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L'Enchanteur 1768—1848

M. Molé

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 282–303 · chapitre 27 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. Molén'avait pas encore douze ans en 1792, quand son père, le président Molé de Champlatreux, arrière-petit-fils du célèbre garde des sceaux Mathieu Molé, fut arrêté une premiere fois le 16 août et conduit à l'Abbaye. Bien que déclaré innocent dès le 30 par le Comité de surveillance de la Commune, il se trouvait encore en prison, quand commencèrent les massacres de septembre. Les supplications touchantes de son fils décidèrent les membres de la section Fontaine de Grenelle à réclamer le prisonnier à l'Abbaye, et, pendant la terrible journée du 3 septembre, le président fut ramené dans son hôtel1 aux applaudissements des habitants du quartier, qui n'avaient pas oublié ses bienfaits. Mais de nouvelles angoisses étaient réservées à la famille de M. Molé : la loi des suspects fut décrétée le 17 septembre 1793, et une visite domiciliaire pratiquée pendant la nuit du 24 amena l'arrestation de M. Molé et de sa femme. Après un assez long séjour à la prison des Jacobins, ils obtinrent pour cause de maladie la faveur d'être internés chez eux. Ils y étaient enfermés depuis deux mois, sous la surveillance de quatre gardiens, quand, dans la nuit du 19 décembre, M. Molé fut arraché des bras de sa femme presque mourante et envoyé à la prison du Luxembourg. Il était compris cette fois dans l'accusation dirigée contre les membres du parlement de Paris : une protestation contre la suppression des parlements et les atteintes à la Constitution et aux lois, signée par la chambre des vacations, avait été découverte chez le président Lepeletier de Rosanbo ; elle était r'enfermée dans une enveloppe qui portait le nom de tous les présidents à mortier, appelés à recevoir en cas de mort de leur collègue le dépôt de la protestation. M. Molé n'avait pas signé cette pièce et en ignorait même l'existence ; néanmoins, et malgré les démarches et lesinstantes prières de son fils, il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire, présidé par Coffinhal, et condamné à mort. Le 20 avril 1794, jour même du jugement, il monta sur l'échafaud, en compagnie de M. Bochart de Saron, premier président, des présidents Lefebvre d'Ormesson et Rosanbo, du conseiller Étienne Pasquier et de vingt et un autres anciens magistrats des parlements de Paris et de Toulouse1.

1. L'hôtel Molé, bâti par L'assurance pour le duc de Roquelaure, portait alors le n° 55 de la rue Saint-Dominique. Il est devenu le ministère des travaux publics et porte aujourd'hui le n° 246 du boulevard Saint-Germain. ↩

1. V. aux Archives, aff. Lepeletier de Rosanbo et autres parlementaires de Paris et de Toulouse. ↩

Huit jours plus tard, madame Molé, quoique réduite à un état d'infirmité très grave et entourée de ses trois enfants malades de la fièvre, reçut l'ordre de quitter son hôtel, qui venait d'être frappé de confiscation; et la fille des Lamoignon, suivie d'un de ses gardiens, dut s'établir dans un modeste logement de la rue de Beaune. M. Sainte-Beuve parle dans ses Portraits contemporains2 de la détresse inexprimable à laquelle fut réduite pendant les premiers mois cette malheureuse famille, et nous montre le jeune Molé se faisant, avec une précocité naturelle que ces tristes circonstances avaient encore développée, le soutien de sa mère et de ses sœurs. Il assistait par hasard, ajoute cet auteur, à la séance de la Convention, où, sur la proposition de Tallien, Robespierre et ses adhérents furent décrétés d'accusation, et il recueillit des impressions ineffaçables de tant d'événements dramatiques.

