Sic et non : Nisard (suite 2)
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Ailleurs on nous dira qu'il forçait les mots et en faussait le sens pour obtenir une élégance factice.
« J'avais osé demander à M. de Chateaubriand la grâce de me recevoir quelques heures1 chez lui, et là, pendant qu'il écrirait ou dicterait, de m'abandonner son portefeuille : il y consentit.
1. Plus tard, en altérant ce fait, M. Nisard dira crânement : « Etant allé faire visite à M. de Chateaubriand, etc. » Que l'on compare les bons procédés de M. de Chateaubriand envers M. Nisard, et ceux que s'est permis plus tard M. Nisard envers lui, et que l'on juge. ↩
« Au jour fixé (je pourrais dire le jour), j'allai rue d'Enfer, le cœur me battait...
« Il eut la bonté de me lire les sommaires des chapitres : lequel choisir, lequel préférer? Non que ces sommaires soient à effet, comme ceux du jour, tournés en pointe ou aiguisés en épigrammes pour la plus grande mystification des lecteurs; point, ce sont de simples indications, pour la suite des faits, comme les sommaires de l'Odyssée. Je ne l'arrêtais pas dans cette lecture, je ne disais rien ; je trouvais déjà un très-vif intérêt à ces simples énoncés des matières2... Enfin il vint au voyage de Prague : une grosse et sotte interjection me trahit... M. de Chateaubriand sourit, et, me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux « hommes comme vous, a me dit-il, voulant me donner une marque particulière de confiance et de bonté. Je mets quelque vanité à rappeler ces détails... c'est peut-être le meilleur prix que j'aie reçu encore de quelques habitudes de dignité littéraire.
2. C'est à propos de ce passage que plus tard, en décrivant l'ancien enthousiasme de M. Nisard pour M. de Chateaubriand, on verra le spirituel, anodin, mais malin M. de Loménie s'écrier : « Une demi-page rien que sur les sommaires des chapitres !!! » ↩
«Quand j'eus le précieux manuscrit, jem'accoudai sur la table et me mis à la lecture avec une avidité recueillie, détournant de temps en temps la tête vers le secrétaire, et lui montrant par mes yeux quel charme j'y trouvais1; quelquefois, regardant par-dessus mes feuilles l'illustre écrivain appliqué à son minutieux travail de révision, effaçant, puis, après quelques incertitudes, écrivant avec lenteur une phrase en surcharge et l'effaçant à moitié écrite. J'entendais le bruit de sa plume exarant le papier2; j'assistais aux hésitations de son goût; je voyais l'imagination et le sens aux prises. Dieu met dans l'homme de génie la faculté de concevoir le beau ; mais c'est à l'homme de génie de le réaliser par le travail; c'est à lui à tailler le diamant. Il me semblait voir l'image apparaissant intérieurement à l'écrivain, et l'écrivain essayant divers moules et les brisant jusqu'à ce qu'il eût trouvé le meilleur3.
1. Que le lecteur remarque bien tout ceci, car plus tard on lui dira tout le contraire, et on lui donnera une preuve de plus de dignité littéraire. ↩
2. La plume exarant le papier est d'une prétention ridicule ; mais, à cela près, la peinture est exacte, et c'est à peu près ainsi que M. de Chateaubriand travaillait. ↩
3. Ceci est vrai, et c'est cependant ce soin, je le répète, qui le fait insulter par Sainte-Beuve et Veuillot, dignes amis. ↩
« Je suis bien aise de montrer, au petit nombre d'écrivains qui croient qu'on double le talent par la conscience, l'exemple de cet homme de génie le plus fécond de notre âge1...
1. Avis aux deux critiques mentionnés ci-dessus. ↩
« Quelquefois il m'arrivait, à certains passages admirables, de tressaillir sur mon fauteuil et de laisser échapper un oh! étouffé2.
