M. Molé (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
» Je n'espère pas faire dire jamais de mon ouvrage : materiam superabat opus; mais, si l'on m'accordait cet éloge, je vous en ferais assurément bien l'hommage. Adieu, vous voyez que ce mot n'est qu'un avertissement et qu'il ne demande pas de réponse.
» Je suis ici chez une bonne vieille que vous auriez dû connaître; elle est naïve, et vous l'aimeriez. »
Cette bonne vieille n'était autre que madame d'Houdetot, tante de madame Molé : « Il devenait difficile, nous dit dans ses Mémoires M. de Chateaubriand1, qui rencontrait alors au Marais, chez madame de la Briche, belle-sœur de madame d'Houdetot, cette femme célèbre par les passions qu'elle avait jadis inspirées, de comprendre quelques pages des Confessions, quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau. » Elle avait, il est vrai, soixante-quinze ans à cette époque, mais elle n'avait pas perdu toute prétention, et M. de Chateaubriand ajoute qu'elle s'écriait encore dans des vers agréables :
1. Voir IV, 82, édit. de Penaud, 1819. ↩
Et l'amour me console!
Rien ne pourra me consoler de lui!
Quelques jours après, M. Molé s'adresse de nouveau a M. Joubert :
Sannois, samedi, 1805.
« Je suis passé hier soir deux fois chez vous ; mais vous étiez chez Chateaubriand; il sera bien difficile que je vous attrape dans mes passages. Pour Dieu ! Ne m'abandonnez pas, je ne puis me passer de vos conseils, et je ne me juge qu'en vous jugeant! Je pense toujours à ces bonnes lettres de l'été dernier, et je voudrais bien que vous puissiez m'en écrire de semblables. Je dis que vous puissiez, car je ne doute pas plus de votre bonne volonté que de votre amitié. Écoutez : vous m'écrirez quand vous pourrez; je vous verrai quand je vous trouverai, et je vous écrirai autant que l'envie m'en prendra. Ne nous gênons pas; aimons-nous, aidons-nous, mais sans contrainte et fort naturellement. Savez-vous à qui ce discours s'adresse? A celui qui vous l'écrit. Il est bon que vous sachiez qu'hier, en ne vous trouvant pas, je ne fus point content. Je remis à juger ce mouvement que je fusse à aujourd'hui, et de là ce que vous venez de lire. Me voilà confessé! Quand nous aurons coulé à fond les deux chapitres que vous tenez, je vous enverrai le reste. En attendant, je fais des notes; je crois qu'il est bon que j'en fasse beaucoup, en les reléguant à la fin de l'ouvrage. Adieu, après tout, je suis fâché de ne vous avoir pas trouvé, car j'aime singulièrement à vous voir. Je voulais aussi vous rappeler nos Dialogues, Chénier, Flins 4, etc.. Je vous le répète, cela vous convient, et il est convenable aux gens tels que vous d'écrire. Si je ne m'arrêtais, vous auriez toute ma conversation d'hier. »
L'ouvrage parut vers la fin de 1805, sous le titre d'Essais de morale et de politique; l'auteur, qui gardait l'anonyme, après avoir exposé dans la préface les divisions de son sujet, déclarait modestement qu'il abandonnerait sans repentir et sans honte ses opinions le jour où on lui en démontrerait l'erreur. Ailleurs il ajoutait : « Ce sont de simples réflexions que je publie; on y reconnaîtra, j'espère, un amour pur du vrai; j'aimerais mieux les anéantir jusqu'à la moindre trace que d'apprendre qu'elles renferment une opinion qui puisse égarer. »
1. Auteur de diverses comédies.
Cette publication fut le point de départ de la fortune politique de M. Molé. M. de Chateaubriand annonça l'ouvrage dans le Mercure de France, en appliquant à l'auteur ce mot du poète grec, qui résume les deux conditions considérées par les anciens comme la marque d'une éducation achevée : « Il sied bien ' un homme armé de jouer de la lyre. » M. de Fontanes rendit compte des Essais dans le Journal des Débats et compara le jeune écrivain à Vauvenargues, qui lui aussi s'était livré aux plus importantes études dans l'âge des plaisirs.
