Madame de Beaumont (suite 2)
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La lettre suivante de madame de Beaumont se place après le coup d'Etat du dix-huit fructidor et la condamnation de M. de l'ontanes à la déportation. Elle se croit alors près de revoir les malheurs de 1793, et se montre plus que jamais découragée.
Sachant correspondre aux sentiments de M. Joubert, qui ne professait aucune estime pour le caractère ni même pour le talent de Benjamin Constant, madame de Beaumont manifeste son aversion pour ce personnage. Nous la verrons plus d'une fois exprimer les mêmes sentiments, et elle ira dans une de ses lettres jusqu'à l'appeler « un être venimeux ». M. Joubert avait écrit peu de temps auparavant à la cousine de madame de Beaumont, madame de Sérilly, remariée depuis 1795 à son cousin le chevalier François de Pange1 : « Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé; je me sens soulagé d'autant, cet homme est pour moi
1. Le chevalier de Pange, ami d'André Chénier et qui avait défendu en 1792 dans le Journal de Paris M. de Montmorin contre les attaques perfides de Brissot, ne disait, suivant Rœderer, « que des choses dignes d'être écrites et n'écrivait que des choses dignes d'être faites ». M. Joubert trouvait son esprit austère et fort, mais aimait mieux l'entendre que parler en sa présence : « Aveclui, mon imagination est un peu contrainte, écrivait-il à madame de Beaumont, et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Il veut qu'on marche, et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent aussitôt que je pense à vous. » Pensées; 1, 24. ↩
Comme un violon faux qui jure sous l'archet.
» - Tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. » Madame de Beaumont assure qu'il n'est aimé ni des autres ni de lui-même :
Ce dimanche, 1er octobre 1797.
«Vous savez trop bien qu'on pense à ses amis sans leur écrire, pour que je vous demande pardon de mon silence, qui n'est point de la paresse, mais du découragement et du malaise. Je n'aime point à causer avec vous dans une pareille disposition d'esprit, et, si je m'y détermine, c'est que je vois beaucoup de raisons pour m'y plonger davantage et pas une seule pour m'en tirer.
» Je suis bien aise de n'avoir point vu la personne qui vous intéresse; il m'eût été dur de lui refuser jusqu'à l'espérance, et, pour être vraie, j'y aurais été obligée. J'ai plus d'hommes d'affaires que je n'ai d'affaires, et tout ce que je connais est dans la même position. Tout le monde est dans l'incertitude, se préparant à faire son paquet, et courbé sous le joug de la déportation, comme autrefois sous le joug de la guillotine. J'attends ma destinée avec assez de fermeté, peut-être uniquement parce que je me crois invulnérable, pour avoir échappé à un sort qui paraissait inévitable. Cependant je ne me fais pas illusion, je suis assez bien préparée pour tous les voyages, et celui dont on ne revient pas n'est pas celui que je ferais avec le moins de plaisir. Le moment où je souffre le plus est celui où je sens que, si les circonstances étaient différentes, si telle ou telle chose existait, il y aurait encore du bonheur pour moi, qui en ai le sentiment et le besoin. Alors je n'ai plus de résignation, et je comprends très bien ce que c'est que l'enfer. Il y a longtemps que je conçois les génies malfaisants. Pardon de mon triste galimatias. J'espère que vous n'y comprendrez rien, et je vous prie de ne pas vous en tourmenter. J'ai un accès de fièvre morale qui passera bientôt.
» Je ne sais si c'est une manière de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant haï que possible, malgré son succès au cercle constitutionnel. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. Au reste, il n'est pas content. Mais cela prouve seulement son impuissance pour jouir. J'ai eu, malgré la gravité des circonstances, une plaisante scène avec lui, lui avouant tout franchement ma haine pour sa personne et ses opinions et mon mépris pour ses moyens.
