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L'Enchanteur 1768—1848

Madame de Beaumont

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 85–105 · chapitre 7 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les relations de M. Joubert et de madame de Beaumont datent du commencement de 1794 et prirent naissance à l'occasion d'un des épisodes les plus émouvants de la Terreur.

Pauline de Montmorin était fille du comte Marc de Montmorin-Saint-Hérem, très aimé de Louis XVI, et qui fut successivement ambassadeur à Madrid, membre de la première assemblée des notables et, depuis l'ouverture des états généraux jusqu'à la fin de l'Assemblée constituante, ministre des affaires étrangères. Elle s'était mariée en 1786, à peine âgée de dix-huit ans, au comte Christophe-François de Beaumont, neveu de l'archevêque de Paris, et qui n'en avait pas encore dix-sept : trop jeune pour se laisser fixer par les charmes et l'esprit de sa femme, M. de Beaumont la négligea bientôt et ne tarda pas à l'abandonner. Elle se retira alors dans l'hôtel paternel, situé à Paris, rue Plumet1, et y fut rejointe en 1791 par sa sœur, madame la vicomtesse de la Luzerne, qui, après avoir habité quelques années Londres, près de son oncle, le marquis de la Luzerne, ambassadeur de France près de George III, revint en France pour éviter la confiscation. Lorsqu'éclatèrent les événements d'août 1792, M. de Montmorin, redoutant pour sa famille les fureurs populaires, confia sa femme et ses filles à son fils Hugues, sous-lieutenant démissionnaire au 5° régiment de chasseurs à cheval, et les fit partir pour Rouen2. Lui-même se cacha dans Paris; mais il fut découvert dès le 16 août, amené à la barre de l'Assemblée nationale et envoyé à la prison de l'Abbaye. Il périt bientôt dans les massacres de septembre'.

1. Cet hôtel, situé au n° 15, et ses dépendances, occupaient alors tout l'emplacement compris aujourd'hui dans les établissements des Frères de Saint-Jean-de-Dieu et des Frères de la doctrine chrétienne, rue Oudinot. ↩

2. Une délibération avait été tenue le 4 août 1792 par les amis les plus dévoués du roi dans un endroit retiré du jardin de M. de Montmorin. M. de Malesherbes, oncle de madame de la Luzerne, était arrivé vers la fin de cette réunion et avait pressé madame de Montmorin et madame de Beaumont de partir, en disant que la crise approchait et que l'aris n'était plus la place des femmes. Voy. Thiers, Histoire de la Révolution française, II, 207, note 22. ↩

