Sic et non : Nisard
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
En effet, M. Nisard aussi a quelque peu changé, non avec plus de dignité, mais avec moins de scandale. Sa préface est du 27 juillet 1834. On sait que, depuis ce temps, M. Nisard a aussi attaqué méchamment son idole, cependant sans insinuation trop indigne contre sa personne et sa vie privée. Il l'attaqua d'abord sous le rapport littéraire, ce qui est permis quand c'est juste et modéré1.
1. Quand j'écrivais ces mots, je ne savais pas tout : je croyais encore au respect de soi-même chez M. Nisard : j'ai appris depuis qu'en la mutilant il a réuni à d'autres articles la préface dont nous allons donner des extraits, et qu'il en a fait un volume où les anciens éloges, comme je le ferai voir, sont dextrement changés en blâme. Je n'aurais jamais cru à cette habileté de main de la part de M. le directeur de l'Ecole normale supérieure, si je ne l'avais de mes yeux vu ; je ne m'aviserai pas non plus de prier mes lecteurs de le croire sans le voir, et sans l'admirer de leurs propres yeux. ↩
Cependant, on l'en blâma vivement à cette époque : on y vit presque un dédit félon de ses anciens éloges et l'offre d'une réconciliation avec le gouvernement de Juillet qu'il avait combattu dans le National et même assez maltraité dans la préface qu'on va lire.
Quoi qu'il en soit, nous allons voir jusqu'où s'élevait, en 1834, son admiration pour l'illustre écrivain, et son pen d'estime pour le pouvoir qu'il devait servir plus tard.
Nous croyons que, vu sa spécialité, cette curieuse préface ne se retrouve guère ailleurs, et même nulle part dans son intégrité, que dans notre petit recueil intitulé : Lectures des Mémoires. C'est pour lui seul qu'elle fut faite, et ne se voit nulle part reproduite en entier2.
2. Quand j'écrivais ainsi, je n'avais pas encore découvert le volume de M. Nisard, dont je viens de parler. Tout ce qui va suivre était même écrit. Et au lieu de chiffres, je devrais peut-être me servir de lettres pour indiquer mes nouvelles notes et les distinguer des anciennes : il est des gens avec lesquels on n'a jamais fini, tant ils vous jettent de surprise en surprise. ↩
Ce recueil est maintenant oublié lui-même, et il ne fut jamais très-connu, quoiqu'inspiré par M. de Chateaubriand, pour suppléer un peu, comme il le disait, au défaut de publicité des Revues.
On sait donc qu'après avoir collaboré au Journal des Débats, alors ministériel, puis au National, deja républicain, M. Nisard arriva, sous Louis-Philippe, à la direction de la division des lettres au ministère de l'instruction publique : c'était une grosse faveur provenant non sans doute de ses services au National, mais aux Débats.
Sous l'Empire, M. Nisard est devenu, non sans quelques épreuves, directeur de l'Ecole normale avec M. Sainte-Beuve pour maître des conférences, après avoir été comme M. Sainte-Beuve aussi, professeur mal accueilli ou plutôt non accueilli par la jeunesse au Collège de France et à la Sorbonne.
C'est ainsi que ces deux grandes infortunes se consolaient entre elles, ou plutôt étaient consolées par un ministre courageusement secourable.
Repoussés par la jeunesse, ils durent se trouver heureux d'être admis à former des professeurs pour la jeunesse.-Cette jeunesse avait-elle quelque raison d'agir comme elle l'a fait? -Peut-être.
Elle avait toujours admiré, acclamé M. de Chateaubriand, quoiqu'il voulût, au sein de l'émeute victorieuse, empêcher un changement de dynastie.
Cette même jeunesse l'avait même porté en triomphe au milieu des barricades triomphantes de Juillet.