» Ma cousine et moi, nous vous aimons tendrement et pour la vie, chacune à notre manière. Mille tendresses à madame Joubert. »
Au commencement de l'année 1798, madame de Beaumont adresse à M. Joubert des souhaits affectueux de nouvel an. Elle lui annonce en même temps la mort du marquis de Montesquiou-Fezensac, ancien menin des enfants de France, qui, après avoir commandé l'armée du Midi et occupé la Savoie en 1792, avail: dû émigrer en Suisse et n'était rentré en France qu'en 1795. La cousine de madame de Beaumont n'était pas restée longtemps mariée au chevalier de Pange et l'avait perdu dans les premiers jours de septembre 1796. Les conseils de ses amis et l'intérêt des enfants nés de son premier mariage avec M. de Sérilly l'avaient engagée à épouser en troisièmes noces M. de Montesquiou, dont la situation et la fortune étaient considérables.
De Theil, ce jeudi, 1798.
« Si j'avais quelqu'un à douer, je lui donnerais votre esprit, votre caractère, votre femme et tout votre intérieur. Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une forte santé. Nous autres bonnes gens qui aimons les mœurs patriarcales, nous pouvons nous souhaiter une bonne année. J'embrasse madame Joubert.
» Beauchêne me mande que M. de Montesquiou est mort de la maladie noire, qu'il avait quatre médecins et deux ou trois chirurgiens, que lui n'a fait que les fonctions d'avertisseur et d'ami ; il est extrêmement regretté de toute sa famille. Adieu. »
Le repos de la campagne avait produit un bon effet sur la santé de madame de Beaumont; ses appréhensions sur l'avenir s'étaient en partie dissipées, et les lettres qui suivent sont plus vives et presque gaies.
De Theil, ce dimanche soir.
« Je serais heureuse ici, si j'étais moins éloignée de vous, si vous pouviez venir vous promener avec moi, venir ouvrir, feuilleter mes livres, quand ce serait même pour gronder mon cher abbé de Condillac. Je désire passionnément vous voir ici, parce que j'y jouis d'un bien-être qui m'est inconnu partout ailleurs; j'y suis si forte, si bien portante que, si j'y passais seulement trois mois de suite, vous verriez sur mon visage cet air de jubilation et • de contentement de soi que nous avons quelquefois admiré sur celui de M. Tronc. Au lieu de cela, je vais me jeter encore dans le tourbillon, me laisser entraîner au torrent, et n'être contente ni de ceux qui me gâtent, ni de moi. Je vais relire tous les matins une tirade de Boileau, qui commence par ce vers :
Rarement un esprit ose être ce qu'il est,
et qui finit par ceux-ci :
Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même... » J'ai oublié les deux autres1.
1. La tirade fait partie de l'épître IX, dédiée au fils de Colbert, et qui contient le vers célèbre : Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. Les deux vers qu'oublie madame de Beaumont sont ceux-ci : Chacun pris dans son air est agréable en soi : Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi. ↩
« Ici, je pense sans cesse à tous les amis que j'ai perdus. Je ne sais pourquoi ici leur souvenir a quelque chose de plus doux, de plus tendre et de plus aimable; je vis pour ainsi dire avec eux, et tous les rêves d'Ossian me paraissent réels. Mon cœur est livré à une douce et profonde mélancolie ; il n'éprouve ni accès de gaieté ni accès de désespoir.
» J'ai abusé, je crois, de la permission qu'a un solitaire de parler de soi-même à un ami. Quand vous en auriez le temps, ne vous fatiguez pas à me répondre. »
Ce lundi soir.
« Des arrangements de chevaux me forcentde remettre à samedi le plaisir de vous voir. Je voudrais, après tant de délais, vous trouver mieux ; vous voyez que je suis un faux-frère parmi les goutteux, car il n'y en a pas un qui ne se réjouisse d'un confrère de plus et qui ne cache sa malignité sous le prétexte que cette maladie dispense de toutes les autres, tandis que cela n'est pas vrai et que plutôt elle prend la forme de toutes1.
1. Les médecins croyaient alors madame de Beaumont atteinte de la goutte. ↩
« Adieu, vos lettres sont aimables comme vous, comme vos procédés, comme votre amitié. »
Madame de Beaumont n'avait pas toujours auprès d'elle une société aussi agréable que celle de M. Joubert, et, dans la lettre qu'on va lire, elle raille finement un voisin qui, comme M. Tronc, la visitait fort assidûment.