Madame de Montmorin, après la mort de son mari, ne se croyant plus en sûreté dans une grande ville, laissa à Rouen, chez des institutrices anglaises, les enfants de madame de la Luzerne et se retira avec ses filles et son fils chez son parent, M. Megret de Sérilly, ancien trésorier général de l'extraordinaire des guerres, qui habitait le château de Passy, entre Sens et Villeneuve, et chez lequel elle passait chaque année une partie de l'été. Tous s'y croyaient oubliés, lorsque, dans les premiers jours de février 1794, le Comité de sûreté générale prescrivit l'arrestation de M. de Sérilly et de M. Mégret d'Étigny, son frère, accusés d'avoir donné asile à l'un des combattants blessés du 10 août, le lieutenant général baron de Vioménil. Le 13 février, trois commissaires de la . 1. La haine du peuple avait été excitée à plusieurs reprises contre M. de Montmorin par le député Brissot, qui avait représenté l'ancien ministre des affaires étrangères comme membre d'un prétendu comité autrichien. Les articles courageux publiés dans le Journal de Paris par François de Pange (Voy. Œuvres du chevalier de Pange, par M. Becq de Fouquières, librairie Charpentier, 1872, p. 206 et s.), n'avaient pas suffi pour effacer l'effet produit par ces accusations, et Bertrand de Molleville raconte ainsi, dans ses Mémoires, les épouvantables cruautés dont fut victime M. de Montmorin dans la journée du 2 septembre 1792 : « Ses assassins, après l'avoir frappé de plusieurs coups, poussèrent la barbarie jusqu'à l'empaler encore vivant et le portèrent ainsi en triomphe à l'Assemblée nationale. » Un an plus tard, le 31 octobre 1793, Brissot, accusé de fédéralisme et de modération, montait lui-même sur l'échafaud, Convention, assistés de la municipalité de Passy, se présentèrent au château, et, après avoir pris le nom des personnes qui s'y trouvaient, s'emparèrent de M. de Sérilly. Le 16, ils arrêtèrent à Sens son frère, M. d'Étigny, en même temps que plusieurs membres de la famille de Loménie. Puis, le 6 avril, ils revinrent à Passy, porteurs de nouveaux ordres du Comité, et emmenèrent cette fois madame de Sérilly, madame de Montmorin, M. Hugues de Montmorin et madame de la Luzerne elle-même, malgré l'état de prostration et d'égarement où elle était plongée depuis quelques mois. Quant à madame de Beaumont, dont la santé était aussi très ébranlée, elle fut seule épargnée; aucun mandat n'avait été décerné contre elle, et ce fut en vain qu'elle sollicita la faveur de partager le sort de ses proches1. Après le départ du triste cortège, elle ne put rentrer dans le château ou les scellés avaient été apposés, erra quelque temps dans la campagne en proie à une grande douleur, et fut enfin recueillie par des paysans à Étigny, non loin de Passy.

1. Les Archives nationales contiennent dans un dossier du parquet du tribunal révolutionnaire des renseignements très précis sur les arrestations faites à Passy. ↩

M. Joubert habitait alors Villeneuve, où l'avait fixć son mariage, et où son fils venait de naître. Il s'efforçait d'oublier dans l'étude des malheurs qu'il déplorait amèrement et auxquels il regrettait de ne pouvoir porter remède. Dès qu'il fut instruit des arrestations opérées à Passy et de la triste position de madame de Beaumont, il résolut de lui venir en aide, et, après avoir cherché quelque temps sa retraite, la découvrit un jour à la porte de sa chaumière; il lui offrit l'hospitalité et la décida à venir à Villeneuve, où les passions révolutionnaires étaient peu ardentes et où il était entouré de respect. Un cœur très généreux et des deuils récents disposaient madame Joubert à prendre elle-même la part. la plus vive aux coups si terribles qui venaient de frapper madame de Beaumont. Elle s'était consacrée à l'éducation d'une nièce privée de mère dès le berceau et à la direction d'une maison considérable, où vivaient près d'elle sa vieille mère infirme et deux frères tendrement aimés. Cet intérieur sérieux et paisible convenait à la tristesse de la nouvelle venue, et la joie qu'y avait apportée la naissance d'un enfant était de celles qui pouvaient s'accorder avec des larmes. Madame de Beaumont trouva chez M. Joubert les soins les plus empressés, et une affectueuse intimité s'établit dès lors entre elle et ses hôtes.

La douceur, la grâce et la distinction de la jeune femme eussent suffi, en dehors de l'intérêt qui s'attachait à sa situation, pour la faire apprécier de tous. Son intelligence élevée et son instruction rendaient sa société particulièrement agréable à M. Joubert. C'est d'elle qu'après l'avoir perdue, il écrivait à M. Mollé : « Madame de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir et non pour l'étaler. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. »

Les chagrins avaient détruit la fraîcheur et affaibli la santé naturellement délicate de madame de Beaumont; mais son visage conservait une expression remarquable d'intelligence et de sentiment, et toute sa personne était empreinte de délicatesse et d'élégance. M. de Chateaubriand, qui la connut quelques années plus tard, la représente dans les Mémoires d'outre-tombe « plutôt mal que bien de figure, avec un visage pâle et amaigri, mais des yeux coupés en amande qui auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards, en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. » Quant à M. Joubert, pour donner une idée de la grâce de madame de Beaumont, il la comparait poétiquement à « une de ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs à peine enveloppées d'un corps1 ».