2. Plus tard, cet oh! étouffé sera bien retourné. L'auteur, qui trouve ici tant de charme à lire les. Mémoires du grand homme, à le voir travailler, qui admire tout jusqu'à en pousser des cris, qui prend à témoin toute la littérature que les Mémoires sont le chef-d'œuvre de M. de Chateaubriand, dira plus tard, et sans hésiter, que ce spectacle et cette lecture lui causèrent le plus profond chagrin; et il terminera son dire par l'insulte la plus indigne. Il ne dit plus qu'il a demandé la grâce d'être reçu un instant ; mais il dit : « Étant allé faire visite..., etc.» « Beaucoup de ces pages, qui ont ébloui nos pères, sont aujourd'hui ternies, comme ces tableaux où, pour avoir trop cherché l'effet, l'artiste a manqué les tons solides de la peinture à l'huile.» Où donc a-t-il manqué ces tons solides? Il fallait le dire. Mais voici le plus beau : à l'époque où M. Nisard vient faire visite à M. de Chateaubriand, c'est le temps où son style, de plus en plus pauvre de pensées, se charge de figures, et où l'on voit comme du rouge aux yeux de ce vieillard, qui ne craint rien tant que d'avoir les qualités de son âge. (Hist. de la littérat. franç., p. 556.)-Certes, l'inconvenance est violente, mais est-elle fondée? Pas le moins du monde. Jamais le style de M. de Chateaubriand n'a été pauvre de pensées, on le sait bien. Il est également faux qu'il se chargeât de figures en vieillissant : il tenait, au contraire, à les écarter, et c'est pour cela, c'est par goût pour la simplicité, qu'il lui arrivait parfois de forcer les mots, afin de leur faire tenir lieu de figures. C'est pour cela aussi que dans ses bons moments, M. Nisard dit, en parlant de ce style réduit aux termes les plus simples: « Ce n'est plus que la poésie de la raison. » Et voilà comme on tient à ses dires, voilà comme on écrit l'histoire de la littérature française à la Sorbonne et à l'Ecole normale supérieure, et au centre de la capitale du monde civilisé! ↩
« Alors il levait la tête vers moi avec un sourire de contentement modeste, et comme je lui indiquais l'endroit avec effusion de louanges longtemps retenues : « Vous êtes bien bon, » me disait-il, ou : « Je suis bien aise que cela vous plaise, » et autres paroles obligeantes de cette sorte, après quoi il se remettait au travail et moi à ma lecture.
«Je passai deux heures ainsi, deux heures que mes amis m'ont déjà fait raconter bien des fois, et que j'ai marquées dans l'histoire de mon humble vie avec deux petits cailloux blancs, comme Horace faisait de ses jours heureux1.
1. Plus tard, on le verra transformer ce jour heureux en jour néfaste, et ces heures de grâce et de bonheur en heures de souffrance et de désenchantement. ↩
« Je vois des gens qui s'apitoient généreusement sur l'embarras qu'on doit éprouver en louant à bout portant un grand écrivain. Cela est vrai de certains éloges, banalité de convention qu'on débite d'une lèvre froide et avec la face parfaitement indifférente, qui ne sortent point du cœur de celui qui loue et ne vont point au cœur de celui qui est loué, ampoules de flatterie dont la formule a été rédigée par de faux admirateurs pour de faux grands hommes.
« La première chose que sente un homme sincère, en présence de celui dont les écrits l'ont réjoui, amélioré et agrandi, c'est une sorte de reconnaissance, comme pour un bienfait reçu2.
2. Oui, vous êtes bien grand, et elle est belle, votre reconnaissance ! ↩
« Cette louange brusque, mal tournée, point ingénieuse, mais point fade, souvent avec un serrement de main familier dont l'intention excuse la liberté, et avec ce frémissement de tout le corps, après une lecture remuante et une jouissance vive qui fait qu'on salue mal, qu'on a des manières abruptes, qu'on n'observe pas bien la courbure dorsale si parfaitement gardée par les faux admirateurs; une telle louange, sachez-le bien, est un bonheur pour celui qui la donne et pour celui qui la reçoit.
