M. de Fontanes (suite 3)
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En novembre 1793, M. de Fontanes put revenir à Paris; il y vivait oublié, quand les atrocités commises à Lyon par les commissaires Collot d'Herbois, Couthon et Fouché, obligèrent les habitants de Commune-Affranchie à envoyer des députés pour se plaindre à la Convention; ceux-ci chargèrent M. de Fontanes de composer leur discours, dont l'effet fut grand sur l'Assemblée. Recherché comme auteur de cette courageuse protestation et frappé de proscription, il dut se cacher à Sevran, près de Livry, chez madame Dufresnoy, puis aux Andelys, où il resta jusqu'au neuf thermidor.
La Terreur passée, il rentra à Paris, et nous trouvons, dans une lettre que lui adressa alors M. Joubert, un passage qui peint bien les impressions que l'on ressentait à ce moment : « Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et sains de tant d'affreux périls! » Il aurait voulu attirer ses amis à Villeneuve, il leur témoigne la part que madame Joubert prend à leurs malheurs : « Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis à la nouvelle de vos désastres et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons. Son mérite se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne rien personnellement. » Il leur a trouvé une maison aux portes de la ville, et, pour les séduire, il leur écrit : « Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant : une cour, un petit jardin, dont la porte s'ouvre sur la campagne, des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives, et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix. Vous trouverez, en débarquant, ajoute-t-il, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une affection bien tendre. »
Mais ce projet ne put se réaliser, et M. de F'ontanes se fixa à Paris.
La lettre suivante, où il se montre préoccupé des questions de vie matérielle, est un indice des difficultés d'existence qu'avaient entraînées la récolte très mauvaise de 1794 et la dépréciation de plus en plus grande des assignats. Ces embarras ne l'empêpêchaient pas d'ailleurs de soupirer après la société et les conversations de son ami, dont il était séparé depuis si longtemps; elles ne le détournaient pas non plus du travail. En même temps qu'il s'occupait activement de son poème la Grèce délivrée, il défendait, dans le Mémorial, le retour aux traditions conservatrices et y prêchait la modération et la nécessité des croyances religieuses. Sa collaboration à ce journal devait bientôt le faire considérer comme favorable au rétablissement de la monarchie et attirer sur sa tete, au dix-huit fructidor, les sévérités du Directoire.
A m. Joubert, a Villeneuve
Paris, 2 octobre 1701.
« Votre jeune frère est plus heureux que nous; il va vous voir dans le monde magique où vous êtes émigré pour votre bonheur ; il est chargé de vous dire combien nous vous aimons tous, et quel désir j'ai en particulier de votre société et de vos conversations.
» Cependant, quelque plaisir que j'eusse à vous embrasser, je n'ose vous inviter au voyage de Paris; ceux qui n'ont pas des montagnes de papier ou de l'or en rouleau, qui ne sont pas représentants, marchands ou voleurs de grand chemin, n'y peuvent plus vivre. J'ai cru dès longtemps que le mal avait atteint son dernier période, mais il redouble de jour en jour, et nous approchons du temps où il faudra cinquante mille francs pour dîner, comme en Amérique. Le vin de Paris est détestable et fort cher. Savez-vous que j'achète la viande trois francs dix sous ? Je m'imagine que tout est un peu moins cher à Villeneuve. En conséquence, j'attends de votre amitié et je vous supplie, au nom de ma femme, de vouloir bien m'acheter dans vos cantons quarante ou cinquante livres de beurre fondu, des œufs en quantité raisonnable, quelques pots de raisiné pour l'hiver, quelques bouteilles de liqueur d'Auxerre; de plus, ne pouvez-vous nous envoyer des petits pains comme ceux que vous mangez? Ils seraient excellents pour la soupe, parce qu'ils ont beaucoup de croûte. Je ne vous fixe point le nombre de livres ; plus il vous sera possible de m'en envoyer, et plus vous serez aimable.