1. Il existe dans la famille de M. Joubert deux portraits de madame de Beaumont: l'un peint à l'huile en 1788, peu de temps après le mariage de Pauline de Montmorin, peut être compté au nombre des plus belles œuvres de madame Vigée-Lebrun ; l'autre est plus petit et a été offert par madame de Vintimille à M. Joubert après la mort de madame de Beaumont; il a servi de modèle pour lagravure qui figure dans ce volume. Tous les deux donnent l'idée de la « physionomie spirituelle de l'original et rendent quelque chose de ce que M. Sainte-Beuve appelait « l'àme aérienne de madame de Beaumont ». ↩

Les attentions dont madame de Beaumont était l'objet à Villeneuve redoublèrent, quand on y apprit le sort tragique de ses malheureux parents : compris dans le procès de Madame Elisabeth, ils périrent presque tous. M. de Sérilly et son frère, M. de Montmorin et son fils montèrent sur l'échafaud le 10 mai 1794, le soir même de leur condamnation, avec la sœur du roi et dix-huit autres victimes ; madame de la Luzerne, transportée, dès son arrivée, à l'hôpital de l'Archevêché, y succomba le 10 juillet suivant. Madame de Sérilly survécut seule : condamnée mort comme ses compagnons, elle se décida au dernier moment à déclarer son état de grossesse et obtint un sursis; le neuf thermidor, qui survint sur ces entrefaites, provoqua son élargissement. Appelée l'année suivante comme témoin au procès de Fouquier-Tinville, elle put montrer aux juges son acte de décès, que les agents de l'accusateur public, dans leur effrayante précipitation, avaient dressé par erreur. « Elle sembla, dit M. Vallon1, comme une apparition de l'autre monde, venant témoigner au nom des victimes contre l'accusateur public et les juges, qui se trouvaient à leur tour sur le banc des accusés. »

1. Histoire du tribunal révolutionnaire, procès de Madame Elisabeth. ↩

Madame de Beaumont retournait quelquefois chez les braves paysans qui l'avaient recueillie. Après la mise en liberté de madame de Sérilly, elle put rentrer au château de Passy et habiter de temps à autre celui de Theil, voisin du premier, et qui lui venait de sa famille. Elle faisait des voyages assez fréquents à Paris; elle s'y fixa plus tard, pendant une partie de l'année, quand les temps devinrent tout à fait calmes, et son salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, dont nous aurons occasion de parler bientôt, ne tarda pas à attirer une société choisie d'hommes politiques et d'hommes de lettres.

Une correspondance très suivie s'établit entre ces diverses résidences et Villeneuve-sur-Yonne1.

1. Madame de Beaumont avait deux cachets : l'un égyptien du xvIe siècle, dont elle se servait souvent et où était gravée en arabe cette pensée : « Son pouvoir ne saurait ni diminuer ni disparaître; » l'autre, où se voyait un chêne avec cette devise : « Un rien m'agite et rien ne m'ébranle. » Ce dernier lui avait été donné avant la Révolution par M. de Rulhière. ↩

La première des lettres que nous ayons retrouvées est datée de Passy, peu de temps après la mort de Robespierre :

Au citoyen Joubert, a Villeneuve

Passy, ce lundi à deux heures, décembre 1794.

« Je pars, Monsieur, triste de ne pas vous dire adieu, le cœur serré de quitter ma chaumière, et effrayée de revoir cette ville teinte du sang de ce que j'avais de plus cher au monde, et cependant je vais revoir mes amis; je voudrais ne m'occuper que de cette idée, et toutes les autres m'accablent. Je me sens trop maussade pour causer plus longtemps avec vous. J'espère vous revoir; je vais voir monsieur votre frère; j'ai bien fait de me déterminer, ma présence était nécessaire.