Theil, ce 14 avril 1798.
« Je voudrais bien que ma cousine vous eût quelquefois parlé de moi; je l'en ai souvent priée. Je lui ai mandé, il y a déjà bien longtemps, que j'attendais pour vous écrire un rayon de soleil et uu instant de bien-être. Je suis en pleine jouissance du soleil et de la belle lumière de Theil, mais j'attends toujours le bien-être. Cependant je vous écris, quoique je me reconnaisse beaucoup plus digne d'écrire à M. Tronc, chef ou modèle de tous les ennuyeux. S'il est vrai qu'il faut rire avant d'être heureuse, sous peine de mourir avant d'avoir ri, j'ai raison. Beau-chêne est chargé de vous remercier beaucoup du La Bruyère, un de mes auteurs favoris.
» J'ai retrouvé ici d'anciennes lettres de vous qui me recommandent l'amour du repos et de la solitude. Vous aviez raison, je le sentais, mais j'étais alors indigne de la solitude et incapable du repos. Il n'en est pas de même aujourd'hui. La vie que je mène est celle qui me convient le mieux, et je sens tout le mérite du repos, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement. Il me semble que je végète assez bien, quoique beaucoup moins agréablement que les plantes qui m'environnent. Beau-chêne vous dira que je suis engraissée; j'en suis moins sûre que lui. Je ne suis pas trop contente de ma santé. j'ai pris de vous la mauvaise habitude de ne digérer qu'en marchant. La rêverie est funeste; il me faut donc dans ma promenade m'accoster de M. Perron, me faire ennuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui fais chaque soir les mêmes questions, et je reçois les mêmes réponses, que je n'écoute pas toujours jusqu'à la fin. De son côté, régulièrement aux mêmes passages, il me raconte les mêmes histoires ; i quelques pas près, je me les annonce, sans jamais me tromper d'une minute. Je suppose qu'il en fait de même de mes questions. Ce petit commerce, qui repose si bien l'âme, l'esprit et l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me divertit quelquefois. D'ailleurs, c'est par régime ; mais lui qui n'a nullement besoin de régime, je ne sais trop s'il s'en accommode. Je tache, pour calmer mes remords, de me persuader qu'il n'est pas encore bien sûr de son ennui, qu'il n'en est encore qu'au doute.
» J'ai voulu lire Malebranche. Il n'est plus temps. Les pédants se sont emparés de mon esprit. Je ne trouve pas que ce soit la peine de le leur disputer. Mais je ne puis m'empêcher de regretter un plaisir que vous goûtez et que vous donnez envie de goûter.
» Je ne sais si c'est vous qui m'avez conseillé de lire la correspondance de Voltaire. Je le voudrais, parce que cette lecture me plaît singulièrement. Je conviens qu'il faut beaucoup de loisir pour y trouver du charme; mais alors elle tient lieu de société et d'une société vive, animée, spirituelle. Voltaire a été longtemps un homme très bon ; il l'est encore souvent dans sa vieillesse. C'est lui, c'est votre souvenir, c'est le Tasse, que j'écorche en italien, qui m'empêchent de devenir une lourde pédante. Grand merci à tous les trois !
» Malgré toute ma pédanterie, je serai ravie de vous embrasser. Votre imagination ranimera la mienne. Vous ne me reprocherez plus au moins trop de vivacité ; vous verrez ce que c'est que d'avoir été à l'école de M. Perron. Je fais mille tendres amitiés à madame Joubert. »
Nous trouvons dans la correspondance de M. Joubert une réponse, datée du 15 mai 1798, à cette dernière lettre. Il envoie à madame de Beaumont l'Esprit dès journaux, journal dont l'avantage, dit-il, est de « dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu » ; puis il ajoute : Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire; j'ai eu, en cela, le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes, et je suis impatient de voir en votre possession les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention; cela me rend fort affairé. Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve, et, si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde. »
Il la félicite enfin de ce que La Bruyère est si fort de ses amis : « Il y a, dit-il, d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien ; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. »
Après un assez long séjour à Theil, dont le calme avait continué à lui être salutaire, madame de Beaumont se rendit à Ormesson, où habitait alors son amie madame de Staël; elle y mena une existence plus agitée, qu'elle trouva de nouveau moins favorable à sa santé et moins conforme aux dispositions de son esprit :
Ormesson, le 12 mai 1798.
