M. de Fontanes
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C'est dans la société des gens de lettres que, peu de temps après son arrivée à Paris, M. Joubert fit la connaissance de M. de F'ontanes, plus jeune que lui de quelques années, et qui venait de publier sa première œuvre : la Forêt de Navarre. Comme M. Joubert, il avait quitté depuis peu de temps sa province et était venu chercher à Paris le commerce des hommes instruits. Tous les deux avaient fait leurs hautes classes dans des congrégations enseignantes : Joubert chez les Pères de la Doctrine chrétienne de Toulouse, et Fontanes chez les Oratoriens de Niort. Celui-ci était épris de poésie et cherchait de préférence ses modèles dans les écrivains du grand siècle ; celui-là se sentait plus porté vers la philosophie et avait une admiration particulière pour Platon, dont il avait fait une étude assidue; malgré un goût très sévère formé par l'étude de l'antiquité, il se montrait favorable à l'esprit nouveau qui poussait les écrivains à introduire dans leurscompositions plus de spontanéité et un caractère plus personnel; il défendait souvent contre M. de Fontanes Shakespeare et les auteurs d'outre-Manche. Ces divergences littéraires n'empêchèrent pas les deux jeunes gens, rapprochés par l'éducation et par l'élévation des idées, de se lier bien vite de la plus étroite amitié.
L'un et l'autre étaient pour ainsi dire sans fortune, et ils conçurent l'idée, pour employer leurs talents el augmenter leurs ressources, de fonder en commun une revue, destinée particulièrement à faire connaître à l'étranger le mouvement des idées françaises. Muni de nombreuses recommandations près de l'ambassade de france et de personnages haut placés dans la société anglaise, M. de Fontanes partit à la fin de l'année 1785 pour Londres, avec l'espoir d'y rassembler de nombreux souscripteurs. Dans une sorte de journal, où il ouvre son cœur à celui qu'il appelle « le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans restriction » il lui communique longuement ses impressions. Le style de ces pre sans doute pas toujours irrépro tanes, qui faisait déjà des vers av vait plus tard prononcer, com comme président du Corps légi si remarqués, laissait alors, dan courir librement sa plume; elles rément des descriptions de lieux elles sont curieuses par la sincéri qu'un jeune Français recevait, à éloignée, de Londres et de l'An détails très précis sur la vie angla cations familières concernant les jour pourront elles-mêmes four rapprochement assez piquant e économiques de cette époque et c On y trouvera, en outre, d'inté tions sur les écrivains, les artist raires de nos voisins.
Plus d'une fait allusion aux deux amis relativement aux aute
M. de Fontanes
de l'influence exercée par M. Joubert s de son correspondant.
A un certain moment, séduit par l'ac reçoit, M. de Fontanes a l'idée de se fixe être même de se marier en Angleterre ; ma changeant de résolution, comme on en ch âge, atteint sans doute par quelque blessur propre, et voyant d'ailleurs qu'il ne pour à trouver un nombre suffisant de souscrip la revue projetée, il tourne les yeux vers l Il est dégoûté « de ce pays trop pratique o tout, où l'on ne demande pas : cet homme élevé? mais cet homme est-il riche ? » de qui lui laissa toujours une impression défa qu'il appellera plus tard, dans des conver milières avec ses amis, « la ville des marc grand comptoir ». Le mal du pays l'enva prévoyant pas alors les malheurs prochai valent fondre sur ses concitoyens, ilsouhait
A m. Joubert, a Paris
« Londres, ce 27 octobre 1785.
»Il y a trois jours, mon ami, que je suis à Londres; je me suis embarqué à Dieppe le samedi au soir 22 octobre; je suis arrivé le lendemain, i trois heures après midi, sur les côtes d'Angleterre; j'ai couché à Brighton. Le lundi, à six heures du matin, j'ai pris la route de Londres, ou je suis arrivé à sept heures du soir. J'ai déjà vu M. de Barthélemy1, M. le comte de Cambis, neveu de M. d'Adhémar2. J'ai été reçu, comme on l'est en Angleterre, poliment et froidement. Personne n'y tient une maison. Ils m'en ont eux-mêmes averti. Le comte de Cambis m'a dit que, s'il voulait aller dîner une seule fois en ville, il ne saurait à qui s'adresser, quoiqu'il habite Londres depuis deux ans. Miss Pulteney est à la campagne, ainsi que le général Melville et milord Lansdown. M. Mathy est ici; je compte le joindre demain au Museum Britannicum, où il loge.