« Quand après mes deux heures de délices, amusé, instruit, intéressé, transporté, ayant passé du rire aux larmes, et des larmes au rire... je me suis brutalement jeté sur la main de M. de Chateaubriand, et lui ai bredouillé quelques paroles de gratitude tendre et profonde1. Ni lui ni moi n'étions gênés, je vous jure.
1. Ainsi, comme il vous le dit, les écrits de M. de Chateaubriand l'ont réjoui, amélioré, agrandi, et il est resté néanmoins assez petit pour se démentir. Après deux heures de délices, ajoute-t-il, amusé, instruit, intéressé, transporté, ayant passé du rire aux larmes et des larmes au rire, il se jeta brutalement sur la main de M. de Chateaubriand, et lui bredouilla quelques paroles de gratitude tendre et profonde en frémissant de tout le corps !... Il a bredouillé bien autre chose depuis, et s'il se jette encore brutalement sur la main de M. de Chateaubriand, c'est pour la mordre et pour dire que tout ce qu'il admire ici lui fit le plus grand chagrin, et que ces délices, ces joies et ces larmes, ces oh ! étouffés, ces frémissements où les récits du grand maître le jetaient tour à tour, n'étaient que les joies mauvaises de l'âme, que Virgile place à la porte des enfers comme étant réprouvées. En vérité on ne concevrait ni tant de duplicité, ni tant d'audace; si l'on n'en avait sous les yeux les preuves imprimées, publiées, mutilées depuis, mais conservées ici dans toute leur primeur. ↩
« Que dire maintenant de ces Mémoires que tant n'aient pas dit mieux que je ne saurais faire?... Mais qui est-ce qui, ayant suivi M. de Chateaubriand dans tous les actes de sa glorieuse vie, ne devine pas d'avance... qui ne sait à merveille qu'on y trouvera la vérité pour tout le monde, douce pour ceux qui ont beaucoup perdu et « beaucoup souffert, dure pour les médiocrités importantes qui se disputent les ministères et les ambassades auprès d'une royauté qui ne peut plus même donner de croix d'honneur1 ?
1. Cependant cette royauté a fini par pouvoir donner non-seulement la croix d'honneur à M. Nisard, mais des emplois que de nos jours on aime autant que la croix d'honneur; et depuis M. Nisard n'a plus vanté M. de Chateaubriand ; c'est même alors et dès lors qu'il a commencé à le critiquer, à le dénigrer de son mieux. Il a fait même quelque chose de plus fin, il a substitué la monarchie exilée à la monarchie de Juillet, dont il veut parler ici bien visiblement. Malgré toutes ces prudences et ces subtilités, nous n'appliquerons pas à M. Nisard la terrible marque qu'il inflige aux ambitieux dès le commencement de sa préface : Ces hommes à double visage, confits de susceptibilités et de ' scrupules, tandis qu'ils ne sont rien, parjures et corrompus dès qu'ils sont quelque chose ! Comme M. Nisard avait raison ! et qu'il eût bien fait d'ajouter avec la chanson : « Voilà la vie du bohémien parisien! » Mais tout ceci n'est pas gai. Il est triste d'avoir à fouler ses idées aux pieds pour faire son chemin, et parvenir à plaire. Serais-ce pour cela que Jean de la Fontaine a dit : Que la fortune rend ce qu'on croit qu'elle donne. Et la fortune elle-même croirait-elle par là faire de si bons marchés? Il serait étrange qu'il fallût des bassesses pour arriver aux honneurs. ↩
« En lisant le voyage de Prague, j'ai pleuré sur la légitimité tombée, quoique n'ayant jamais compris cet ordre d'idées, y étant resté toute ma jeunesse, non-seulement étranger, mais hostile, soit à cause de ma première éducation, soit à cause de cet air de moins en moins monarchique que nous respirons à notre insu depuis vingt ans2. »
2. Si c'est à son insu que depuis tant d'années M. Nisard respire un air de moins en moins monarchique, c'est aussi à l'insu du public; depuis assez longtemps il sert les monarchies pour faire croire qu'il ne respira jamais un air bien exclusivement républicain ; mais peut-être est-il aussi deux respirations pour quelques hommes... comme il est deux morales. D'ailleurs M. Nisard est heureux : si les bouleversements politiques l'ébranlent, ils ne le renversent pas pour longtemps. ↩