Plus tard, elle n'avait pas goûté la mystérieuse et incompréhensible émigration du petit détracteur du grand homme. Pris d'une terreur panique et secrète il fuyait devant la plus inoffensive et la plus anodine des républiques. Qu'y a-t-il là-dessous, disait-elle? Pourquoi fuir? Pourquoi s'en aller, quand la liberté arrive ? Qu'allait-il faire à l'étranger?
Pourquoi s'établir le colporteur du dénigrement de la politique et des grands hommes de la France?
Pourquoi s'exposer à la réprobation de l'étranger lui-même qui connaît, qui respecte nos tendances libérales comme une partie de son avenir et admire nos grands écrivains comme une partie de sa propre gloire, par la raison qu'ils sont la gloire de l'humanité?
A l'étranger, il ne trouvait pas la jeunesse moins française qu'en France. Celle-là ne concevait pas non plus, même dans un émigré fuyant devant la liberté, cette espèce de félonie et d'impiété antinationales.
Elle en concluait, à tort ou à raison, que ce n'est pas se montrer digne d'instruire la jeunesse que de fuir et de calomnier ainsi un ordre de choses qu'on avait jadis appelé de tous ses vœux, et d'outrager ainsi, après l'avoir tant louée, la gloire qui est respectable partout et toujours1.
1. Cependant voilà l'homme qui, pour tâcher d'entraîner cette même jeunesse dans ses haines, lui répétera jusqu'à trois fois, dans son gros pamphlet, que Chateaubriand la haïssait, qu'il en était jaloux et ne pouvait la regarder que d'un œil menaçant. Il revient sans cesse à ce dire, qui est de toute fausseté; de sorte que s'il est vrai que parfois Homère sommeille, il faut avouer aussi que Zoïle rabâche, qu'il rabâche des absurdités méchantes et n'ayant pas même l'avantage d'offrir l'ombre de la vérité. Entre autres témoins du contraire, j'ai, sans aller plus loin, le jeune et honorable éditeur de cet ouvrage. Il avait voué un culte filial à M. de Chateaubriand, et s'est vu bien reçu du bon et grand homme jusqu'à ses derniers moments. Le jeune Edouard Dentu, alors enfant, ne se contentait pas de le visiter souvent : il se faisait pour lui canéphore, et lui apportait, dans d'élégantes corbeilles, les plus beaux fruits de son jardin; il lui ↩
Quant à M. Nisard, la jeunesse des écoles lui reprochait aussi ses versatilités, ses deux morales, l'une pour les grands, l'autre pour les petits, et le frappait du même ostracisme. Mais heureusement M. Nisard, plus sérieux que son frétillant coprofesseur, tient ferme au port de salut qui l'accueillit dans son naufrage, et continue de diriger l'École normale, la première école de France, et par conséquent la plus influente sur les idées, sur le moral de la nation, par les professeurs qu'elle forme pour former la jeunesse et qu'elle envoie partout.
Tel est l'état de la question ; maintenant, on comprendra, on appréciera mieux l'article de M. Sainte-Beuve et la préface de M. Nisard.
Voici les passages principaux de cette préface. Je souligne les phrases qui m'ont paru les plus frappantes :
« L'histoire de ce livre-ci (Mémoires d'Outre-Tombe) est touchante ; je vais tâcher de la raconter.
amenait ses amis de collége, lesquels amenaient aussi leurs amis ; de sorte que plusieurs colléges se trouvaient ainsi représentés. Ces scènes touchantes se sont reproduites plusieurs fois.
Or, comment le vieux René recevait-il ces gentils représentants de nos colléges, cet espoir d'une littérature meilleure et d'écrivains plus justes, s'ils ne se laissent pas pervertir? Demandez-le à celui qui les guidait, les introduisait, et qui est maintenant l'un de nos plus célèbres éditeurs.
Tous ne portaient pas des fruits comme Edouard, mais tous portaient quelque chose, sinon de leur terroir, du moins de leur cru : c'étaient des discours, c'étaient des vers.