2. Voy. Portraits contemporains, II, 159 ↩

Après le neuf thermidor, sa mère obtint l'autorisation de se fixer à Méry, terre patrimoniale des Lamoignon; mais les revenus de ce domaine étant toujours administrés par la Nation, M. Molé dut accepter un modeste emploi en province, pour augmenter les ressources des siens. Il travailla dès cette époque avec une grande force de volonté, perfectionna son éducation littéraire et se mit en même temps à étudier les mathématiques. Puis il revint à Paris et suivit les cours libres alors de l'École polytechnique. Lorsqu'en 1840 l'Académie française le reçut comme successeur de Mgr de Quélen, archevêque de Paris, il fut donc en droit de dire que son enfance, sans protection et sans guide, n'avait eu de leçons que celles du malheur.

La sécurité devenant plus complète, M. Molé retrouva peu à peu à Paris les relations naturelles de sa famille et ne tarda pas à se marier : il n'avait que dix-huit ans, quand il épousa en 1799 mademoiselle de la Briche, aussi distinguée par l'esprit que par la naissance.

Nous le voyons vers 1801 présenté par madame de Vintimille chez madame de Beaumont, où il se fit tout d'abord remarquer par sa physionomie expressive et la distinction de ses manières1. MM. de Fontanes, de Bonald, de Chateaubriand et Joubert accueillirent avec bienveillance ce jeune héritier des vieilles races, qui portait déjà avec dignité un nom historique et marquait ses premiers pas dans le monde par une gravité précoce. Lui-même recherchait volontiers les hommes plus âgés que lui : « L'amitié sérieuse, a dit M. de Falloux en prenant à l'Académie le fauteuil de M. Molé, place au premier rang de ses j puissances les exemples et les leçons et, quand elle se donne des frères, choisit surtout des frères aînés. »

1. Le beau portrait peint par Ingres en 1834, que la gravure de Calamatta a si admirablement rendu et qui appartient à madame la duchesse d'Ayen, petite-fille de M. Molé, donne l'idée de ce que celui-ci devait être en 1807. ↩

M. Molé se sentit particulièrement attiré vers M. Joubert, dont la bonté parfaite et la simplicité charmante rendaient encore plus séduisants l'esprit et la conversation. De son côté, M. Joubert, cet observateur si vigilant et si perspicace, ce juge si difficile à contenter, avait promptement deviné le mérite du nouveau venu et ressenti pour lui la sympathie la plus vive. Il trouvait dans ce jeune homme, nous dit le biographe de M. Joubert, des qualités qu'il tenait en grande estime : de l'ardeur sans emportement, le culte sincère du devoir et cette sorte d'austérité qui dénote la pureté de la jeunesse et présage l'incorruptibilité de l'âge mûr; il l'appelait son Caton de vingt ans. Écrivant quelque temps après à madame de la Briche, belle-mère de M. Molé, il s'exprimait - ainsi : « Ce jeune homme est pour moi un beau spectacle, et je dirais un beau modèle, si j'étais sûr de n'en être pas entendu. Son caractère réunit en lui deux saisons : on aperçoit dans son être l'homme fait et l'adolescent. On sent dans tous ses sentiments et dans toutes ses idées la solidité et le feu. Enfin, très distingué de tous les autres, son mérite offre à ses amis ce qu'il y a de plus séduisant au monde : une grande espérance, de grandes réalités1. » M. Joubert se reportait peut-être au temps de ses premières relations avec M. Molé, quand il formulait plus tard ces deux pensées : « N'estimez que le jeune homme que les vieillards trouvent poli. - La noblesse est une dignité due à la présomption que nous ferons bien, parce que nos pères ont bien fait. »

1. Lettre citée par M. de Falloux. ↩

Cédant à une inclination naturelle, excité d'ailleurs par les conversations qu'il entendait dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg et par ses entretiens avec M. de Bonald, M. Molé s'initiait silencieusement par des études philosophiques à la science du gouvernement des peuples. Il s'occupait en même temps d'un travail où il désirait exposer le fruit de ses premières méditations sur les sujets les plus élevés de métaphysique et de morale, combattre les doctrines matérialistes du dix-huitième siècle et aborder les problèmes politiques au point de vue théorique. Un récent voyage en Angleterre lui avait donné l'occasion de voir fonctionner de près le gouvernement qui lui semblait le mieux approprié aux aspirations légitimes des temps modernes. Il hésita longtemps avant de parler à M. Joubert du travail qu'il préparait; mais encouragé par de nombreuses marques d'estime et rendant hommage à la supériorité d'un esprit aussi éminent, il se décida enfin s'ouvrir de son projet.