» Encore une fois, adieu, Monsieur. ›

Madame de Beaumont aimait beaucoup madame de Staël, dont le père avait à deux reprises été collègue de M. de Montmorin, et qui venait de perdre sa mère, cette femme supérieure, qu'un récent ouvrage de M. le vicomte d'Haussonville nous a fait mieux connaître. Dans sa seconde lettre, elle entretient M. Joubert d'une brochure que madame de Staël avait publiée quelques mois auparavant sur la nécessité de la paix, et fait un assez curieux parallèle entre la bonté de son amie et l'orgueil de madame Roland; puis elle répend à M. Joubert, au sujet d'un livre, dont il lui avait parlé dans la lettre du 26 avril, et qui fit alors une vive impression : les Mémoires d'un détenu. Son auteur, Riouffe, enfermé en 1793 à la Conciergerie, comme ami des Girondins, et délivré par la mort de Robespierre, vit les derniers moments de madame Roland ; il devait devenir plus tard président du Tribunat, préfet de la Côte-d'Or, et mourir, en 1813, baron de l'Empire et préfet de la Meurthe.

Mai 1796.

« Comment ai-je pu être si longtemps vous écrire, moi qui aime tant à recevoir de vos lettres? Sans expliquer cette bizarrerie, je vous dirai seulement qu'à l'heure de la poste je me dis : Si j'avais écrit, j'espérerais une lettre, et que je maudis ma paresse.

« Je ne vous envoie pas par ma cousine l'ouvrage de madame de Staël, parce que monsieur votre frère m'a dit que vous l'aviez lu. Je vous jure qu'il est bien entièrement d'elle, sa beauté et ses défauts lui appartiennent. Son père est trop fâché qu'elle se fasse imprimer pour l'aider; il est absorbé dans sa douleur, j'ai vu une lettre de lui sur la mort de sa femme, qui est d'une sensibilité profonde et qui exprime une douleur qui ne finira jamais. Cependant sa santé est bonne. Il ne faut point croire le public; mes nouvelles valent mieux que les siennes, puisque je les tiens de sa fille.

« J'ai été bien touchée de la revoir, après plus de deux années d'absence et des siècles de malheur. Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son âme si élevée, si noble, si capable de tout ce qui est grand et généreux. Elle est ce que madame Roland se croit, mais elle ne songe point a en tirer vanité; elle croit tout le monde aussi bon et aussi généreux qu'elle. Combien cette simplicité est aimable et ajoute encore à son mérite! Tandis que l'orgueil de madame Roland m'a presque rendue injuste ; j'ai besoin de me rappeler sans cesse qu'elle est tombée sous le glaive pour lui pardonner, et, malgré sa mort, elle ne sera jamais pour moi que la Providence du dix août. Elle m'a rappelé des intrigues qui ont réveillé en moi bien des ressentiments. J'espère cependant que je rends justice à son caractère, et je suis sûre de sentir toute la beauté de sa mort.

» Et moi aussi, je suis bien fâchée d'Ibrascha, et je n'aime point la comparaison de Robespierre avec Jésus-Christ1. Cependant pour rien au monde je ne voudrais être privée de cettre lettre. Comme tous les sentiments en sont vrais et naturels! Que la sensibilité de Riouffe est profonde! Il sent bien plus qu'il n'exprime; il peint si bien la sécheresse de ceux qu'on rencontre dans le monde, il dit si bien : « Et moi qui ai voyagé plus avant qu'aucun mortel peut-être vers les extrémités de la vie, lorsque je reparais, des hommes qui m'ont connu dès mon enfance me demandent à peine d'où je viens. i N'ai-je pas vu cela trente fois pour ma cousine? On lui demande à peine des détails sur sa détention, et on lui raconte bien au long les plus petites circonstances de la plus simple arrestation ou d'un vol. Cela me met hors de moi! Pardonnez-moi encore une citation. Que je l'aime de se justifier d'avoir pu supporter si longtemps ce spectacle! « Je n'étais pas le témoin de leurs cruautés, j'en étais la victime; j'ai vécu, parce qu'à chaque instant je croyais que j'allais cesser de vivre, et je ne suis pas mort des maux d'autrui, parce qu'ils n'étaient pas plus grands que les miens. »