1. M. François de Barthélemy, secrétaire de l'ambassade française et neveu de l'auteur du Voyage d'Anacharsis. ↩
2. Ambassadeur de France. ↩
» Gette ville-ci, quoiqu'elle soit immense et beaucoup plus longue que Paris, ne m'a offert, dans certains quartiers, qu'une solitude désespérante; tous les riches propriétaires habitent leurs campagnes. J'ai déjà traversé Londres dans toute son étendue; j'ai vu les deux premiers jours ce qu'elle offre de plus remarquable en beaux monuments; la liste est courte. Westminster est le vieux temple fameux par quelques souvenirs et quelques beaux morceaux de sculpture. L'église Saint-Paul est magnifique et supérieure à toutes nos églises, mais elle manque d'une place comme la plupart de nos édifices. Les rues de Londres sont très larges, très commodes et en général très bien alignées; on n'y voit pas dix maisons de pierre, tout est en briques, jusqu'au palais du Roi, qui ne vaut, à beaucoup près, ni l'hôtel de Beaujon, ni même celui de M. de la Reynière. Cette brique, toujours noircie par l'éternelle fumée du charbon de terre, donne le coup d'œil le plus triste à toutes les rues. Les places publiques sont en grand nombre, mais elles se ressemblent toutes; je ne puis mieux vous les comparer qu'à notre place Royale, où se voit la statue équestre de Louis XIII. C'est le même dessin, et les mêmes ornements. Les trois ponts qui couvrent la Tamise ont plus de majesté que notre Pont-Neuf et notre Pont-Royal. Il me faudrait un heureux moment d'imagination pour vous peindre le sublime aspect de la Tamise : c'est véritablement sur la Tamise qu'est toute la grandeur du peuple anglais, qui ne se montre que rarement dans l'enceinte de Londres. Le parc Saint-James n'est qu'une vaste prairie traversée de quelques allées d'arbres. Hyde-Park vaut un peu mieux, mais ce qui doit charmer un étranger, en arrivant dans ce pays, c'est la propreté qui règne dans toutes les maisons, à la ville et dans les villages; tout est nettoyé, arrosé sans cesse. Les boutiques de Londres sont ravissantes par leur éclat. La campagne est plus verte que la nôtre. Mais, dans la partie de l'Angleterre que j'ai traversée, je n'ai encore rien vu qu'on puisse comparer aux bords de la Loire, au pays de Gaux, aux belles vues du Languedoc. Les brouillards continuels qui couvrent l'Angleterre, les bestiaux qui vivent le jour et la nuit dans les prairies en renouvellent toujours la verdure. Je ne sais si vous, qui êtes grand ennemi du démon de la propriété et des barrières de fer, vous aimeriez l'Angleterre; il n'y a point de petite chaumière qui n'ait sa borne marquée, point de maison qui ne soit environnée d'un grillage de fer. Le dieu Terme est le dieu le plus respecté de l'Angleterre. Il s'en faut bien que la terre soit . commune dans ce pays libre; on y trouve à chaque pas tous les signes de l'esclavage. Cependant ils soignent, ils entretiennent mieux la terre que nos laboureurs français. On voit que ce peuple-ci est un peuple économe qui ne perd rien et tire parti de tout.
» Je m'accommode très bien de leur cuisine, qui est monotone, mais saine. Elle est pénible pour les estomacs faibles. Le porter est une boisson très agréable.
» Les femmes sont en général bien faites, blanches et fraîches. Cependant je ne suis pas émerveillé de celles que j'ai rencontrées; il y a du mélange comme chez nous. J'ai trouvé des visages odieux. Les caricatures anglaises que nous voyons sur les quais de Paris sont pour la plupart d'une parfaite ressemblance. Les vieilles femmes sont plus laides qu'en France, si je ne me trompe. J'ai été frappé de quelques figures monstrueuses qui ont tous les signes du vice et de la bassesse, et qui doivent servir de modèle à des personnages tels que Solm et Saint-Clair1. Les physionomies repoussantes me paraissent plus rares à Paris. Peut-être aussi n'avons-nous pas en aussi grand nombre ces physionomies modestes et sensibles qui sont assez communes dans cette ville. Elle est peuplée de voleurs; heureusement, je n'ai encore perdu qu'un mouchoir, tout le monde me fait compliment de mon bonheur. Je n'ai presque pas d'argent, aussi je perdrai peu de chose.