En recevant toujours avec une tendre bienveillance ces jeunes orateurs et ces jeunes poëtes, M. de Chateaubriand écoutait avec un touchant intérêt leurs discours et leurs vers.
Quand ils avaient fini, de quels yeux les regardait-il? avec des yeux pleins de sourires et de larmes. Voilà comment il les menaçait : puis, lorsqu'il pouvait trouver une parole, c'était pour leur dire, d'une voix non moins émue que ses regards : « Courage, messieurs, beaucoup de succès dans vos études, bien du bonheur dans votre vie. » -Que diront les zoïles devant ces faits? et que deviennent leurs inventions indignes? Ces faits avaient lieu, je le répète, jusque dans les dernières années de M. de Chateaubriand. Fiez-vous donc aux rapports de la calomnie !
« Depuis de longues années M. de Chateaubriand travaille à ses Mémoires, avec le dessein de ne les laisser publier qu'après sa mort... Quand les affaires le quittaient, pauvre et honoré comme devant, et que1 (sic) le pouvoir, qui s'était résigné à ses susceptibilités pour se recommander de son nom2, le rendait à la liberté et à la solitude, il s'allait reposer dans ce livre favori, heureux de retrouver ses loisirs, son indépendance, son titre. et sa gloire incontestée d'homme de lettres, sans haine, mais non pas sans mépris pour les médiocrités remuantes et les complaisants de cour qui l'avaient éconduit, et se souvenant de ses ennemis pour les juger, non pour s'en venger... interrompant ses Mémoires pour dire de nobles vérités au pouvoir qui se perdait...
1. Quand et que: un écrivain sachant sa grammaire n'écrirait pas ainsi. ↩
2. Il en est bien d'autres que le pouvoir qui ont voulu « se recommander de son nom, » et qui s'évertuent depuis, mais en vain, à flétrir ce nom. ↩
« Certes, s'il y a une situation intéressante et triste, c'est celle d'un homme de génie encore plein de vie, qui n'aspire plus qu'à des admirations posthumes et ne veut plus recevoir de couronnes que sur sa tombe. Il n'a pourtant pas à se plaindre de nous3, ni de la gloire que lui a faite la France, le pays où la gloire est si douce et si enivrante, le pays où il fait si bon avoir du génie4 ; nous lui avons donné toutes les louanges que le cœur fait trouver, nous l'avons mis à la tête de tous les écrivains de notre âge, poëtes et prosateurs, et au même rang que les plus grands noms de notre littérature; c'est pour lui et pour lui seul que nous avons changé le sens des mots consacrés, et que nous avons appelé sa prose la plus belle des poésies1, et lui, le poëte du xIx° siècle, tant son beau génie nous paraissait suffire aux deux gloires à la fois ! Nous l'avons lu et appris par cœur; nous lui avons fuit hommage de toutes nos réputations naissantes; nous avons déposé à ses pieds toutes nos couronnes2, et nos vanités littéraires plus vives en ce siècle qu'en aucun autre, n'ont point souffert qu'on nous le montrât du doigt, qu'on nous le reprochât presque comme la source où nous avions pris toutes nos inspirations.