«Je veux vous écrire, tandis que je ressemble encore à la personne pour qui vous aviez une bienveillance si aimable; c'est celle-là dont je désire que vous conserviez le souvenir, en vous demandant cependant pour l'autre intérêt et indulgence.
« Une partie de mes craintes s'est déjà réalisée. Je ne me plais pas dans le monde, et il a de l'influence sur moi. J'y éprouve une sécheresse de cœur, qui est un état pénible, lorsqu'on en a éprouvé un plus doux. Je vous dois de savoir positivement que celui que je regrette est le meilleur. C'est beaucoup, et je me félicite de vous avoir établi le juge de mes sentiments. Votre indulgence passée m'encourage et empêche que l'ennui profond qui m'accable ne se répande jusque sur ma solitude. Je suis quelquefois prête à douter des instants de bien-être dont j'ai joui. Si votre souvenir ne s'y mêlait, je les placerais peut-être au rang des chimères qui ont abusé ma vie. Je ne conviens point à la société dans laquelle je vis. Mon esprit s'y use sans fruit pour moi, sans jouissance pour les autres. Celle qui la dirige a pris une route qui n'est pas celle du bonheur. Son esprit a reçu une impulsion qui ne lui est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de généreux, il l'est à un degré éminent.
» J'ai chargé ma cousine de vous faire passer l'ouvrage de Benjamin Constant. Sans prévenir votre jugement, je le prévois, et je sais d'avance que je suis moins sévère que vous ne le serez.
» Je viens de relire Tristram, qui m'a singulièrement amusée. Je m'imaginais quelquefois que vous lisiez par-dessus mon épaule. Mais ce qui m'a vivement rappelé et nos conversations et celle promenade, dont je me souviendrais avec bonheur, si elle ne vous avait fait tant de mal, c'est la traduction du Phédon, que je crois au-dessus de tout. L'apologie de Socrate m'a fait beaucoup moins d'effet. Je crois que cela tient aux circonstances. Nous avons vu tant de procès aussi injustes et tant de magnanimité parmi des victimes qui nous intéressaient plus vivement!
i Connaissez-vous le nouvel ouvrage d'Adrien Lezay1!? Je ne l'ai point encore lu. Je crains bien que le pressentiment de ce pauvre jeune homme ne soit justifié. Il est fort malheureux et fort malade ; il est présent chez son père. »
1. Adrien de Lezay-Minésia, auteur d'écrits littéraires et politiques qui firent alors un certain bruit. ↩
La lettre qui suit est écrite après le dix-huit brumaire (9 novembre 1799); madame de Beaumont, malgré la police qui, sous la dictature de trois mois confiée à des consuls provisoires, « a triplé, dit-elle, ses moyens » et le peu de goût de son correspondant pour la politique, ne peut s'empêcher de • lui communiquer ses préoccupations sur l'avenir; la situation lui semble sans issue, et elle ne prévoit pas encore les conséquences de l'arrivée de Bonaparte au pouvoir; elle accuse de nouveau Benjamin Constant, qui déjà vient de donner au sein du Tribunat un signal d'opposition au régime naissant.
A m. Joubert, a Montignac
Paris, décembre 1799.
