimés : « Mais, hélas ! j'ai tant de regrets que je ne sais auquel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout arranger dans la maison vide, fermer les portes et les fenêtres. Ces pieux devoirs remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : Je pensais à vous. Il y aura bientôt entre eux et moi communion de poussières après union de cœurs. »