3. Le mot est charmant et surtout bien trouvé. ↩
4. Il y paraît bien, d'après ce que l'on voit, d'après ce que l'on a toujours vu, depuis Racine et Fénelon, jusqu'à Chateaubriand. La France serait sans doute équitable par elle-même; mais, grâce aux médiocrités parlantes et remuantes qui la trompent et la troublent, c'est le pays où non-seulement le génie, mais le vrai talent, est le plus sûr d'être calomnié, persécuté, évincé par les intrigants. C'est même un fait constant que, dans ce bon pays de France, le mérite supérieur est presque toujours en disgrâce et pour ainsi dire en exil. Il faudrait qu'au lieu de dire sa pensée telle que Dieu et sa conscience la lui inspirent, telle que l'intérêt public et la vérité le demandent, il se mêlât toujours à l'hoçanna des chœurs satisfaits et des esprits bienheureux qui chantent et adorent sans cesse aux pieds des trônes, jusqu'à ce qu'ils les aient fait tomber aux bruits de leurs chants. ↩
1. Vous avez encore changé une seconde fois le sens des mots, et ce que vous appeliez tous alors la plus belle poésie, vous ne l'appelez plus maintenant qu'une vaine rhétorique (voyez Sainte-Beuve, voyez Veuillot). ↩
2. Oui, vous avez fait tout cela, mais c'est bien changé ; non de la part de Chateaubriand, qui est toujours resté le même, qui revit noblement dans ses œuvres ; et vous n'avez même plus assez de dignité ni de respect de vous-mêmes pour conserver pour lui la moindre équité, le moindre égard. Après tant l'adulations, ce ne sont plus que des outrages. O renégats ! a force d'avoir été sans-culottes, vous êtes restés sans pudeur ↩
« Et dans tous les troubles politiques, ne l'avons-nous pas pris dans nos bras et porté en triomphe par les rues1, comme le prêtre et le roi de la liberté de la pensée2?
1. C'est cette ovation remarquable, et peut-être unique dans l'histoire, d'un adversaire porté en triomphe par une révolution triomphante, que nous verrons bientôt Sa Hautesse le prince de Broglie trouver si pitoyable : toujours les raisins verts ! C'est ce même prince, si dédaigneux du peuple, et même des amis du peuple, qui se plaint maintenant, dans les journaux, que la démocratie soit exclusive, et qu'elle ne veuille pas le porter comme candidat électoral sur ses listes. En effet, si la démocratie a besoin d'un ennemi, elle n'a qu'à prendre, elle ne peut trouver mieux que mon prince. ↩
2. Que l'on remarque bien tout ceci, c'est la vérité. Voilà comment les ennemis actuels de Chateaubriand le traitaient autrefois. Qu'on remarque surtout ce mot : roi de la liberté de la pensée. Le mot est exact, mais c'est là maintenant son grand crime : c'est pour cela que tous les zélés rétrogrades sont conjurés et croisés contre lui ; pour cela qu'on voudrait le déconsidérer, le flétrir, le perdre dans l'esprit public; pour cela qu'on emploie tous les moyens, toutes les calomnies, toutes les impostures; pour cela que des caméléons le traitent d'homme sans conviction, de charlatan, d'impie. Il faut avoir assez de confiance au bon Dieu et au bon sens pour espérer qu'en face de l'évidence, le mensonge ne triomphera pas toujours et que la vérité retrouvera sa lumière et son règne. Pour se trouver en face de cette évidence, il suffit de relire Chateaubriand, et c'est ce que veut empêcher la médiocrité jalouse et servile. Elle sait qu'une page, qu'une ligne de lui suffirait pour renverser tout cet édifice d'iniquité, de ténèbres qu'on voudrait élever sur sa tombe et ses œuvres en guise de monument. Que le public ne se laisse donc pas duper plus longtemps, qu'il remonte à la source, qu'il lise, qu'il voie de ses yeux, qu'il juge par lui-même : qu'il juge les faux juges. ↩
« Voilà la gloire que nous lui avons faite3, et c'est de cette gloire qu'il ne veut plus. Il écrit pour un monde qu'il n'aura pas là vivant pour l'applaudir : et nous, qui l'avons tant aimé, nous ne pourrons plus qu'aller en pèlerinage un à un, au lieu de sa tombe, porter le stérile regret de n'avoir plus à remercier que sa cendre1.