«-J'ai respiré sur les pas de M. de Chateaubriand, ajoute-t-il, la senteur des bruyères de la Bretagne. »
Il s'est bientôt relevé, et ses amis chantent sur le ton de l'épopée ses nouveaux succès. « Il eut bientôt, dit M. Vapereau, reconquis sa position et ses emplois. » Reconquis ! mais qui donc a-t-il combattu pour conquérir une première fois et pour reconquérir? Il nous semble, au contraire, qu'il n'a fait que déposer ses armes une première fois et une seconde fois. Si c'est là conquérir, il faut avouer que c'est du moins en faisant, non pas la guerre, mais la paix, mais des capitulations, et en demandant merci. Je sais qu'il est d'autant plus de conquérants de ce genre que ces espèces de conquêtes sont plus faciles ; mais des amis prudents les devraient-ils faire sonner si haut ? Il est vrai que les amis n'en font pas d'autres; et, quand il s'y mettent, leur zèle est terrible. Ne sont-ils pas allés jusqu'à dire qu'à l'arrivée du nouveau directeur tout serait changé, amélioré à l'Ecole normale, tandis que rien n'a été fait, et que c'est tout au plus si les études y sont aussi fortes qu'auparavant?
M. le doyen de la Faculté des lettres de Paris est aussi sans doute un ami de M. Nisard, mais un ami plus sage. Un jour, dans une séance d'examen où le chef actuel de l'instruction publique, le savant M. Duruy, soutenait sa thèse de docteur, M. Nisard se piqua au jeu, et, après avoir dit de fort belles choses sur les pasteurs des peuples, il fit entendre qu'il y avait deux morales, l'une pour les pasteurs et l'autre pour les troupeaux. Tout le corps des professeurs assistant à l'examen, croyantsans doute que c'était manquer de respect aux pasteurs en leur accordant une autre morale que celle des troupeaux, s'agitait, et le respectable doyen, tournant l'épaule à l'orateur, s'écria, comme c'était son devoir : Il n'y a pas deux morales, il n'y en a qu'une, et il suffit qu'elle soit bonne. La scène s'ébruita.
Pour se tirer de son mauvais cas, M. Nisard tourna la chose par la morale chrétienne et la morale païenne; le tour était ingénieux, mais il ne prit pas. Quelques journaux en donnèrent la preuve à l'auteur, en examinant le volume où il avait publié cette thèse nouvelle.
Quant au cri de M. le doyen, je le conçois de sa part; et si j'en juge non-seulement par le savant discours sur la littérature du moyen âge dont il a enrichi l'un des derniers volumes de l'Histoire littéraire de la France, continuée et publiée par l'Institut, mais même par la manière distinguée dont il parle de Cicé-
- Dans ce cas, M. Nisard n'aurait pas respiré grand chose : on sait assez que les bruyères ont de l'éclat, mais point de senteur. Comme vérité, ceci est donc bien faible, mais comme emphase, comme hâblerie, c'est excellent, c'est le suprême beau de la littérature facile.
Cependant, j'aime encore mieux Nisard quand il dit: « Chateaubriand a, tout à la fois, le don de l'imagination et de l'exactitude. Il regarde d'abord avec les yeux du corps et il les a d'aigle, si l'on songe à toutes les choses qu'il a vues et de quel éloignement il les a dessinées ; puis vient l'imagination qui étale ses couleurs sur le dessin sévère, qui met le ton local, qui harmonise le détail avec l'ensemble, qui répand l'espace autour du lieu, l'infini autour du fini...; ce mélange si rare de l'imagination la plus éblouissante et de l'exactitude la plus scrupuleuse distingue d'ailleurs tous les ouvrages de M. de Chateaubriand. Pour l'histoire, il a quelquefois surpassé les plus patients d'entre nous par son goût pour le détail et ses fouilles ardues dans la poussière des chroniques... Il y a en lui du bénédictin d'autrefois et de l'homme de génie.