L'Empereur, ayant lu l'article de M. de Fontanes, voulut connaître le livre; vivement frappé de la droiture élevée et de l'esprit politique qui l'avaient inspiré, il dit un matin à M. de Fontanes : « Amenez-moi votre jeune ami. » Celui-ci se rendit aux Tuileries, et l'impression du nouveau souverain, si habile à discerner les hommes, fut extrêmement favorable : charmé des dehors graves et fins de M. Molé, de son langage élégant et facile, et discernant à première vue son mérite, il le nomma auditeur de première classe au Conseil d'État. Cette assemblée, que le chef de l'État présidait alors fréquemment et où il faisait preuve des vues les plus élevées et d'un merveilleux bon sens sur les questions même les plus étrangères à ses premières études et à ses préoccupations habituelles, renfermait, à côté des Portalis, des Treilhard et des Henrion de Pansey, un grand nombre d'hommes distingués ; elle fut une école très utile pour M. Molé, qui s'y fit remarquer par ses travaux et fut bientôt appelé aux fonctions de maître des requêtes. Il était invité fréquemment aux Tuileries, où l'Empereur aimait à l'entretenir longuement et appréciait beaucoup sa conversation, pleine de ce que Napoléon prisait avant toutes choses, d'idées nettes, de solutions promptes et de renseignements précis. « M. Molé, dit. M. Sainte-Beuve, avait en lui du conseiller d'Etat, dans le sens élevé où le cardinal de Richelieu entend ce mot dans son testament politique. » L'Empereur avait conçu de grandes vues sur M. Molé et; voulant lui fournir le moyen de voir les affaires de plus près, il le chargea au mois de novembre 1807 de la préfecture importante de la Côte-d'Or.
M. Molé allait avoir au nombre de ses administrés une femme très spirituelle et très aimable, madame la comtesse de Guitaut, qui habitait le vieux château d'Epoisses, près de Semur, et dont la correspondance nous occupera bientôt. M. Joubert, quelques mois auparavant, avait été reçu de la manière la plus aimable par madame de Guitautet s'empressa de lui faire en ces termes le portrait de son nouveau préfet :
« Les journaux annoncent que M. Molé est définitivement nommé préfet de votre Côte-d'Or, ce qui me fait un grand plaisır - M. Molé est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid, mais son esprit est très ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup, et il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell, qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée ; vous l'êtes même déjà. »
Puis il ajoutait :
« J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne, pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Epoisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de votre maison. J'ai même fait quelque mention du portrait de votre arrière-grand-beau-père, dont je l'ai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.
« Enfin, Madame, je me suis mis en mouvement pour vous et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai pas le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon ait pour vous de grands avantages; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément, mais non pas servir à leur gré.
» Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.
» Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui. »
M. Molé se consacra de la manière la plus sérieuse à ses nouvelles fonctions et, pendant qu'il était à Dijon, sut encore trouver le temps de publier une seconde édition des Essais, qu'il fit suivre d'une vie de son grand aïeul Mathieu Molé.
Au commencement de 1809, l'Empereur le rappela à Paris comme conseiller d'État et ne tarda pas à lui confier la direction générale des ponts et chaussées: Cette situation avait alors la plus haute importance, car celui qui y était placé ne devait pas seulement organiser les grands travaux de l'empire ; il lui fallait aussi assurer et faciliter le transport rapide des troupes. Elle associa ainsi M. Molé aux combinaisons stratégiques de Napoléon et le mit en relations journalières avec le chef de l'État, qui tenait même, lorsque les nécessités de la guerre l'éloignaient de Paris, à recevoir chaque jour une lettre de son directeur général.