» Je finis en vous embrassant. Mettez-moi en famille entre madame Joubert et votre enfant; la mienne vous fera, je l'espère, une petite visite incessamment; elle ira demander à déjeuner à votre petit bonhomme. Bonjour! Ma femme vous dit mille choses, ainsi que ma belle-mère. Bonjour encore ! »
« P. S. - Et des pommes de terre ! des pommes de terre! Achetez-m'en quelques boisseaux par pitié ou retenez-les du moins. »
M. de Fontanes perdit bientôt, de la petite vérole, son premier enfant, cette petite fille qui était née dans des circonstances si dramatiques et dont il annonçait la visite à Villeneuve. La lettre, dans laquelle il fait part de ce malheur à M. Joubert, nous manque, mais nous avons la réponse de celui-ci : « Nous avons été bien sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour la recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleurés longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe que votre malheur, à chaque instant, peut devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. »
M. Joubert, dans la même lettre, entretient M. de Fontanes de ses travaux, de son amour toujours croissant de la perfection littéraire et de l'opinion qu'il se forme sur la nature de son cerveau. « J'ai trop de cervelle pour ma tête, elle ne peut pas jouer à l'aise dans son étui, » lit-on dans le recueil de ses Pensées; il développe ici une idée différente, mais du même ordre : « Je m'occupais, ces jours derniers, à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois : il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements, mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux. Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements; il en résulte, pour me juger en beau, que je ne suis propre qu'à la perfection ; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir, et d'ailleurs elle me repose, en m'interdisant une foule d'entreprises; peu d'ouvrages et de matières en effet sont susceptibles de l'admettre. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre peut cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai, quand je voudrai prendre mon vol, et, lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour. »
M. Joubert compatissait d'ailleurs aux préoccupations matérielles de M. de Fontanes et lui annonçait l'envoi des petits pains demandés : « Je les ai, dit-il, fait faire par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. » Il lui recommandait en même temps de ne pas les dévorer trop rapidement et de modérer une capacité d'estomac souvent admirée par les amis de M. de Fontanes et confessée par lui-même dans ces deux vers inédits :
Mon appétit infatigable En tous les temps fut renommé.
Son ami lui répond :
A m. Joubert, a Villeneuve
Décembre 1794.
« Vous raisonnez aussi bien des choses d'ici-bas que des choses célestes.
» Vous m'avez écrit, avec l'imagination épurée de Montaigne, une page charmante sur votre cerveau. Je sais depuis longtemps que ce cerveau est fait comme celui de Platon, quand Platon n'est ni vide ni ténébreux, s'entend. Si vous ne voulez pas me parler d'autre chose, parlez-moi de vous. Tout ce que vous laisserez tomber sera recueilli pieusement. Dans vos heures de loisir, descendez de votre étoile et communiquez-moi quelques sons des harmonies ineffables que vous devez entendre. Vous avez bien fait de vous retirer du monde visible.
» J'irai vous voir pour me donner plus de saveur. J'irai prendre le goût du terroir de votre planète. Savez-vous que j'ai grand besoin d'y monter? Je fais un passage des Thermopyles, la mort de Léonidas en récit dans un de mes chants. C'est le dernier Spartiate échappé de la mêlée qui est mon narrateur. Je veux faire savourer les délices de la mort, la couvrir de tant de rayons qu'elle paraisse belle aux plus lâches ; j'y mêlerai des idées et des images tellement surnaturelles que la vie paraîtra le plus chétif de tous les biens. Je cherche le merveilleux, mais un merveilleux paisible. J'ai beaucoup aimé la région des orages. Je me plaisais au bruit, aux tempêtes et aux tonnerres; véritablement, un mont Sinaï avec son artillerie a quelques beautés. Mais il y a quelque chose de plus élevé que les montagnes, c'est la sérénité d'un beau ciel.
Largior hie campos aether et lumine vestit
Purpurco1.
1. Eneide, VI, 610, 641. ↩
» Je tâche que ce soit là le genre de ma poésie.
» Adieu, tout mon monde vous embrasse, et j'embrasse tout votre monde. »
Bientôt M. de Fontanes manifeste ses appréhensions politiques : l'horizon, éclairci au neuf thermidor, est encore chargé de gros nuages, et l'on peut redouter de nouvelles tempêtes.