«Il est difficile de rendre l'état où nous sommes ; ce n'est pas de la terreur, ce sentiment n'existe pas ici, on parle aussi hautement que jamais ; les journalistes seuls sont forcés à un peu de prudence; cependant jamais on ne fut moins libre effectivement. La police a triplé ses moyens, et tout lui est soumis. Le gouvernement n'a pas un agent qu'il ne soit disposé à briser au moindre soupçon, et il n'est pas un de ces agents qui ne sache combien son existence est précaire. C'est pour eux que la terreur existe : méfiants et soupçonnés, envieux et enviés, ils éprouvent tous les sentiments désagréables qu'ils inspirent, et je doute qu'ils en soient dédommagés par l'exercice d'un pouvoir aussi peu assuré.
i Votre ami Benjamin fait ce qu'il peut pour n'être pas oublié ; malheureusement, comme les animaux venimeux, il n'appelle l'attention qu'en blessant, c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui, il lui faut pourtant des sensations pour l'arracher à l'ennui, et c'est en bouleversant la France qu'il travaille à ses plaisirs.
» J'ai bien tort de vous parler de ce que vous voulez ignorer ; il est bien ridicule de s'appesantir ainsi sur des maux sans remèdes, mais ils nous touchent tellement dans tous les sens qu'il est difficile de les oublier.
» Adieu, Monsieur, pensez quelquefois moi ; écrivez-moi, si vous pouvez, vous savez bien que vous me ferez grand plaisir. »
M. Joubert, alors à Montignac, près de sa mère, voit les événements moins en noir ; il éprouve assurément un profond mépris pour les associés duPremier Consul, et ne croit pas qu'on puisse jamais dire d'eux :
Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.
Mais Bonaparte lui semble supérieur aux autres hommes, fait pour les gouverner et destiné i laisser dans les têtes humaines une haute opinion de sa personne.
La réponse de madame de Beaumontnousmanque, mais nous avons une lettre d'elle de février 1800 :
«J'ai fait un cri de joie, en voyant votre écriture. Recevoir une lettre de vous est un bonheur que je ne veux même pas désirer et toujours troublé par cette idée que peut-être vous êtes fatigué et souffrant au moment où j'en jouis !
» Votre opinion a déterminé ou affermi la mienne sur beaucoup de points. Je ne combats plus que bien faiblement pour des idées adoptées depuis longtemps, adoptées sans goût et conservées sans attrait, mais dont j'ai de la peine à me débarrasser, sans que je puisse bien expliquer la cause et la nature de cette peine.
» Je veux cependant me justifier de mon enthousiasme, qui se composait en partie d'espérances, et d'espérances qui ont été trompées. Je me flattais que les places seraient remplies par-des propriétaires sages, et non par des savants à systèmes et par toute l'ancienne assemblée. Sans être fort initiée dans les mystères du gouvernement, je puis vous garantir que Bonaparte sent toute sa supériorité, et qu'il n'est pas à se repentir de l'empire qu'il a laissé prendre à Sieyès sur les choix. Cependant tous ceux tirés de l'Institut appartiennent bien à Bonaparte. Mais cet homme, par sa passion pour les savants, me donne l'idée d'un Louis XIV parvenu. J'excepte de l'anathème le conseil d'État, composé presqu'en entier par des hommes qui joignent la théorie à la pratique; beaucoup étaient employés par l'ancien gouvernement et le seront, ce me semble, par tout gouvernement qui voudra marcher.
»Il y a des Tribuns dont j'ai lu le nom avec ravissement, Riouffe, par exemple. On n'a pas voulu écouter un discours de lui, qui assurément méritait mieux. Ce discours, qu'on m'a envoyé, l'a brouillé avec Benjamin et avec madame de Staël. Ce Benjamin, novateur perpétuel, ennemi de tout ordre, de toute modération, et qu'on devrait bannir d'un État policé, a pensé être renvoyé en Suisse, et avec lui madame de Staël. Ils en ont été quittes à peu près pour la peur ; elle est cependant obligée de rester, à Saint-Ouen; sa maison était, dit-on, le rendez-vous de tous les mécontents. Voilà ce qu'ils ont retiré de l'impatience enfantine de jouer à l'opposition, sans bien savoir ce que veut dire opposition, comme dit Riouffe! Je me désole de voir le sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment haïssable.