M. Molé n'avait que trente-deux ans, lorsqu'en 1813 il fut appelé comme Grand-Juge à remplacer le duc de Massa. Il suivait ainsi de bien près les traces de celui que, dès l'âge le plus tendre, il s'était appliqué à connaître et dont il venait d'écrire la vie : Mathieu Molé avait trente ans, lorsqu'il reçut de Louis XIII la charge de procureur général au parlement de Paris!
M. Molé, resté fidèle à l'Empereur dans la mauvaise fortune, reprit pendant les Cent-Jours la direction des ponts et chaussées et fut après Waterloo, lorsque Napoléon se résolut à abdiquer en faveur de son fils et à demander l'hospitalité aux Anglais, l'un des derniers confidents des chagrins du grand homme.
Bien que les lettres retrouvées dans les cartons de M. Joubert s'arrêtent en 1805, nous avons tenu à suivre celui qui les a écrites jusqu'au terme de sa carrière administrative; elle se rattache intimement par ses débuts au sujet qui pendant trois ans avait si fort éveillé la sollicitude de M. Joubert, et fut pour lui une cause de satisfaction d'autant plus douce qu'elle venait confirmer toutes ses prévisions.
Quant à l'existence politique proprement dite de M. Molé, qui commença après la deuxième Restauration, elle ne saurait à aucun titre trouver place dans le cadre de cette étude. Rappelons cependant qu'ayant exercé le pouvoir sous deux gouvernements, il n'a jamais eu rien à désavouer de son passé : fidèle aux idées de sa jeunesse, il s'est toujours efforcé d'allier deux choses considérées déjà par Tacite comme difficiles à concilier, res olim dissociabiles, principatum et libertatem, des libertés légitimes et - un gouvernement puissant et respecté, ces deux grands éléments de paix sociale que la France pendant quelques années faillit posséder à la fois et qu'elle semble, hélas! avoir aujourd'hui répudiés l'un et l'autre. Il nous a d'ailleurs enseigné à ne jamais désespérer de l'avenir : lui, qui avait assisté à de si grands spectacles et vu le principe civilisateur du bien triompher dans des luttes formidables, persévéra jusqu'à la fin à considérer l'espèce humaine comme destinée à se perfectionner et à s'élever, à mesure que les générations se succèdent sur la terre.
Les relations de M. Molé et de M. Joubert furent toujours très affectueuses, et lorsque, quatorze ans après la mort de ce dernier, sa famille offrit à M. Molé l'un des premiers exemplaires des Pensées, réunies par M. de Chateaubriand, M. Molé s'empressa de rendre hommage à la mémoire de son vieil ami, en se proclamant l'un des hommes qui avaient le plus aimé et le plus apprécié M. Joubert et en rappelant « tout ce qu'il y avait en lui de rare et d'attachant »
M. Molé était alors président du conseil des ministres. Il quitta bientôt le pouvoir, mais resta long-temps encore mêlé à la vie politique, à laquelle il ne renonça définitivement qu'après le deux décembre 1851. Son successeur à l'Académie nous le montre mettant, comme on disait au dix-septième siècle, un intervalle entre la vie et la mort et achevant à Champlatreux dans la retraite ces années silencieuses et méditatives qui précèdent si convenablement la dernière heure. C'est enfin à Champlatreux qu'ertouré des images de ses ancêtres, qui pouvaient le regarder avec orgueil et sur lesquels il avait le droit de lever les yeux avec assurance, il mourut le 23 novembre 1855 en chrétien fervent. Il éprouvait plus que jamais lui-même la vérité de ces belles paroles inscrites dans l'ouvrage de ses jeunes années et inspirées sans doute par les grands exemples de sa mère : « Avec la Religion, la vie est belle et sublime; sans la Religion, elle devient triste et sans attrait. Dès qu'au haut des cieux le Créateur se découvre, toutes les limites, la mort même, s'effacent; tout devient et sublime et riant ! »