« Mon bon ami, » Tout ce qui se passe, tout ce qui se dit et tout ce qu'on prévoit est fort extraordinaire. Que deviendra tout ceci ? Qu'en pensez-vous? Irons-nous à l'autre extrémité du bâton? Restez toujours dans votre planète enchantée. Notre terre n'est pas encore habitable. Elle pourra peut-être le redevenir, et alors je vous y donne rendez-vous à Paris. Bonjour; ma famille vous dit mille choses tendres, ainsi qu'à madame Joubert. »
M. de Fontanes travailla très longtemps à son poème : la Grèce délivrée, qu'il n'acheva jamais. Il consultait souvent M. Joubert. Dans la lettre qui suit, il le remercie de ses avis et lui montre en même temps qu'il partage ses goûts sur les vieux auteurs.
M. Joubert lui avait écrit : « Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge; j'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable; » et, après avoir cité le vieil Homère, le vieil Eschyle, puis Varron, Marculphe, Cornaro, il ajoutait : « J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps, de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque. » M. de Fontanes lui demande une liste exacte de ses écrivains préférés.
C6 les correspondants de j. Joubert. au citoyen Joubert, a Villeneuve
Paris, 12 juillet 1795.
« Tout ce que vous me dites des Grecs m'enchante; • j'aime à entendre parler un Grec comme vous; mais les anciens étaient grands parleurs, et vous l'êtes trop peu. Écrivez-moi quelques autres pages aussi pleines et aussi serrées sur Xerxès. Je le bats dans ce moment-ci, j'aime le bien connaître.
» Je vous demande une note des précieux bouquins dont je dois former le premier rayon de ma bibliothèque; mais souvenez-vous que je veux qu'ils aient au moins la mousse de dix siècles. Je hais les modernes, commencer par Rousseau, en dépit du Panthéon. J'ai un Voltaire incarcéré à Châlon, et je ne fais aucune démarche pour le faire élargir, quoique la chose soit facile. Je crains de le revoir et de le relire; j'aime mieux quelque pédant bien lourd et bien coriace. J'ai l'estomac fort, je le digérerai.
i Adieu, mon bon ami, j'ai chargé vos frères d'une accolade fraternelle pour vous ; ils s'en acquitteront, je l'espère. Dites à votre compagne combien je la remercie de faire le bonheur d'un homme tel que vous. La mienne est bonne et aimable. Pourvu que le diable ne se mêle pas encore de nos affaires ! S'il me rapproche jamais de vous, ce sera un bon diable.
» Adieu. » FONTANES. I
A la fin de 1795, M. de Fontanes fut nommé membre de l'Institut, lors de la réorganisation des cinq académies, et bientôt appelé aux fonctions de professeur de belles-lettres à l'école des Quatre-Nations. Il continua à écrire très souvent dans le Mémorial, où il avait pour collaborateur la Harpe et l'abbé de Vauxcelles. C'est dans ce journal qu'il adressa, le 15 août 1797, au glorieux chef de l'armée d'Italie une lettre qui fit alors un grand bruit. M. de Fontanes, qui éprouvait déjà une grande admiration pour Bonaparte, s'exprimait en ces termes : « J'ai déjà annoncé, écrivait-il, que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous faire peur en votre nom... Je me promènerais avec la plus grande sérénité dans votre camp peuplé de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agréable de vous voir de près, de suivre votre politique, et même de la deviner, quand vous garderiez le silence... Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prêter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinées de l'Europe et de l'Asie. » Et, après avoir ajouté : « Vous préparez de mémorables événements à l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes étaient payées, et si l'on avait de l'argent, rien ne serait plus intéressant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde, » il finissait en recommandant à Bonaparte de suivre ses grands projets et de ne revenir à Paris que pour y recevoir des fêtes et des applaudissements.
Le coup d'État du dix-huit fructidor, exécuté par la majorité du Directoire contre les partis hostiles à la République, frappa de déportation un grand nombre de journalistes. M. de Fontanes ne fut pas épargné; il gagna l'Angleterre par l'Allemagne et retrouva à Londres M. de Chateaubriand, qui y était réfugié depuis 1793 et y vivait dans la situation la plus modeste. Ils s'étaient déjà rencontrés en 1789, alors que M. de Chateaubriand, sous-lieutenant au régiment de Navarre, et venu pour quelques mois à Paris, y assista à la prise de la Bastille et à l'arrivée du roi prisonnier; ces temps étaient peu propres aux relations intimes et suivies; mais, à Londres, l'exil les rapprocha et ils se lièrent d'une profonde amitié.