1. Personnages de romans anglais. ↩
» Je suis logé chez de vieilles filles très honnêtes. Nous ne nous entendons que par signes. Elles logent aussi un ministre anglais, homme de mérite. Nous parlons latin, ce qui facilite les communications.
» La route que j'ai prise est beaucoup moins coûteuse que celle de Calais ; elle le sera moins encore au retour. Dans les cinq louis donnés à la diligence, on ne compte ni le port des malles ni les faux frais, qui doublent la dépense. Je le tiens de plusieurs Français arrivés par Douvres.
» faut prendre garde, quand vous m'écrirez, de mettre des papiers doubles ou des enveloppes; la taxe alors est arbitraire, elle devient énorme. On n'affranchit jamais d'Angleterre en France ; il faut affranchir de France en Angleterre jusqu'à la frontière.
»J'oubliais de vous dire que mon trajet de mer a été superbe; jamais je n'ai été plus gai, plus heureux et mieux portant. J'aurais voulu voguer jusque dans les îles de la mer du Sud, pourvu que vous m'eussiez suivi.
» Adieu, aimez-moi a Paris comme je vous aime à Londres. »
Dans la lettre suivante, M. de Fontanes commence à initier son ami aux goûts et aux habitudes des Anglais :
» Le général Melville et le docteur Mathy, qui sont dans ma confidence, goûtent assez notre projet, sans espérer un succès aussi prompt et aussi sûr que nous le voulons. Ils me conseillent de ne porter les grands coups que vers la fin de novembre, temps auquel la ville se remplit et la campagne est abandonnée. Ils me promettent de me seconder, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé plus de bonhomie, de franchise, de philanthropie que dans ce général Melville. Il ne faut pas non plus vous figurer qu'on lise beaucoup à Londres tout ce qui n'est pas politique, commerce, industrie. Les nouvelles purement littéraires, amusantes, les recueils d'anecdotes n'y ont qu'un médiocre succès. Les Anglais sont bien plus occupés de nous enlever une branche de commerce que d'apprendre ce qui se fait et se dit dans les sociétés de France. Quand nous pensons que toute l'Europe a les yeux sur Paris, cela est moins vrai de Londres que de tout autre pays. C'est une observation qu'on m'a faite et que j'ai vérifiée. Il n'y a point ici une classe d'hommes aimables, instruits, de bonne compagnie, qui aient assez de loisir pour jeter les yeux hors de leur île sur les petits mouvements particuliers de nos cercles. Ils ne connaissent guère que les grands mouvements de l'Europe. Les arts les intéressent fort peu en général. Quelques Anglais, à la vérité, sont passionnés de la peinture, de la musique et quelquefois des lettres. Mais ces exceptions sont très rares. Les arts, . pour être cultivés avec avantage, ont besoin d'esprits qui vivent dans une douce oisiveté. Voilà pourquoi toutes les choses de goût valent mieux en France qu'en Angleterre. Je ne désespérerais point cependant d'établir ici la Correspondance, si je restais ; mais le nombre des souscripteurs, si nous réussissons, sera bien moindre que nous ne l'avons imaginé. Ceux des riches Anglais qui s'occupent de notre littérature, de nos événements publics et particuliers, ont tous des correspondances à Paris. Les autres vous riraient au nez, quand vous leur porteriez votre feuille.