La première lettre de M. Molé témoigne de ses hésitations :

A Monsieur Joubert

Sannois, ce samedi, juin 1803.

« Je vous renvoie, Monsieur, vos deux livres; ils m'ont charmé, l'un par les anecdotes qu'il renferme, l'autre par la manière dont il est écrit. Le tableau du roi s'endormant dans les airs entre les bras de son ami m'a semblé parfait.

« l faut maintenant que vous me permettiez de vous envoyer ce dont je vous ai parlé. Je suis décidé à vaincre cette réserve excessive, provenant peut-être d'un amour-propre trop grand, qui m'a fait travailler jusqu'à vingt-deux ans, sans faire une confidence et sans prendre un conseil. D'ailleurs, j'ai besoin de me former une idée sur la nature de mon travail et le succès de mes efforts. Personne ne peut mieux me donner cette idée-là que vous, et je ne rencontrerai jamais personne de qui j'attende plus de franchise et à qui je trouve plus doux de me confier. Promettez-moi, je vous en prie, un secret absolu et une franchise sans bornes ; j'ose exiger l'un et me croire digne de l'autre. Cependant, comme vous pouvez encore ne pas me connaître assez pour que la franchise que je vous demande ne vous coûte point, je trouverai indiscret de vous rien envoyer, avant que vous m'en ayez donné la permission, et j'attendrai votre réponse.

» Adieu, Monsieur, ne m'oubliez point, et croyez que le témoignage de confiance que je vous donne est aussi unique dans ma vie que le sentiment qui me le dicte est particulier.

» Mathieu MOLÉ. »

Il eût été sans doute intéressant de retrouver la correspondance complète de M. Joubert et de M. Molé, surtout en ce qui touche le travail commencé. Malheureusement la plus grande partie en a été perdue, et l'ordre des idées dans celle qui nous reste est fréquemment interrompu. Nous nous efforcerons cependant, en rapprochant les lettres de M. Molé de quelques citations empruntées aux lettres déjà publiées de M. Joubert1 et à des notes inédites sur le même sujet retrouvées dans ses papiers, de donner un aperçu des relations très suivies qu'ils entretinrent pendant les années 1803, 1804 et 1805.

1. Voir Pensées de Joubert, 1, 71, et suiv. ↩

La réponse de M. Joubert à la première lettre de M. Molé nous manque, mais elle fut certainement très encourageante, car, ne recevant pas la communication annoncée, il écrit pour la réclamer :

Paris, 10 juillet 1803.

« Envoyez-moi, je vous en supplie, vos manuscrits à Villeneuve. Là, je serai tout à vous; je vous lirai avec toute mon attention et pourrai vous juger avec une sévérité dont aucune distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous maltraite ; je le ferai, avec la rigueur qu'un examen très réfléchi inspire ordinairement à un esprit isolé de tous les objets, et qui n'a devant lui pour termes de comparaison que les modèles.

» Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut à cet égard rien m'apprendre. Faites bien, faites mal, ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être, et cela même est probable, de toutes les ressources qui sont en vous ; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends et, s'il le faut, je m'attends à pis encore. Mais, quand cela serait, je n'en croirai pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué est admirable en soi, et que le ciel vous a donné une tête qui est d'or et de ce qu'il y a de plus précieux dans ses fabriques éternelles.