3. Vous ne fûtes pour rien dans sa gloire ; comme Corneille, il put dire : Et je dois à moi seul toute ma renommée. Mais ce qui est certain, c'est que vous voudriez bien défaire aujourd'hui cette gloire et cette renommée. Vous l'avez porté en triomphe comme le prêtre et le roi de la liberté de la pensée ; vous avez appelé sa prose la plus belle des poésies. Vous alliez le troubler dans sa solitude, pour lui arracher d'entre les mains ses feuilles encore humides pour en nourrir votre pensée, et aujourd'hui vous dites qu'il ne savait pas écrire sur la politique, que ces pages qui vous ont éblouis, sont ternies, que son style est pauvre de pensées, chargé de figures où l'on voit comme du rouge aux yeux du vieillard, oui, maître Nisard, c'est vous qui le dites. ↩
1. Quelle piété filiale ! et comme ils l'ont bien pratiquée ! Comme ils remercient ses cendres ! Oh ! les bons pèlerins ! ↩
« Lui, que nous sommes venus troubler si souvent dans sa solitude, pour lui ôter d'entre les mains ses pages humides encore, pain quotidien de nos intelligences ; lui que nous allions prier à chaque événement gros d'avenir, de nous en donner le sens noble et supérieur, il veut aujourd'hui se passer de nous2...
2. C'est que, malgré vos grands mots, vos adulations et vos grimaces, il vous connaissait bien. ↩
« Si ces confidences testamentaires ne devaient rouler que sur de petits intérêts personnels, pelotant sous le couvert et à l'ombre de grands intérêts politiques, sur des hommes à double visage, confits de susceptibilités et de scrupules tant qu'ils ne sont rien, mais parjures et corrompus dés qu'ils sont quelque chose3 ; s'il ne devait s'agir que de révélations sur une sorte de monde qui change peu, nous prendrions patience; mais M. de Chateaubriand est, avant tout, homme de lettres. Il a pu être imposé aux gouvernements par sa gloire, il a été inévitable par ses talents supérieurs1, mais impossible par sa loyauté et par cette hauteur de cœur, que les gens médiocres appellent de l'orgueil, parce qu'elle n'est pas faite pour transiger avec leurs tripotages2.
3. Cette phrase est impayable. M. Nisard est terrible pour ses confrères ; j'ignore comment ils sont pour lui, et s'ils lui rendent ses vérités. Parjures et corrompus dès qu'ils sont quelque chose! Ils le sont même auparavant; car s'ils n'avaient pas contredit leurs premières idées, c'est-à-dire leurs idées d'indépendance et de conviction, ils ne seraient peut-être arrivés à rien. Le gouvernement qui exigeait cela était donc au moins pour moitié dans la faute. On peut le lui pardonner : il l'a payé cher, et sa chute soudaine est un avertissement. On peut se sauver soi-même à force de se convertir, mais on ne sauve pas toujours qui nous sert, et les deux morales n'en valent pas une bonne. ↩
1. Tout ceci est vrai, et c'était alors l'opinion de tout le monde; mais plus tard M. Nisard ne parlera plus de ses talents supérieurs, mais de son impuissance : « Il n'était pas fait, dira-t-il, pour la vie politique; il ne savait ni servir, ni obéir. Il paraît même, selon M. Nisard, qu'il ne savait pas écrire sur la politique, puisqu'il va jusqu'à prétendre que, dans tout ce qu'il a écrit sur ce sujet, il y a plus de belles phrases que de belles pages. M. Sainte-Beuve, du moins, a parfois le bon sens d'avouer que la plupart de ses écrits politiques et même ses articles de journaux sont autant de petits chefs-d'œuvre. M. Villemain l'avait dit avant M. Sainte-Beuve, et la France entière pendant quarante ans avant M. Villemain. Le désiré Nisard a cru, à bon droit, que c'était se faire remarquer que de s'inscrire en faux contre son pays tout entier, après avoir parlé comme lui et plus haut que lui : Tu affirmes, lui dit-il; j'ai affirmé aussi, mais je nie maintenant : Ast ego contra sic argumentor... ↩
2. Plus tard, ce sera par sa propre impuissance et son inaptitude que M. de Chateaubriand ne sera point resté au pouvoir. ↩
« ... Qui ne se fierait à lui pour ce qui est de respecter les choses respectables, de pardonner les fautes au malheur, de s'arrêter au seuil de la vie privée, d'éviter le scandale, principalement comme moyen d'effet des écrivains médiocres, et parce que l'espèce de convenance qui s'abstient des cancans des laquais est d'un effet plus sur et plus moral que le scandale dont une bonne partie retombe sur celui qui le fait1...