« Vous me demanderez comment j'ai pu connaître en si peu de temps la nation anglaise. Sachez, mon ami, que je suis placé très avantageusement pour la juger avec vérité. J'avais des lettres du marquis de Bouillé1, c'est tout dire dans ce pays-ci. Il s'est rendu tellement respectable aux Anglais, en prenant leurs îles dans la dernière guerre, qu'il a suffi que le général Melville me dît recommandé par lui, pour qu'on ait couru au-devant de moi. Les meilleures maisons de Londres me sont ouvertes. L'ancien premier ministre, le comte Shelburne, est venu me voir. La duchesse de Devonshire, qui passe pour la femme la plus aimable de l'Angleterre, m'a prié de venir chez elle. On doit me présenter à la duchesse de Rutland, sa rivale en beauté et la femme du premier pair d'Écosse. Si j'avais des habits, j'aurais déjà vu le Roi et la Reine. Tout cela m'aurait paru presque incroyable, si on me l'avait dit en quittant Paris. Je ne vous écris rien qui ne soit de la plus scrupuleuse exactitude. D'un autre côté, je dois beaucoup à mademoiselle de M..., qui m'a recommandé à son amie, miss Pulteney, la plus riche héritière de Londres, et qui va tout à l'heure se marier avec M. Pitt, le premier ministre actuel. Son imprudence me donne dans quelques soirées un air très intéressant. Imaginez que mademoiselle de M... a écrit si chaudement en ma faveur, que miss Pulteney, toute sa famille, toutes les jeunes Anglaises élevées à Pentemont, s'imaginent que je vais épouser celle qui s'intéresse si fort à moi. On me l'a déjà fait entendre plus d'une fois; j'ai répondu comme je le devais. Quand j'aurai fait connaître le dessein qui m'amène à toutes ces folles, sans doute leurs idées s'évanouiront. Sachez de plus que je demeure dans une des maisons les plus agréables de Londres; j'ai pour commensaux deux ministres écossais, dont l'un est le premier poète d'Angleterre après Mason. Les dames auxquelles m'a adressé M. Johnson me traitent avec tous les égards, tous les soins que peut désirer un étranger. Il faut qu'il se soit conduit à merveille, je jouis de l'excellente réputation qu'il a laissée. Les visites éclatantes que j'ai reçues m'ont donné tout le relief dont j'avais besoin; j'ai le plaisir d'être conduit par mes hôtesses dans d'excellentes maisons bourgeoises tous les soirs ; elles sont elles-mêmes filles d'un ministre, mais elles ont peu de fortune. L'une . d'elles, qui a environ trente ans, chante fort bien ; elle sait plusieurs anciens airs écossais qui m'enchantent par leur simplicité. Il est très vrai, plusieurs hymnes d'Ossian ont encore gardé leurs premiers airs; elle m'a répété son apostrophe à la lune; la musique ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu; je ne doute pas qu'on ne la trouvât très monotone à Paris; je la trouve, moi, pleine de charme : c'est un son lent et doux qui semble venir du rivage éloigné de la mer et se prolonger parmi des tombeaux, qui s'anime un moment pour peindre des danses ni trop graves ni trop vives, et qui revient expirer peu à peu au point d'où il est parti. Le moment des chansons écossaises est un de ceux où je vous désire le plus, pour vous faire partager mon plaisir.
1. Célèbre par le rôle qu'il a joué pendant la guerre d'Amérique, en protégeant nos possessions contre les Anglais. ↩
»La vie n'est pas plus chère ici qu'à Paris : avec cinq guinées, on est mis comme les pairs; on ne porte d'épée qu'à la cour en gala; c'eût été un meuble bien inutile, si je m'en étais, chargé; on va dîner en frac, c'est l'habit universel.
» Je ne puis vous dire à présent les hommes et les choses que j'ai vus ici; la place manque au nombre des observations. Sachez seulement que je connais de Londres et des environs tout ce qu'en peut connaître un ami des arts dans le séjour que j'y ai fait. Je n'ajouterai plus qu'un mot : j'ai dîné avec le capitaine Carteret, qui a fait le tour du monde avec votre ami Cook. J'ai vu le portrait original d'Omaï1 dans le cabinet du chevalier Reynolds; vous voyez que je songe à vous. Sitôt que Banks1 sera de retour à Londres, je le verrai pour vous d'abord et pour moi ensuite. »
1. L'un des naturels ramenés par Cook de Taïti. ↩
1. Célèbre naturaliste, qui accompagna Cook. ↩
M. Joubert s'intéressait beaucoup aux voyages et en lisait les relations avec une vive curiosité, surtout celles des expéditions et découvertes.