1. Voy • Pensées et correspondance de J. Joubert, I, 23. ↩

» Je sens bien qu'au lieu de vous parler si longuement de Riouffe, j'aurais dû vous parler de nos dangers, de nos défaites, de nos victoires. J'ai été un moment résignée à tout. Il faut espérer que nous voilà sages pour long-temps.

» Adieu, Monsieur, j'espère que j'aurai le plaisir de vous voir, de vous voir souvent.

I Montmorin-Beaumont. I

Madame de Beaumont et M. Joubert échangeaient beaucoup de livres. Il la dirigeait dans ses lectures et savait lui faire goûter les auteurs les plus graves : la Bruyère, Pascal, le Tasse dans l'original, les poésies d'Ossian, Malebranche, Platon même, n'effrayaient pas l'esprit sérieux de madame de Beau mont. Elle lisait aussi son cher abbé de Condillac, mais cette lecture n'avait pas l'approbation de M. Joubert, qui la trouvait aride et desséchante pour l'esprit, et reprochait à ce philosophe d'être « plein de demi-vérités ».

De Theil, ce samedi soir, mai 1797.

« On ne me ramène pas encore la carriole, de sorte que je ne puis vous envoyer de livres ni vous en renvoyer.

» Si j'étais plus versée dans la lecture des anciens, je déterminerais avec plus de précision ce qu'il y a de moderne dans le Phédon; lorsque rien ne me guide dans ma décision, j'assigne au juif ce qui me déplaît, à Platon ce qui me plaît. Si cela n'est pas rigoureusement juste, cela est judicieux.

» Ce qui m'occupe, m'intéresse et m'étonne, c'est l'histoire de Port-Royal; elle m'apprend à connaître l'esprit janséniste dont je n'avais qu'une idée bien imparfaite. La préface est vraiment curieuse. L'auteur a presque autant d'humeur contre Voltaire de ce qu'il a été élevé par des Jésuites que de ce qu'il est Voltaire. Sûrement- je vous redemanderai les derniers volumes. Il me semble. que, dans un chrétien, je désirerais l'esprit janséniste et le cœur un peu moliniste. Peut-être que la dernière partie de mon souhait est due aux préjugés de ma jeunesse : ma vieille tante était un peu amie des Jésuites !

» Voulez-vous bien m'envoyer l'adresse de votre libraire de Sens? Je veux absolument qu'il me débarrasse d'une édition de Voltaire trop volumineuse. Ma seule prétention est d'emporter un moindre poids. Vous l'offrir après cet aveu, c'est s'y prendre aussi spirituellement que cet homme qui, apportant un panier de prunes à son curé, l'assurait que ses cochons n'en voulaient plus. N'importe, si ce n'est de bonne grâce, c'est de bon cœur que je vous l'offre.

« Madame de Staël part pour la Suisse et me donne rendez-vous sur sa route, à Sens ou à Villeneuve. Je crois que ce sera à Sens. Aussitôt que j'aurai les œuvres de sa mère et les Mémoires qu'on me promet, vous les aurez.