1. S'arrêter au seuil de la vie privée... Scandale, principal moyen des écrivains médiocres... Une bonne partie du scandale retombe sur celui qui le fait... Excellentes, mais inutiles leçons données d'avance et en vain un futur professeur de l'Ecole normale. Comme M. Nisard connaît ses amis, et comme ici sa morale est saine et simple! il n'en connaissait pas encore deux. Non-seulement on ne s'arrête plus au seuil de la vie privée, mais ce sont ses mystères et ses misères que l'on recherche avant tout, afin de les exagérer, de les envenimer, d'en inventer souvent pour faire du scandale et pour tâcher de déconsidérer d'autant des hommes dignes de toute estime, mais qui ne plaisent pas et qu'on est las d'appeler justes et courageux. Nous sommes dans le temps des diffamations de tout genre . tristes présages pour l'avenir. Jamais le calme ne sortit de l'irritation, et, quelles qu'elles soient, l'intimidation, la terreur même n'ont qu'un temps. ↩
« Demandez à la vieille royauté, à la royauté nouvelle, aux courtisans de cour, aux courtisans de rue, deman dez-leur s'ils ne savent pas bien d'avance ce qu'ils doivent attendre de lui? Sommes-nous accoutumés à le voir timide et ménager comme un courtisan ? A la première lecture des Mémoires, tous ont signé de leur nom que cet ouvrage était son chef-d'œuvre. Cette lecture fut un triomphe; ceux qui avaient été de la fête nous la racontaient, à nous qui n'en étions pas. La presse littéraire alla demander à l'illustre écrivain quelques lignes qu'elle encadra de chaudes apologies : il y eut un moment où toute la littérature ne fut que l'annonce de la bonne nouvelle d'un ouvrage inédit. Et telle a été l'histoire de ce livre que j'ai eu raison de l'appeler touchante; car, en aucune occasion, il n'y eut plus de sincérité, plus d'admiration vraie2. »
2. On a déjà vu, et l'on verra encore de belles preuves de la vérité de cette admiration. Cependant elle était assez vraie alors, car on croyait avoir intérêt à admirer ; mais depuis... ↩
- Il ne tiendra pas à cette retraite et à ce silence, disaient les envieux.
i- Non, répondait M. Nisard, il n'y a point tenu. Il a pu de riche devenir pauvre, de ministre homme de lettres, de pair faisant des lois, simple citoyen, à la merci des mandats d'amener d'un juge d'instruction, d'ambassadeur recevant des rois à son bal, pauvre auteur laissant prendre hypothèque sur son portefeuille, allant à pied, à moins que le juge d'instruction l'envoie quérir en fiacre1... Il a pu se priver du Monseigneur que lui donnaient ses laquais et dont l'importunaient ses courtisans, des habits dorés, des sourires du roi, des galas de cour; mais de sa gloire de chaque jour, de cet air qui le nourrit, de cette richesse qui l'empêche de se sentir pauvre, de cette royauté littéraire qui a besoin d'admiration libre et spontanée, de ces courtisans désintéressés qui lui rapportent ce qu'on a dit de lui dans la foule, et entretiennent la jeunesse de son esprit par la vivacité de leurs louanges, non, il n'a pu se priver de tout cela; il n'y a pas tenu.