» Ne différez donc pas plus longtemps des communications dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous repentez dans votre lettre, après m'avoir annoncé votre envoi; c'est résister au ciel ! Aimez la confiance. »

Dès que M. Joubert eut reçu le travail de M. Molé, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin. Singulièrement frappé, lisons-nous dans la notice qui précède les œuvres de M. Joubert, des efforts tentés par un si jeune homme pour rattacher les théories de la liberté aux observations d'une saine psychologie et aux grands principes de religion et de morale que tant de nuages venaient d'obscurcir, M. Joubert paya de conseils utiles la confiance qui lui était donnée; mais, comme il ne savait pas se donner à demi, l'affection vint bientôt à la suite des conseils. Nous lisons dans une lettre écrite par lui vers cette époque à madame de Beaumont : « Vous voyez ce long papier-ci : eh ! bien, imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine, envoyé à M. Molé des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets, pages, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance, qui n'est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je l'ai déjà rendu heureux deux ou trois fois et l'ai fait enrager deux ou trois autres. » M. Joubert justifiait ainsi l'éloge si vrai que M. Molé lui adressa plus tard : « Vos bienveillances ont la tendresse et le feu des passions. »

Le manuscrit était divisé en deux parties : l'une consacrée à l'examen de la nature et des facultés de l'homme et l'autre à l'étude des institutions sociales qui lui conviennent. M. Joubert s'attacha surtout à la première, qui se rapportait davantage à ses études.

Dans la lettre du 10 août 1803, il reproche à M. Molé d'admettre sur un point les théories de l'école sensualiste et de dire que toutes nos idées viennent des sens. M. Joubert, ce maître exquis en moralité, comme l'appelle M. Caro, se livrait aussi à la philosophie, mais sans préjugé d'école ni engagement d'aucune sorte1; il n'adopte pas d'une manière absolue le système des idées innées, mais proclame Leibnitz un grand métaphysicien et repousse hautement le système des idées acquises « L'âme, dit-il, subit ici-bas son épreuve; elle vit au milieu des obstacles où Dieu l'a voulu placer ; elle se forme dans le moule où il l'a jetée; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère, que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de ses plaisirs, de ses peines, de toutes ses perceptions... D'où pensez-vous que nous vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté, auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer ?i

1. Voyez une thèse remarquable pour le doctorat ès lettres, intitulée : Essai sur les pensées de Joubert, de M. l'abbé Condamin, aujourd'hui professeur à la faculté catholique des lettres de Lyon. Paris, Didier, 1877. ↩

Le recueil des Pensées contient sur le même sujet des réflexions remarquables : « Si les sensations, dit M. Joubert, sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle. » Et, sans vouloir qu'on attache trop d'importance aux mots d'idées innées, il ajoute : « En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans notre esprit et que certains traits de lumière y font éclore, on s'entend et l'on devient plus clair... Les idées ! les idées ! Elles sont avant tout et précèdent tout dans notre esprit. »

Il se plaît d'ailleurs à constater dans la métaphysique très spiritualiste de M. Molé un caractère conciliant et peu exclusif, et il le loue de présenter cette science sous un jour qui la montre humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes a tous.

La lettre suivante contient les encouragements les plus aimables, que rendait sans doute nécessaire la confiance encore un peu hésitante de M. Molé :

Villeneuve-sur-Yonne, 10 septembre 1803.

« J'ai pensé souvent que, s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'y promène, je l'aurais déroulé et j'aurais dit en y jetant les yeux : Bon! voilà probablement de notre métaphysique à lieux communs!

» J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum ! aurais-je dit à la seconde page, il y a du bon là-dedans. Puis, rentré chez moi, le cahier dans ma poche, j'aurais attendu, avec quelque impatience, l'heure où je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie. Aux approches de cette heure, et, après avoir regardé vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma chambre, j'aurais tout lu, et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir. Il y a là de l'excellent.

» Je me serais probablement informé, à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et, ne découvrant rien, j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu par la voie des journaux, pour lui apprendre ma trouvaille, en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements, s'il voulait me récompenser de l'avis que je lui donnais et faire beaucoup de plaisir à un esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien. »

Puis, après quelques conseils, il ajoute :

«Je veux, avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez platonisé. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'autres passages, si je le voulais. Cela m'a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement, sans l'aimer et sans le connaître, on ressemblait à Platon, quand on excellait dans les matières élevées. La force du sujet le veut, car Platon est la métaphysique, comme Homère est la poésie. S'il fallait faire leur part à ses admirateurs, tels que je suis, et à ses non-partisans, tels que sont une infinité d'autres, je dirais qu'en le lisant on n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions où tout s'apprend. On voit dans tous ses écrits -la lumière, mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour, il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y apercevoir sans être préparé et comme initié. »