Mille tendres compliments à toute la famille. ›

M. Joubert n'aimait de Voltaire que ses lettres : « Je me représente fort bien, lit-on dans ses Pensées, Bossuet, Fénelon, Platon, portant leurs ouvrages devant Dieu, même Pascal et La Bruyère, même Vauvenargues et La Fontaine, car leurs œuvres peignent leur âme et peuvent leur être comptées dans le ciel. Mais il me semble que Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu n'auraient osé y présenter les leurs ; ils n'y ont mis que leur esprit, leur humeur et leurs efforts. Quant à Voltaire, les siennes le peignent aussi, et elles lui seront comptées, je pense, mais à sa charge. » Il dit ailleurs : « Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage. » Il répond à l'offre de madame de Beaumont, comme l'aurait fait M. de Fontanes, décidé, avons-nous vu dans une de ses lettres, à laisser son Voltaire incarcéré à Châlons et à ne faire aucune démarche pour le faire élargir : « Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier! »

M. Joubert avait à cette époque beaucoup d'admiration pour madame de Staël et avait écrit d'elle quelque temps auparavant : « De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné. » l devait plus tard, après la publication de Corinne, modifier son opinion et reprocher à l'auteur d'avoir voulu peindre les passions comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, d'avoir fait un roman difforme1. Dès qu'il est informé de son prochain voyage en Bourgogne, il s'empresse, quoique très souffrant, d'offrir pour elle à madame de Beaumont la chambre verte, et ajoute : « Je serai, je crois, assez fort pour ne pas céder au désir de la voir et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi consultez votre commodité. » Mais madame de Beaumont sait que M. Joubert ne pourra résister à la tentation de causer avec madame de Staël, qui ne voudra pas elle-même se priver de voir M. Joubert; elle n'ignore pas que la fougue de son amie est plus surexcitée que jamais par le rôle politique qu'elle jouait alors et sa tentative de réconcilier les partis extrêmes; dans la crainte que les entretiens ne soient trop fatigants pour M. Joubert, madame de Beaumont répond en ces termes à la proposition qui lui est faite :

1. Pensées et correspondance, II, 387, et aussi une lettre à madame de Vintimille, I, 237. ↩

De Theil, ce lundi, 1797.

« Pourvu que madame de Staël ne me retienne pas dans l'attente de son passage! Du 24 vendémiaire, elle s'annonce dans huit ou dix jours; en doublant le terme, j'ai encore du bon temps; cependant je ne suis pas sans crainte. Non assurément, je ne ferai point entrer ce tourbillon dans la paisible chambre verte, vous ne seriez pas maître de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage de résister à la tentation ; elle m'a déjà entendu parler de vous, il faudrait lui en parler encore, et, malgré tout mon désir d'assurer votre tranquillité, ce ne pourrait être de manière à éteindre son insatiable curiosité. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte ne serait plus un lieu de recueillement. L'Écu ou le Chapeau-Rouge seront le lieu de l'entrevue.

» Savez-vous bien que, si Port-Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir? Mon zèle commence heureusement à se calmer un peu. Je vais relire les Provinciales, aussitôt que j'aurai fini mes trois volumes..

» Grand merci du Charles [er 1

« Mille tendresses à madame Joubert : la connaître beaucoup, c'est s'engager à l'aimer beaucoup.i

M. Joubert ne partageait pas cet entraînement pour les jansénistes ; il leur reprochait de » sembler aimer Dieu sans amour et seulement par devoir, par raison, par justice; d'insister sur ce qui est incertain, obscur, affligeant, et de glisser sur le reste ; d'éclipser enfin les vérités lumineuses et consolantes par l'interposition des vérités opaques et terribles. »

La cinquième lettre de madame de Beaumont révèle un état de profond découragement, bien naturel dans la triste situation où elle vivait : elle se sentait déjà atteinte de la maladie de poitrine qui devait, six ans plus tard, la ravir à ses amis, et n'avait pas le courage de se soigner sérieusement ; son existence était fort isolée, car elle n'avait pas d'enfant et avait perdu presque tous ses proches ; son dernier frère, Auguste de Montmorin, était mort dans un voyage aux Indes, et son mari, M. de Beaumont, bien que demeuré en France pendant tout le temps de la Révolution, n'avait rien fait pour venir en aide à sa femme au moment de tous ses malheurs. La fortune de madame de Beaumont était assez embarrassée. Pour supporter tant d'épreuves, elle ne savait pas puiser la force à sa source véritable.