Un passage des Pensées2? contient un jugement curieux sur les principaux navigateurs : « Anson voyagea avec faste, suivi pompeusement d'une nombreuse escorte; Byron se promena sur la mer en homme qui voulait la connaître, parce qu'il devait s'y battre; Garteret, en marin qui aime son métier ; Wallis, en gentilhomme qui veut étudier les coutumes et les lieux; M. de Bougainville, en militaire français qui prépare une relation piquante; Cook, en navigateur qui veut acquérir un grand nom et laisser une longue mémoire chez les nations polies et chez les sauvages. »
2. Voy. Pensées et Correspondances, II, 200. ↩
On voit, par cette appréciation de Gook, l'estime que lui portait M. Joubert, et l'on s'explique l'empressement mis par M. de Fontanes, pendant son séjour à Londres, à lui transmettre des détails sur la personne, la famille et les compagnons du navigateur, etsur l'opinion que ses compatriotes s'étaient formée de ses services.
iJe vois mieux que jamais qu'il est impossible d'établir une correspondance sans l'aveu de l'ambassadeur; or l'ambassadeur ne donnera cet aveu que sur celui de M. de Vergennes1: Nous voilà dans le labyrinthe inextricable !
1. Chargé alors par Louis XVI du portefeuille des affaires étrangères et qui eut en 1787 pour successeur M. de Montmorin, père de madame de Beaumont. ↩
»Je rapporterai de Londres des avantages fort au-dessus de quelques souscriptions. Les choses que je vois, tout ce que je pense el ce que je sens sont des richesses réelles qui ne m'abandonneront jamais. Enfin, j'ai vu le respectable Banks; mais je savais à peu près ce qu'il m'a dit; je l'ai interrogé sur Cook, sur ses voyages. Soyez sůr que Forster2? a mis dans ses récits tout ce qui peut intéresser une imagination sensible; le reste est peu de chose. Cook a laissé une veuve pensionnée par le roi d'Angleterre; il n'a pas encore de monument à Westminster, mais on s'occupe de lui en élever un. Au reste, sa renommée a moins d'éclat ici qu'en France. Soit que ce peuple singulier loue peu ce que nous louons beaucoup, soit qu'enfin Gook à ses yeux ne surpasse pas ses autres grands navigateurs, il est sûr qu'il ne partage pas notre enthousiasme. Les idées changent étrangement, quand on habite Londres. Vous avez entendu dire quelquefois que Richardson est moins admiré des Anglais que des Français, mais on est loin encore de vous avoir tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu aujourd'hui, qu'on le trouve hors de nature, sans éloquence et surchargé de longueurs. Paméla est dans le mépris. Clémentine seule fait lire Grandison, et Clarisse Harlowe est mise fort au-dessous de tous les romans de Fielding, sans exception. Voilà la vérité, le contraire n'est que mensonge. A Paris, je n'oserais parler de ce que j'ai entendu à Londres, on me prendrait infailliblement pour un homme de mauvaise foi. Shakespeare seul conserve les honneurs. Cependant les Écossais n'ont pas pour cet auteur la même vénération que les Anglais. Ils se rapprochent fort du goût français à cet égard. Les descendants d'Ossian regardent un peu leurs vainqueurs comme des barbares. Plusieurs gens d'esprit d'Édimbourg m'ont parlé en blasphémateurs de Shakespeare; mais ils ont tous ajouté qu'aucun d'eux ne voudrait écrire publiquement ce qu'il pensait. Je n'ai nul intérêt de vous tromper, je me mets en garde contre les fausses observations, et jusqu'à présent je crois n'en avoir laissé entrer que de bonnes dans ma tête.
2. Naturaliste prussien, qui accompagna Cook dans son second voyage et en publia la relation. ↩
« Je vous parlerai du jubilé de Shakespeare, que j'ai vu représenter le 25 novembre. Comme je ne veux pas vous donner plus de vérités que n'en peut porter encore votre foi chancelante, je ne vous dirai pas que toutes les tragédies de Voltaire sont traduites et jouées souvent; que Mahomet, Alzire et Tancrède ont été représentés depuis mon séjour dans cette ville; que Voltaire, comme poète tragique et comme historien, jouit de la plus grande célébrité. J'attends que vous soyez plus fort pour vous mettre à de si cruelles épreuves. Consolez-vous : j'aurai sûrement des airs notés d'Ossian, on m'en a promis.