A propos de la volonté, M. Joubert ne veut pas qu'on exagère le mérite de cette faculté de l'âme :

« On a dit, écrit-il le 17 septembre, des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres rendre les ambitions inflexibles que les vertus incorruptibles... Je voudrais qu'on offrît aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès, et qu'on leur dît : « Avec une volonté forte et bien réglée, tu établiras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi ; » mais non pas : « Si tu as assez de volonté, tu seras le maître du monde. » Il serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir juste. »

Dans la lettre du 21 octobre 1803, où nous avons déjà signalé une appréciation si complète du caractère de M. de Chateaubriand, M. Joubert parle encore à M. Molé de son ouvrage : « Songez écrire toujours de sorte qu'un enfant spirituel pût à peu près vous comprendre, et qu'un esprit profond trouvât chez vous à méditer. » Puis il le prie de venir à Villeneuve, où ils discuteront plus librement ces graves sujets. M. Molé ne put alors répondre à cette invitation, et le passage suivant, retrouvé dans les notes de M. Joubert, futsans doute écrit sous l'impression du regret qu'il éprouva : « J'en aurais mieux parlé que je n'en écrirai ; j'étais plein sur ce sujet d'une ardeur que le temps et les impatiences ont consumée. Tout mon feu s'est évaporé, c'est votre faute; vous n'avez pas assez voulu saisir mon esprit au bon, vous n'aurez que ses souvenirs, c'est-à-dire une froide cendre. Réchauffez-la, si vous pouvez. » Ailleurs il a dit : & Je suis ménager de mon encre, mais je parle tant que l'on veut. »

Le 30 mars 1804, notre penseur prit néanmoins encore la plume :

« J'ai cependant quelques objections à vous faire.

» Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner et par conséquent à tout rendre problématique, au moins quelques moments? Situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact d'ailleurs que toute erreur soit funeste. Que dis-je? Il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois :

Le conte fait passer la morale avec lui.

» Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qni ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.

« l faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond. »

Et, après avoir développé cette idée, M. Joubert continue :

« Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi gré de ce que je vous fais part avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leurs excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit et que peut-être dans un moment heureux vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir. »

Et il termine ainsi cette longue causerie :

« La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères. Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière. La première année où nous avons eu quelque liaison, j'ai perdu la plus nécessaire de mes correspondances1. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pouvais plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide... La Providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas, quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce. »

1. Madame de Beaumont, ↩

Un grand nombre des lettres de M. Molé ayant été perdues, nous avons dû laisser parler seul M. Joubert; l'ordre des dates amène maintenant plusieurs lettres de M. Molé; dans celle du 10 juin 1804, il répond à quelques-unes des observations qui précèdent et proteste de sa volonté bien arrêtée de détourner les hommes de l'erreur par un sentiment plus élevé que celui de l'intérêt :

Lundi, 18 juin 1804.

« S'écrire comme nous le faisons, c'est causer mûrement; mais c'est encore causer; c'est pourquoi je vous réponds à l'instant, ayant besoin de feu pour vous bien répartir. J'aime d'autant plus ce genre de conversation que je n'ai point l'esprit prime-sautier et que je ne sais rien dire de bon, quand je n'ai pas eu le temps de réfléchir.

» Vos observations tendraient en général à me faire faire un chapitre de morale plutôt que de métaphysique et de morale à la fois. Songez bien à une chose ; c'est que mon ouvrage est un ouvrage de métaphysique. Son principal objet est de faire connaître cette science que l'on ignore, c'est d'apprendre qu'elle comprend toutes les sciences, qu'elle est la science de la vérité, c'est-à-dire, comme l'a dit Bonald, la science des êtres et de leurs rapports.