Une lettre écrite à cette époque de Versailles par mademoiselle Michelet, ancienne femme de chambre de madame de Montmorin, et retrouvée par hasard au milieu des papiers de M. Joubert, souhaitait en termes touchants et respectueux à madame de Beaumont les consolations dont elle avait besoin : « Vous êtes, Madame, beaucoup plus jeune que moi; mais vous avez autant vécu pour le malheur. Si j'osais vous engager à tourner vos regards vers notre Père commun, j'ose croire que vous supporteriez vos peines avec résignation. Qu'avez-vous éprouvé sur cette terre de douleur? Bien peu de vraie satisfaction et beaucoup de dégoût et d'ennui. Oh! Madame, que je serais heureuse, avant de mourir, de vous voir sainte, oui sainte, si vous le voulez! Vous en avez tous les moyens. Je vais prier le bon Dieu, pour qu'il vous en fasse la grâce. » Les livres en attendant restaient la grande distraction de madame de Beaumont.

De Theil, ce mercredi, août 1797.

« M. Desprez m'a dit hier que vous étiez bien mécontent de votre santé ; personne assurément n'est plus en mesure que moi de vous plaindre et d'entrer dans vos maux, que je ne puis soulager. Mais n'est-ce pas un chagrin poignant de penser qu'on ne peut ôter à ses amis les plus légères douleurs, même en consentant à en être accablé et à fléchir sous le poids? Je suis sûre au moins que vous avez du courage; cette pensée me console. Mais moi, je vous ferais pitié, j'ai retrouvé ma solitude avec humeur, je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir, je rêve sans charme et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps ; mais la jeunesse se passe, les ressources s'usent, et il ne reste que des regrets.

» Je suis sûre que vous m'accuserez, ma lettre, de lire au moins les Nuits d'Young. Mon Dieu! non, je lis Tristram Shandy; vous voyez avec quel fruit !

»Si j'avais le temps de récrire, je ne vous enverrais pas tout ce noir, car je ne crois pas que le mal des autres soit une consolation ; ce remède n'est point à mon usage, et je ne le crois point au vôtre.

» Est-il vrai que vous songez à venir me voir? Que vous serez assez aimable pour venir rendre quelque charme à ce lieu désenchanté? Que cela ne vous fera point de mal? Il est bien sûr au moins que l'espérance seule de vous voir me donne le désir de sortir de cet état d'abattement, et c'est beaucoup.

»Adieu, rappelez-moi au souvenir de madame Joubert, et dites-vous bien que je vous suis tendrement attachée pour la vie. »

M. Joubert lui répond que non seulement il ira la voir, mais que sa femme et son fils l'accompagneront à Theil, et que tous les trois passeront avec elle plusieurs jours. « Par un très singulier hasard, ajoute-t-il, c'est moi qui lis Young, lorsque vous lisez le Tristram. Ce Young ne me rend point farouche, et son Lilla Burello m'amuse tout comme un autre. » Il est fatigué de politique et de toutes les divisions • qui signalèrent la période directoriale. Il sait mauvais gré à ceux dont la société a dégoûté madame de Beaumont de la solitude et lui prêche le repos de la campagne, la recommandant& « à tous les Saints et Saintes de Theil, à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté », et la suppliant « à mains jointes d'avoir le repos en amour, en estime, en vénération ». Il voudrait même qu'elle imitât son exemple et ne lût plus de journaux : « Je viens, dit-il, d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux plus m'en occuper. » Le lendemain, il la prévient d'un petit retard au voyage projeté et, la remerciant de détails donnés par elle sur son régime dans une lettre qui nous fait défaut, il ajoute : « De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse m'intéresser autant que celui de votre pot-au-feu. »