» Vous savez qu'on perd beaucoup, d'après le cours du change, sur l'or ou le papier de France dans la Grande-Bretagne. Sur cent écus, il y a dix-huit francs de diminution; la balance du commerce n'est pas en notre faveur, comme vous le voyez. Outre cela, on reçoit continuellement de fausses monnaies, j'en ai déjà pour plus de vingt-quatre livres. La police est nulle dans cette île. Mes deux poches de culotte ont été retournées à Drury-Lane, sans que je m'en sois aperçu. Heureusement, d'après l'avis de mes hôtesses, j'avais laissé ma montre et mon argent !
» Je continue de voir bonne compagnie. Je refuse d'aller à la campagne de temps en temps, mes dépenses doubleraient. J'ai quitté la semaine dernière un noble Norwégien, qui a une femme charmante et qui retourne dans sa patrie; il m'avait pris tellement en amitié qu'il voulait absolument me conduire en Norwège. Nous aurions passé par l'Ecosse, et de là nous nous serions embarqués sur la mer du Nord. La Norwège, d'après ce que m'en ont dit des Écossais qui l'ont parcourue, est un pays digne d'être vu. Si j'avais eu plus d'argent, j'acceptais ; j'ai été ébranlé quelque temps. Tout cela vous paraîtra romanesque, mais, si je vous disais qu'il ne me serait pas difficile de faire un excellent mariage dans ce pays-ci, je vous étonnerais davantage. Je vous jure que mon grand désir est d'arranger mon petit patrimoine en Poitou, de vendre et de venir passer une année à Londres ; je vous y mène et je vous avertis que des Français bien recommandés, encore jeunes, qui se font estimer, sont aux yeux de toutes les femmes les premiers hommes du monde. Beaucoup de mauvais sujets de notre patrie nous discréditent ici; mais, quand on nous connaît, la confiance s'établit vite. J'y suis décidé, je veux revenir à Londres, je vous le répète; j'y établis ma considération. Sitôt que j'aurai des nouvelles du Languedoc, je repasse en France; sur-le-champ je préparerai tout pour un second voyage. Tels sont mes desseins. Ne soyez plus triste, écrivez-moi. Je ne puis vous mander la vingtième partie de ce que je vois, de ce que j'entends. . y a encore du chaos dans ma tête, et j'attends le jour de la création pour vous parler d'une manière digne de vous.
« Adieu. »
Ce grand enthousiasme, fruit de l'imagination du jeune poète, ne devait pas être de bien longue durée, et nous allons voir M. de Fontanes exprimer un sentiment plus juste des difficultés que devait rencontrer en Angleterre son entreprise :
« A mesure que je vis dans ce singulier pays, mon cher ami, mes observations s'étendent et se confirment. Vous avez parfaitement jugé, de la distance où vous êtes, que . les mœurs des Anglais n'étaient pas propres à notre projet. Je le vois plus que jamais. D'abord, je vous le répète, les arts d'agrément les occupent peu, quoi qu'on dise ; leur vie farouche et solitaire les rend incapables de goûter une feuille de ce genre. Maintenant que j'ai renoncé à la réussite, j'en parle plus librement aux deux personnes qui ont été mes confidents; elles sont l'une et l'autre stupéfaites que nous ayons pu compter sur cinq ou six cents souscripteurs. Deux cents eussent été le plus magnifique succès dans ce pays-ci. Apprenez qu'il n'y a pas douze maisons à Londres où il se trouve une bibliothèque considérable; un grand seigneur qui a trois ou • quatre cents volumes est cité comme un curieux de livres. Un seul peut se comparer dans ce genre à ce que nous connaissons à Paris, mais son cabinet avait été formé par son père. Les jeunes gens de la cour boivent et font des courses de chevaux. Le grand nombre tient la banque. Rien n est moins littéraire. Il y a plus : les artistes ici jouissent d'une considération médiocre. Croiriez-vous que le chevalier Reynolds, dont je vous parlerai en temps et lieu quant à son talent, n'est pas reçu chez les miladys qu'il a peintes? Un jour, - ce fait est attesté, - il voulut rendre une visite à la duchesse de Rutland, qu'il a fort embellie dans son portrait; le duc le rencontra dans l'escalier, lui demanda où il allait, et, voyant quei était le dessein de l'artiste, il lui dit froidement : « Vous pouvez retourner chez vous, ma femme ne se fait pas peindre aujourd'hui. » Vous ne sauriez croire quel tort s'est fait Berquin à Londres, en cherchant des souscriptions de porte en porte pour son Ami des enfants. Malgré mes recommandations, j'éprouverais nécessairement le même sort, si je ne jugeais mieux les gens à qui j'ai affaire. Le siècle de Charles Il et de la reine Anne est passé ; il avait un peu poli les mœurs de la cour, mais la masse de la nation est toujours restée barbare.