« Avant la lecture de cette partie des Mémoires, j'étais, dois je le dire, de ceux qui doutaient que M. de Chateaubriand s'y fût tenu à la hauteur de René et des Quatre Stuarts. Pour beaucoup qui avaient de tels doutes, la principale raison était d'entendre dire sans
ron, dans l'excellente édition qu'il nous en a donnée, sa morale à lui n'est pas double, mais saine, intelligente, élevée.
Fortuné doyen d'avoir pu arriver aux honneurs du quadrivium, sans y aller par quatre chemins, et sans laisser ses laines les plus belles sur les ronces de la route, comme tant d'autres agneaux, jadis innocents et d'une toison d'une entière blancheur !
cesse : le vertueux Aristide. C'était ce misérable goût de nouveauté qui fait que nous aimons mieux changer de médiocrités tous les jours que d'avoir trop longtemps sur nos têtes un homme supérieur1.
1. Voilà encore une de ces vérités cruelles dont M. Nisard frappe, à son insu peut-être, mais en plein, quelques-uns de ses amis. Comme il les connaît bien ! Comme il devine leur avenir! Évohé, Nisard ! Il est augure, il est prophète ! C'est ce goût du public pour changer de médiocrités, au lieu de souffrir longtemps sur sa têle un homme supérieur, c'est ce goût si complétement satisfait qu'ont exploité certaines médiocrités jalouses. C'est là du petit commerce, n'ayant de commun avec la littérature que le mal qu'il lui fait et la déconsidération où il la jette. L'anathème de M. Nisard n'en est que plus juste : jamais le misérable goût dont il parle ne fut plus en vogue qu'aujourd'hui. Il se joint au faux zèle pour exercer plus de ravages. Il devient une sorte de monomanie furieuse, dont M. Nisard lui-même n'est plus exempt. A quoi sert d'être prophète pour tomber ainsi? ↩
« Je sentais mes pressentiments se fortifier de la mauvaise opinion que j'ai habituellement de cette époque, parce que ni sur rien, ni sur personne, il n'y a consentement universel; époque où l'écrivain qui ne se met pas au service d'une coterie pour exploiter, sous un certain appareil de principes et de théories, des intérêts de boire et de manger et un sale amour de l'argent, est isolé, ou n'obtient que des assentiments circonspects et mêlés de restriction2.
2. Nouvelle vérité, non moins sévère et non moins vraie ; c'est du petit commerce, comme nous l'avons dit. Si la sentence de M. Nisard est juste, et elle l'est entièrement, que dirons-nous de ces fiers critiques qui se donnent tant de mouvement et font tant d'embarras au milieu de nous? Ne pourraient-ils pas faire plus modestement leur triste métier, ou le faire avec un peu plus d'équité? Quand on pense que ce sont ces gens-là qui se permettent d'attaquer M, de Chateaubriand et de lui faire la leçon ! ↩
« .. Mes lectures m'ont rassuré. M. de Chateaubriand n'a pas vieilli : il a pris des cheveux blancs, mais son esprit a gardé toute sa virilité. Les pages écrites d'hier n'ont pas à craindre la comparaison avec leurs aînées. M. de Chateaubriand n'en est encore qu'à son midi.
« Même, s'il m'était permis de montrer une prédilection, mes pages de prédilection seraient peut-être dans la dernière partie des Mémoires. Là, les qualités fortes de M. de Chateaubriand semblent s'être affermies1. »
1. On a déjà vu et l'on va voir encore ce qu'il dira de tout ceci. ↩
« En preuve de ce que j'avance, dit M. Nisard en note, il me suffit de rappeler que le morceau sur l'avenir du monde, reproduit par divers journaux, est de la dernière partie des Mémoires.
