M. de Chateaubriand (suite)
Chateaubriand → [Joubert], septembre 1803, Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Voir le fac-similé.
« Notre amie m'écrit du Mont-Dore des lettres qui me brisent l'âme : elle dit qu'elle sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe; elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l'a-t-on laissée seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit? Que deviendrons-nous, si nous la perdons? Qui nous consolera d'elle? Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment ou nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux; le ciel nous en punit; il nous les enlève et nous sommes épouvantés de la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert, je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans; cette Italie m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations : je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de Bretagne. »