» Votre ami Forster la juge comme moi. Il vient de publier un livre qui fait grand bruit à Londres; il y parle du peuple anglais avec une indignation mêlée de mépris. Vous n'en serez pas surpris, quand vous saurez que le pauvre Forster n'a pu rien obtenir de la cour d'Angleterre, qu'on l'a traité avec l'ingratitude qu'éprouvent toujours les talents étrangers et quelquefois les nationaux1. Il a écrit de l'Allemagne, où il est professeur, une brochure annoncée dans tous les papiers anglais, où il maltraite furieusement la nation dont quelques fous sont enthousiastes en France, sans savoir pourquoi.
1. Forster avait été accusé, - ce que M. de Fontanes ignore sans doute, - d'avoir publié le récit du voyage de Cook, malgré la promesse de ne pas le faire, et obligé de quitter l'Angleterre. ↩
« Au reste, vous me demandez des détails sur Cook; j'ai recueilli là-dessus tout ce qu'il est possible de savoir. Il n'a point laissé d'enfants, mais une veuve assez obscure qui jouit d'une petite pension. Des personnes qui ont connu ce grand homme dans la vie privée disent qu'il y portait un esprit peu agréable. On m'a certifié que MM. Forster père et fils n'en avaient pas été contents. Il s'est élevé plusieurs contestations entre eux pendant le voyage, et ils se sont séparés froidement. On accuse Cook de dureté et même de jalousie. D'un autre côté, Forster fils paraît avoir mis de l'aigreur et beaucoup de vanité dans ses procédés. Il semble même, au silence que garde M. Banks sur les Forster, qu'il partage les sentiments de Cook à leur égard. Cependant tenez-vous pour dit que ces noms ne remplissent point les esprits de Londres comme ceux de Paris.
» Les deux romans français dont on me parle sans cesse, c'est Gil Blas et Marianne, et surtout le premier. On me demande si j'ai vu des personnes qui aient connu Le Sage. L'Essai sur les mœurs, de Voltaire, son théâtre, Télémaque, Raynal, Montesquieu, Boileau, Bossuet et Massillon, et Le Sage, comme je viens de vous le dire, sont les auteurs les plus généralement lus et goûtés. La Nouvelle Héloïse de Rousseau conserve seule de la réputation. Emile leur paraît une folie, et ils ne lisent pas le reste des ouvrages du Génevois; mais ils préfèrent Héloïse à Clarisse. Massillon vous étonne, mais je suis obligé d'écrire ce que je vois, ce que j'entends; si vous voulez que j'invente, je vous surprendrai moins. Les sermons de Massillon se reproduisent sous toutes les formes. La véritable raison est que ce peuple est beaucoup plus religieux que le nôtre; c'est ce qu'on ne croit pas, mais ce qui est à la Jettre. Comme il faut des bornes et que je ne puis pas toujours vous parler de l'Angleterre, je finirai aujourd'hui ces courtes observations par une dernière qui vous paraîtra plus douteuse que toutes les autres, c'est que Locke, en Angleterre, n'est presque rien au moment où je vous parle; sa métaphysique y paraît fausse, tout comme celle qu'il a détruite. On ne le donne plus à l'université d'Oxford et de Cambridge; je vous en dirai la raison, quand j'aurai de la place. Newton a plus d'incrédules dans sa patrie que dans la nôtre; la différence est que les meilleurs esprits doutent à Londres et que ce sont les derniers à Paris. On se plaint que plusieurs comètes prédites n'ont point paru; et Priestley1 a formé une école qui change tout le système sur la lumière. Voilà l'état réel des choses. Je ris du soir au matin des étranges illusions qui nous bercent en France, quand nous parlons de nos voisins. Mason est un véritable poète, ami de Gray, qui valait mieux que lui; je me propose de vous faire connaître le Barde de ce dernier, je l'ai lu plus d'unefois.
1. Célèbre physicien anglais. ↩