» Je laisse là toute politique pour vous dire tous mes regrets de quitter Theil, au moment où vous vous en rapprochez. J'y ai passé avec beaucoup de douceur un séjour fort rude, sans un moment de dégoût ou d'ennui. Ma santé a été passable, ma solitude absolue; que puis-je espérer de mieux, si je ne suis pas près de vous? Le monde ne m'est pas bon. J'en ai mille preuves pour une, et j'ignore encore si j'aurai le courage de m'en tenir éloignée. Ma destinée future est un peu plus obscure que jamais. Aucunes de mes affaires ne sont finies, pas même celles qui paraissaient l'être. L'espérance de vous dire définitivement ce que je devenais m'a fait différer de vous écrire, et cependant je vous écris encore avant d'en rien savoir.
» Un regret bien vrai pour moi, c'est de ne plus savoir si j'irai au Mont-Dore, surtout depuis que je sais qu'il ne serait pas impossible ou de vous prendre en passant, ou enfin de vous y voir.
» Adieu. Il me semble qu'en vous désirant de la santé, je désire ce qui manque le plus à votre bonheur.
» Après m'être fait un plaisir de voir Montignac sur la carte, je commence à trouver ce plaisir bien stérile; j'aurais besoin d'espérer de vous revoir bientôt et de savoir quand et comment je vous reverrai. »
M. Joubert n'accepte pas pour Bonaparte l'épithète de Louis XIV parvenu; il le trouve « un inter-roi admirable ». « Cet homme, » qui en si peu de temps a rétabli la confiance, rendu les églises au clergé, négocié avec l'Europe, pacifié la Vendée, et, après la campagne d'Egypte, franchi les Alpes et remporté la victoire de Marengo, «n'est point un parvenu, il est arrivé à sa place ; je l'aime. » Et plus loin il ajoute : « Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait pas dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non seulement en sa laveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres; qu'il conserve tous ses succès, qu'il en soit de plus en plus digne, qu'il demeure maître longtemps ! Il l'est certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui! Mais il est jeune, il est mortel et je méprise toujours infiniment ses associés »
Madame de Beaumont devait se laisser convaincre par un plaidoyer si éloquent; elle ne tarda pas en effet à subir la séduction que M. Joubert avait le premier ressentie et à partager les sentiments qu'inspirait alors à presque tous le Premier Consul.
Dans la même lettre où M. Joubert s'exprimait ainsi sur Bonaparte, il traitait un sujet plus émouvant encore pour madame de Beaumont, et l'entretenait du procès en divorce qu'elle avait engagé contre son mari. Le jugement fut favorable à madame de Beaumont, mais M. Joubert ne le connaissait pas encore, et il écrivait de Montignac: « Etes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie : votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de me faire savoir au plus vite, afin que je prenne un parti, celui d'être bien content, si vous parvenez i ne dépendre que de vous-même. » La situation de madame de Beaumont devait être intolérable, pour que M. Joubert approuvât une détermination si contraire en principe à ses idées les plus arrêtées. C'est lui en effet qui a formulé ces deux pensées : « De l'indissolubilité seule du mariage peut naître pour les femmes une communauté réelle des dignités de leurs époux et, de là, la considération extérieure, les honneurs et les respects. - Le divorce déplaît, même dans les oiseaux ; Buffon a diffamé les tourterelles. » Mais la loi de 1792 n'offrait que ce remède extrême; en introduisant le divorce, elle avait refusé aux scrupules religieux des époux l'ancienne ressource de la séparation de corps, qui ne fut rétablie que par le Code civil. Madame de Beaumont ne cherchait d'ailleurs qu'à assurer son indépendance et ne songeait nullement à contracter de nouveaux liens.