1. En parlant de ce fiacre, envoyé par le juge d'instruction à l'auteur du Génie du Christianisme et de la Monarchie selon la Charte, M. Nisard touche à l'une des offenses les plus inutiles et les plus grossières du juste-milieu contre M. de Chateaubriand. Il est peu de choses qui l'aient plus indigné : on eût dû le prévoir ; mais non, la passion est aveugle, et l'on n'écoute que sa passion. Tout le monde était alors de l'avis de M. de Chateaubriand ; et ce mauvais coup de vigueur, comme on l'appelait, tourna à la honte de ses auteurs. « Les truands ! disait-il: ils ont osé mettre la main sur moi! l'Empire ne m'avait pas touché ! » On oublia cette indignité; on pensa peut-être que M. de Chateaubriand l'oublierait de même. Mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'on s'étonne qu'il s'en soit un peu souvenu et qu'il ait eu aussi son coup de vigueur. Que d'hommes politiques sont ainsi : ils font outrager et persécuter ceux qu'ils n'aiment pas ; ils essayent de leur ravir l'honneur, ce qui est la pire des persécutions; puis, sans penser à rien réparer, ils croient que tout est dit et que tout le monde doit être content comme si rien n'eût été fait. C'est compter beaucoup sur la magnanimité des autres, en s'abstenant, pour son propre compte, de magnanimité, et surtout d'équité. ↩
« M. de Chateaubriand aurait donc pu lire ses Mémoires dans le double dessein de prendre des avis éclairés et de se donner un avant-goût du succès qui attend son livre. Personne ne lui a manqué ni pour l'une ni pour l'autre chose. Ç'a été une émulation entre les talents à qui le rassurerait le mieux sur ses nobles scrupules, à qui donnerait à son suffrage le plus d'autorité, à sa voix le plus de portée, afin de tenir lieu du nombre par l'accent et la solennité de la louange1.
1. C'est en effet ce qui se voyait alors ; mais qui aurait pu soupçonner que celui qui écrivait ainsi trouverait plus tard si terni, si pauvre d'idées, si chargé de fard, ce même style qu'il admire tant ici ? ↩
« Ce livre-ci est un hommage de tous les partis à l'homme que tous les partis honorent, ceux même que leurs peurs obligent à le craindre, ou que leurs intérêts forcent à le diminuer2. C'est que cet homme a toujours aimé l'honneur par-dessus toutes choses ; c'est que dans ce siècle, où l'amour de l'argent est l'objet d'un culte légal et a un temple, le seul où vont les hommes, il a toujours, au moindre embarras, au moindre risque pour son honneur, fait comme Bias pour sa vie, c'est-à-dire jeté ses richesses à la mer3. C'est que ses sentiments ont toujours fail respecter ses idées; c'est qu'il ne tient aux partis les plus opposés que par des liens nobles : à l'un par le devoir, à l'autre par la liberté; à celui-ci par le respect envers le malheur, à celui-là par la foi dans l'avenir.
2. Ainsi, ce n'est point la vérité, ce sont des intérêts qui forcent à le diminuer ! On le savait bien, mais il est bon d'en avoir l'aveu. ↩
3. Et ils ont le front de nous le vouloir représenter aujourd'hui comme un homme sans doctrine, cherchant à placer et à exploiter son talent! C'est qu'hélas! ils le jugent d'après eux-mêmes ; mais, en vérité, c'est le trop mal juger. ↩
« Chacun l'a loué de son point de vue, mais tous l'ont loué pour les mêmes choses. C'est un livre où il fera beau d'avoir mis son nom. De tous les titres de noblesse de M. de Chateaubriand, celui-là n'est pas le moins précieux, et dans l'estime du grand homme, je suis sûr qu'il vaut mieux que tous les parchemins de Combourg1.