M. de Fontanes se risqua à rentrer en France vers le mois de juillet 1798 et se tint quelque temps caché. Le retour d'Egypte du général Bonaparte, dont il voyait souvent le frère Lucien et la sœur, madame Baciocchi, lui permit de sortir de sa retraite.
Après le dix-huit brumaire, celui qui avait été si bon prophète fut rayé de la liste des déportés et choisi par le Premier Consul pour prononcer, dans la chapelle des Invalides, alors temple de Mars, l'éloge funèbre de Washington, à l'occasion de la remise des drapeaux conquis en Égypte.
Le succès de ce discours, composé en trente-six heures, devint le point de départ de la fortune politique de M. de Fontanes. Nous voyons, dans une lettre adressée à cette époque à M. Joubert par son frère Arnaud, les hésitations, presque les anxiétés de leur ami, lorsqu'il fut inopinément chargé de rédiger cet éloge :
Paris, ce 6 avril 1801.
« Tu as lu avec grand plaisir le discours de Fontanes, mais tu ne sais'pas encore ce qui lui a valu l'honneur insigne d'être choisi entre tant d'autres qui briguaient cet honneur, lui qui n'y pensait pas.
» La résolution de mêler l'éloge de Washington à la cérémonie des drapeaux d'Egypte fut prise fort tard, trois jours restaient à peine à l'orateur qui serait choisi. On proposa à Bonaparte tous ceux qui avaient marqué dans la révolution, tels que G., T., Ch. et autres1; il les refusa tous sous différents prétextes, et il indiqua lui-même Fontanes, comme le plus propre à seconder ses vues et remplir son intention. Fontanes ne fut prévenu que le lendemain de ce choix, et je te laisse à penser son étonnement; il lui restait à peine trente-six heures ! Ce court délai pour un sujet si vaste, et la nouveauté pour lui du poste où on l'appelait, l'effrayèrent à tel point qu'il allait r'refuser, si quelques amis, au nombre desquels j'étais, ne s'étaient pas trouvés là pour l'en empêcher et lui faire sentir combien il serait barbare envers sa réputation, s'il négligeait une aussi brillante occasion de montrer son talent : « La manière dont vous avez été choisi, lui dis-je, le » sujet que vous avez à traiter, le lieu où vous devez parler, » sont un ensemble de bonnes fortunes qui ne peuvent pas. » se présenter deux fois dans la vie. Vous pouvez faire plus » en vingt-quatre heures pour votre réputation que vous » n'avez fait depuis vingt ans que vous travaillez à l'établir. iTout, jusqu'à l'étonnement où vous voilà, doit vous servir » dans cette occasion importante. Osez, et je vous réponds » du succès. » Le messager partit avec un mot d'acceptation. Le lendemain il avait à peine débrouillé quelques idées, il était en fureur contre nous ; je m'en moquais pour ma part; il passa la nuit, s'arracha maint et maint cheveux qui n'en pouvaient mais; et, de ses fureurs, de ses brusqueries, de son désespoir, sortit, comme la lumière du chaos, le discours qui t'a fait tant de plaisir, et qui, comme je le lui avais prédit, a plus avancé sa réputation que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors. Depuis ce moment, il est recherché, fêté, choyé, on ne l'appelle plus que le nouveau Bossuet. »
1. Ces initiales paraissent s'appliquer à Garat, Talleyrand et Chénier. ↩
M. de Fontanes fut bientôt admis dans l'intimité du Premier Consul. Nommé, en 1802, membre du Corps législatif pour le département des Deux-Sèvres, il ne tarda pas à être porté sur la liste des cinq candidats à la présidence annuelle, et choisi comme président de l'Assemblée.
Une lettre adressée à M. Joubert en juin 1803, à propos de vers que Bonaparte avait demandés à M. de Fontanes et voulu faire mettre en musique par Paesiello et chanter à l'Opéra, montre que le poète n'était pas insensible à l'approbation du maître :
Juin 1803.