La tranquillité et la confiance succédant alors aux convulsions de l'anarchie, on vit renaître des cercles brillants et s'ouvrir des salons où s'assemblaient les débris d'une société échappée la tourmente révolutionnaire. Il faut lire, dans M. Sainte-Beuve, ce qu'il dit des salons de Paris en 1800. Il y en avait de brillants, comme ceux de madame de Staël, de madame Récamier, de madame Joseph Bonaparte; quelques-uns continuaient purement et simplement le dix-huilième siècle, ceux de madame Suard et de madame d'Houdetot, par exemple; il allait y avoir un salon unique, qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix. « Mais le petit salon de madame de Beaumont, peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors : c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le passé et le réconciliant avec l'avenir » M. Joubert, fixé depuis peu à Paris pour une grande partie de l'année et voisin de la rue Neuve-du-Luxembourg, y venait assidûment et en était l'un des hôtes les plus appréciés; MM. de Fontanes et de Bonald, les deux hommes, suivant M. Sainte-Beuve, les plus spirituels de leur temps, Pasquier, Molé, de Chênedollé, Guéneaude Mussy, M. et madame de Vintimille, madame de krüdner, la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, s'y rendaient fréquemment. « Paisible société, écrit M. Joubert après la mort de madame de Beaumont, où n'avaient accès aucunes des prétentions qui peuvent désunir les hommes, où la bonhomie s'unissait à la célébrité, où, sans y penser, on se faisait une occupation assidue de louer tout ce qui est louable, où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible société, dont les débris ne se réuniront jamais que pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le nœud et qui les avait rassemblés. »
L'homme qui devait jeter le plus d'éclat dans ce salon et devenir bientôt, suivant l'expression du biographe de M. Joubert, le Dieu du Temple, n'allait pas tarder à y faire son entrée.
Réfugié à Londres en 1793, après avoir suivi l'armée des princes, M. de Chateaubriand rentra en France au printemps de 1800. Il raconte, dans ses Mémoires d'outre-tombe, l'hésitation qu'il avait eue à y revenir, les instances faites par M. de Fontanes pour l'y rappeler, le voyage qu'il entreprit sous un faux nom et avec le passeport du Suisse Lassagne. De Calais à Paris, il vit les châteaux abattus, leurs futaies rasées, les églises abandonnées, les cimetières sans croix, les murailles barbouillées de l'inscription républicaine : Liberté, égalité, fraternité ou la mort. A Saint-Denis, les nefs étaient découvertes et verdies, les fenêtres brisées. Il ne pénétra pas tout d'abord dans Paris, et descendit aux Ternes, dans une petite auberge, où M. de Fontanes vint le chercher le lendemain. Ensemble ils entrèrent à pied par la barrière de l'Étoile,. et ce fut avec une impression profonde que M. de Chateaubriand revit les Champs-Élysées, où il avait assisté, le 6 octobre 1789, avant de partir pour l'Amérique, à l'arrivée du roi, escorté par une populace en délire, et la place Louis XV, devenue place de la Révolution, et ou avaient péri son frère, sa belle-sœur et tant de nobles victimes! M. de Fontanes, qui habitait rue Saint-Honoré, près Saint-Roch, le conduisit chez lui, et le présenta à sa femme; bientôt il le mit en rapport avec M. Joubert, dont il l'avait souvent entretenu dans leur commun exil. Des relations presque journalières s'établirent alors entre ces trois hommes, si bien faits pour s'entendre. Le discernement de M. Joubert lui fit promptement deviner le génie naissant du nouvel arrivé et prophétiser le rôle littéraire qu'il était appelé à remplir. « Il faut seulement, disait-il, le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la Croix, les Missions. les couchers de soleil en plein Océan et les savanes de l'Amérique, et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste. » Le « jeune sauvage » comme l'appellent familièrement ses deux amis, était alors presque inconnu : son Essai sur les Révolutions, publié en Angleterre pendant la Terreur, avait eu peu de lecteurs en France; il n'avait pas encore fait paraître le Génie du Christianisme, dont il apportait le manuscrit et qu'il devait presque entièrement refaire. M. de Fontanes, après avoir, dans leurs entretiens et leurs promenades autour de Londres, révélé en quelque sorte M. de Chateaubriand à lui-même, devait bientôt, comme critique autorisé, signaler dans le Mercure de Fronce l'œuvre nouvelle au public et en préparer le succès. « C'est lui qui encouragea mes premiers essais, écrit plus tard M. de Chateaubriand en tête des œuvres de son ami, c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme, c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée. »