1. Voilà en effet la vérité; mais ils disent maintenant que c'était par intérêt qu'il tenait à tout cela. Ces gens-là ne conçoivent rien en dehors de l'intérêt. ↩
« Je n'étais pas de la fête et je n'ai rien à en raconter, mais je suis du petit nombre des heureux qui ont été admis à l'honneur de lire les Mémoires de M. de Chateaubriand ; et si j'ai demandé tout à l'heure avec tant de vivacité la publicité entière, la publicité immédiate pour ce chef-d'œuvre, ç'a été pour mes contemporains plus que pour moi, car j'ai goûté à ce fruit défendu qui donne la science, mais ne donne pas la mort.
« J'ai eu ces Mémoires dans les mains et je les ai reçus des mains de M. de Chateaubriand : je les ai feuilletés, je les ai lus devant lui, sur le fauteuil où il s'assied, à la table où il les a écrits, lui à ma droite corrigeant des pages déjà recopiées; son secrétaire, qui est son ami, à ma gauche, transcrivant de nouveau, au fur et à mesure, les pages corrigées et raturées; car M. de Chateaubriand n'a pas d'autres secrets que celui de Pascal et de Bossuet, qui est d'écrire avec toutes ses facultés réunies et tendues pour le même but, y compris le goût, lequel ne se contente pas de la première forme qui vient, mais efface toute forme qui n'est pas la meilleure et la plus propre pour la chose1. »
1. Tout ceci est encore parfaitement juste et aussi bien écrit que bien pensé. Tel est, en effet, le devoir de l'écrivain qui a quelque talent et qui comprend son devoir ; cependant, nous verrons un autre professeur de l'Ecole normale, qui professe aussi dans les journaux, qui professe partout et n'apprend jamais rien, reprocher à M. de Chateaubriand de vouloir toujours faire la meilleure phrase, dire la meilleure chose et trouver le meilleur mot sur tout homme et sur tout sujet venus; comme si ce ne devait pas être là le premier soin de quiconque se mêle d'écrire. O malice, combien tu hébètes et aveugles le malin ! Non-seulement celui-ci ne sent pas le style, mais il n'en a pas. Des mots communs, impropres, inélégants, incohérents ; des phrases sans netteté, sans énergie, sans rondeur, sans concision, sans liaison, sans consistance, sans fin ; des tournures baroques, des pensées triviales, des jugements faux ou biais; des rapprochements sans vérité, une je ne sais quelle velléité de pénétration tortueuse et infirme; une ingéniosité souvent niaise; rien de franc, rien de simple, rien de sain ; tel est son genre. Cependant il se pose et juge en maître ; il parle de tout, tranche tout; il écrit article sur article, entasse volume sur volume. Pour tâcher de trouver le neuf et l'effet, il prend tout simplement le contre-pied de ce qu'on a dit et souvent de ce qu'on a dit de mieux; il y ajoute quelques traits de scandale qu'il croit un sel et qui ne sont qu'une boue. Il faut que le goût français, si élégant, si délicat, si ami du beau par lui-même, soit bien tombé pour tolérer de telles platitudes. Mais en vain abuse-t-il du scandale et du paradoxe, ses jugements, souvent iniques ou ineptes, seront rejetés, conspués; de tout ce qu'il avance, rien ne tiendra, vu que rien n'est fondé. Ceux qui le lisent ou essayent de le lire ne le prennent même pas au sérieux : au lieu d'être la critique saine des lettres, c'en est le cancan bavard, c'en est la chronique scandaleuse; après l'instructif et sérieux La Harpe, c'est la facilité graveleuse de cet impur faquin de Tallemant des Réaux. Il semblerait qu'on se fût dit : J'ai des vices, prêtons-en à tous les hommes de talent et surtout de génie, façonnons-les à notre image, et, par ce côté-là du moins, nous aurons l'air d'un homme de génie. Bientôt nous verrons M. Veuillot renchérir sur M. Sainte-Beuve, tout en le copiant. Ces deux critiques ne se peuvent plus séparer. ↩