« Mon ami, tout ce qui m'est arrivé depuis huit jours est si extraordinaire que j'avais besoin de vous en parler.
i J'irai vous' voir avant trois heures. Que parlez-vous de procédé? Le maître, qui a tout dicté, commenté, revu et approuvé, voulait encore moins de politesse diplomatique. Je l'ai vu vendredi et samedi, deux jours de suite tète à tête. C'est la plus singulière chose du monde. Comment, diable! tout le monde n'a-t-il pas su que le châtelain était complice de cette espièglerie, puisqu'il est resté seul, la toile baissée, et a fait revenir tous les spectateurs ? Rien n'était égal à son impatience. Il m'a envoyé deux fois son préfet du palais, pour savoir si j'avais eu le temps de parler des embouchures de l'Elbe et du Weser, etc., etc, Rien n'est plus fou. Du reste, il est enchanté de moi. Je suis retourné hier à Saint-Cloud. Quelques représentations de F...1, que j'avais prévenues, retardent l'impression; mais le seigneur du château se fâche et veut absolument que Paesiello mette la pièce en musique.
Vous saurez le reste ce soir.
M. de Fontanes venait de voir se rouvrir devant lui les portes de l'Institut, qui lui avaient été fermées au dix-huit fructidor; il collaborait alors au Mercure de France, qu'il avait contribué à ressusciter et où il avait salué avec enthousiasme l'apparition du Génie du Christianisme; la politique faisait sa principale occupation et il laissait un peu de côté la poésie. Il se justifie, et prie son ami de le défendre du reproche d'indolence que quelques personnes lui adressaient. Le conseil pressant qu'il envoie lui-même à M. Joubert d'écrire chaque soir les méditations de sa journée prouverait, à lui seul, qu'il prenait toujours l'intérêt le plus vif aux choses de l'esprit. Il lui fait part en même temps des nouvelles qu'il a reçues de M. de Chateaubriand, alors secrétaire de légation à Rome, près du cardinal Fesch, et de l'accueil très flatteur dont Pie VII a honoré le jeune défenseur des idées religieuses.
Neuilly, 22 juillet 1803.
« Je vous conjure, mon cher ami, de vous mettre en colère contre tous les sots et toutes les sottes qui vous disent que je ne fais rien. C'est le plus absurde et le plus dangereux de tous les propos. Je sais qu'on l'a écrit et l'a fait dire par le préfet Réal à Bonaparte, avec l'intention formelle de refroidir son intérêt. Je viens de lui écrire. Il aime fort l'activité, et l'indolence est inexcusable à ses yeux. Il aurait puni le serviteur qui avait enfoui son talent. C'est un homme, à cet égard, fort semblable à Frédéric : il ne fait cas que d'une vie toujours occupée. Vous voyez que les petites choses toujours répétées peuvent avoir de grandes conséquences.
» Chateaubriand a écrit hier de Rome à madame Baciocchi: il a vu le Pape, qui lit son livre et qui l'a appelé son cher Chateaubriand; il est toujours au comble du bonheur. Je vous ai souligné ses propres expressions. La belle édition du Génie du Christianisme a paru hier, j'en ai relu un demi-volume. Je persiste à croire que l'auteur de cet ouvrage est un homme du plus grand talent, malgré Morellet1 et Suard2, qui en disaient grand mal l'autre jour. Que de beautés de tout genre ! Et comment Suard, ami de madame de Beaumont, est-il si injuste ?
1. L'abbé Morellet, académicien, appelé en 1807 au Corps législatif. ↩
2. Futur secrétaire perpétuel de la 2° classe de l'Institut. ↩
« Je vis à Neuilly, sur les bords de la Seine, chez madame Baciocchi. Elle a loué une maison de campagne auprès de la rivière. Je n'ai pu en conséquence voir madame de Beaumont aussi souvent que je l'aurais voulu. Je vous prie de lui témoigner mes regrets, si vous lui écrivez. Je compte m'échapper un de ces jours, j'irai parler de vous dans la rue de Luxembourg1.
« Vous êtes dans la solitude, mon bon ami. Rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les jours en rentrant les méditations de votre journée. Vous choisirez au bout de quelque temps dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d'avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage. Profitez de mon conseil. Ce travail ne sera pas pénible et sera glorieux. Il faut laisser quelques traces de son passage et remplir sa mission. Si je vis encore quelques années, j'aurai rempli ma tâche, je vous le promets.