» Vous avez raison de penser que j'écris pour les salons ; car avant tout je veux être utile. J'écris pour les gens qui ne m'entendent pas, et je leur serai plus utile de cette manière que si je me mettais complètement à leur portée. Il s'agit moins de faire que les gens du monde vous comprennent que de faire qu'il vous croient; c'est de la foi qu'il faut leur donner plutôt que des lumières. Avant tout, on doit penser à se rendre une autorité pour eux, et ils ont un instinct merveilleusement sûr pour démêler le degré de confiance que l'on mérite. Les livres les plus utiles sont les plus forts, et les livres les plus forts sont les plus utiles. Souvent, sans presque vous écouter ni vous entendre, ils s'apercevront que vous leur parlez de très haut. L'Esprit des lois, quand il parut, produisit peu d'effet; il était à la portée d'un très petit nombre de lecteurs, et depuis il a produit une révolution dans les idées.

iJe vous observe d'ailleurs que la manière dont j'ai parlé du beau, au commencement et dans le cours de l'ouvrage, ne doit pas moins faire désirer de connaître sa nature que les moyens de le produire et de le posséder.

i Il vous semble, dites-vous, que ma méthode en général tend moins à dissiper l'ignorance des lecteurs qu'à redresser leurs erreurs ; je ne reçois point cet éloge; j'ai eu de plus hautes prétentions. Ce n'est pas en faisant sentir les inconvénients des erreurs seulement et les maux qui en résultent que j'ai voulu en corriger. L'erreur est toujours l'ignorance de la vérité, et j'ai toujours essayé de lui substituer cette dernière. Ce n'est pas assez de dire aux hommes : Ne pensez pas ainsi, car il en résultera pour vous toutes sortes de maux ; on doit encore leur dire ce qu'il doivent penser, car il faut nécessairement qu'ils pensent. Il est bon d'ailleurs de paraître honorer les hommes, quand on leur parle d'une matière si grave, et de ne pas avoir l'air de croire que leur intérêt les guide uniquement. Il convient même de supposer qu'un grand amour de la vérité les anime. C'est peut-être le seul moyen de les enlever et de les élever à la hauteur où il faut qu'ils soient pour vous entendre.

» Je ne dois pas non plus oublier les bornes que doit avoir un chapitré du beau, et malheureusement elles sont très rapprochées. J'ai peut-être eu le tort de faire trop désirer ce chapitre dans le cours de l'ouvrage.

» J'ai vu avec grand plaisir que vous aviez adopté quelques-unes de mes idées sur lesquelles vous vous étiez réservé de réfléchir, telles que celle-ci : Il n'y a que des faits dans les choses. Je finis par un dernier article sur lequel je crains que nous ne restions en contradiction : c'est l'indépendance dans laquelle vous voulez que l'âme soit . du corps, pendant qu'elle lui est unie. Il n'y a pas encore deux jours que je faisais une note où je parlais de l'universalité de cette dépendance et où, en disant que je ne croyais pas aux idées innées, j'ajoutais que je ne concevais pas comment on avait prétendu lier l'existence de ces idées à celle de l'immatérialité de l'âme. Il n'existe pas un sujet sur lequel j'aie plus réfléchi et jamais je n'ai varié dans cette opinion; si vous le voulez, je vous déduirai toutes mes raisons, mais aujourd'hui je suis trop las. Je pense très vite et très vivement, lorsque j'écris, ce qui fait que, malgré que j'aie écrit cette lettre aussi vite qu'à pu courir ma plume, je me sens trop fatigué pour y ajouter. Bonjour! J'attends avec impatience la suite.

» J'ai appris que monsieur votre frère allait mieux, et vous, pourquoi donc ne vous portez-vous pas bien? Je me suis mis à faire des notes sur un plan assez singulier. C'est comme un supplément. Il serait possible que le monde les lut plus que l'ouvrage; elles contiennent sur l'amour du plaisir, au chapitre de l'amour de soi, des idées qui sont pour moi toutes nouvelles et que je vous dois entièrement. J'espère y avoir détruit cet amour du plaisir des philosophes qui nous a fait tant de mal.