» Adieu, mon bon ami, je vous embrasse de tout mon cœur. »
Nous n'avons pas la réponse de M. Joubert à M. de Fontanes, relativement au conseil souvent cité qu'on vient de lire, mais nous trouvons, dans une lettre datée du 26 juillet et adressée à madame de Beaumont, le passage suivant :
« Fontanes me recommande d'écrire chaque soir le résultat de mes méditations du jour, et m'assure qu'à la fin il se trouvera que j'aurai fait un beau livre sans aucune peine. Cela assurément serait fort agréable; mais, pour peu que je continue, je ne ferai qu'un livre blanc. Mon esprit n'est point mon maître ; je ne suis pas son maître non plus, il est absent et je ne sais que vous en dire »
1. Où demeurait madame de Beaumont. ↩
Madame de Beaumont, malade depuis longtemps de la poitrine, et dont l'état inquiétait vivement M. Joubert, avait dû, dans l'été de 1803, quitter Paris et aller au Mont-Dore, dont les eaux avaient aggravé son mal; sur le conseil des médecins, elle se rendit en Italie, où, malgré les soins dévoués de M. de Chateaubriand, elle ne tarda pas à mourir; M. de Fontanes, qui apprit le premier la fatale nouvelle, dut l'annoncer à M. Joubert :
Samedi, 26 novembre 1803.
« Vous me demandiez, il y a quelque temps, des nouvelles, mon cher ami. Je gardais le silence, parce que je n'avais rien de sûr à vous apprendre. Aujourd'hui je sais trop bien ce qui se passe à Rome. Cette aimable et malheureuse femme, amie de Chateaubriand et la vôtre, y est morte, le 4 novembre, avec un courage extraordinaire. La relation de ses derniers moments, adressée à M. de la Luzerne, son beau-frère, m'a profondément attendri1. Mourir si jeune, a trois cents lieues de la F'rance! Heureusement, elle a vu son lit de mort entouré de tous les secours et de tous les regrets de l'amitié. Ses funérailles ont été accompagnéesćes de tout ce qu'il y a de plus illustre à Rome, et sa mémoire vivra dans des cœurs dignes d'elle. Votre souvenir a occupé ses dernières pensées. Elle vous laisse quelques-uns des meubles qu'elle affectionnait le plus. Ses livres sont à Chateaubriand. Ce pauvre ami est dans la désolation ; il demande son rappel. J'aurais voulu qu'il půt tenir encore. Grâce à des démarches actives et à deux conversations avec le maître, toutes les préventions se dissipaient. Le cardinal même est changé. Les agréments allaient succéder aux persécutions. Mais Chateaubriand insiste. Il veut quitter cette carrière et revenir à Paris. Du moins, c'est lui qui fait ici les conditions. Il sortira de la manière la plus honorable. Je ne sais encore quels sont ses plans. Il paraît que sa destinée future a fort inquiété les derniers moments de madame de Beaumont. Vous reconnaissez bien là le cœur de cette généreuse et charmante femme. Je partage vivement la douleur que vous éprouverez. Je voudrais être avec vous pour parler longuement de celle qui n'est plus. Toutes les fois qu'un être aimable disparaît, je crois voir un grand vide autour de moi. Pour le combler, je voudrais réunir tous ceux qui restent, et vous êtes obstinément fixé dans votre campagne ! On dit qu'on ne vous verra pas de tout l'hiver. Je tremble même que la perte de madame de Beaumont ne vous éloigne encore de Paris. Je regretterais doublement sa mort. Ecrivez-moi, mon cher et véritable ancien ami. Croyez que, dans tous les lieux, dans tous les temps et malgré vos plaintes, que je ne mérite pas, mon cœur est tout entier à vous.
1. Cette relation figure à la fin du volume. ↩
Fontanes. I
De 1804 à 1808, les lettres de M. de Fontanes, alors président du Corps législatif, orateur impérial et mêlé activement à toutes les choses de la politique, nous manquent. Ont-elles été perdues, ou faut-il expliquer cette lacune par les séjours prolongés que faisaient dans ce temps les deux amis à Paris, et qui les dispensaient de s'écrire? Dans tous les cas, leurs relations étaient toujours très intimes, et M. de Fontanes donna bientôt à M. Joubert une preuve éclatante de son affection et de son estime.