« Dans cette dernière partie, l'imagination n'est plus que la poésie de la raison... Les hardiesses inutiles, les images excessives, toutes les mauvaises herbes d'une terre trop féconde ont disparu. Lisez Cynthie après la Sylphide, c'est la même jeunesse, la même poésie abondante et ferme, poésie sans cheville et où il ne faut pas payer une beauté par un centon, ni une pensée par un lieu commun. Lisez la description de Venise et les rêveries au Lido; Attala et René n'ont pas plus de magnificence ni plus de mélancolie.
« Ces Mémoires sont l'épopée de tout un siècle, ou René est toujours au premier rang, et ce siècle n'a pas cessé de l'écouter, même quand il a cessé de l'entendre.
i C'est quand on est pénétré d'une conviction aussi profonde qu'est la mienne, qu'on voudrait posséder une voix qui en valût cent, et une autorité littéraire qui fût écoutée, non point certes pour rassurer les contemporains sur le dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, mais pour dédommager cet homme illustre des longues veilles qu'il y a données. »
Voilà, je l'espère, un éloge passablement dithyrambique ; jamais Pindare n'en fit d'aussi forts pour les plus grands hommes de l'antiquité.
Cependant il n'est pas exagéré, et il est probable que l'auteur ne s'en est pas tenu là.
En effet, le National, dont M. Nisard était alors l'un des collaborateurs les plus ardents, dit, en reproduisant, dans son numéro du 5 mai 1834, le fragment des Mémoires sur l'avenir du monde, ces remarquables paroles, que ceux qui accusent aujourd'hui M. de Chateaubriand de versatilité feraient bien de remarquer un peu plus :
« Il serait puéril à nous de nous emparer de ce fragment comme d'un manifeste républicain. Les engagements de M. de Chateaubriand sont de ceux qui n'admettent pas de conversion. L'homme qui écrivait, il y a quarante ans, proscrit, pour la cause des Bourbons, l'étonnant Essai sur les Révolutions, était républicain de pressentiment, comme il l'est encore aujourd'hui... Nous ne dirons pas que M. de Chateaubriand vient à nous ; il reste lui-même. Il faut venger son temps et troubler quelquefois les rois à ces tables royales, où l'on fait festin des libertés publiques et des larmes de l'humanité. » Puis vient cette citation des Mémoires :
« Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à vivre des ordures du fumier..., une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondements, au milieu du progrès des idées?...
« Que d'espérances n'ont point été déçues en talents et en caractères! Si vous en exceptez une trentaine d'hommes d'un mérite réel, quel troupeau de générations libertines, avortées, sans conviction, sans foi politique et religieuse, se précipitant sur l'argent et les places comme les pauvres sur une distribution gratuite, etc. »
Si, contre notre espoir, le public venait à se plain • dre de la longueur de ces citations, il nous serait facile de nous justifier, d'abord par la raison de ce que M. Nisard a fait depuis, et parce qu'en second heu on ne retrouvera ce curieux morceau qu'ici et dans le volume presque inconnu intitulé : Lectures des Mémoires.
Quoi qu'il en soit, dira-t-on, voilà un éloge solide et complet de M. de Chateaubriand. Ah ! cher lecteur, je le croyais aussi, et je m'en frottais les mains de satisfaction, comme on peut le voir dans les notes ; mais, hélas ! je comptais sans mon hôte. Ces messieurs ont tant d'habileté, tant d'esprit, qu'avec eux on n'est jamais tranquille et qu'on ne peut compter sur rien. Il y a toujours un revers à leur médaille ; toujours un oui et un non à leur thèse, et, selon les temps, ils vous offrent l'un ou l'autre côté. Vous voulez un éloge : voyez recto; vous voulez un blâme, un blâme accentué, voyez verso.
Autrefois on disait des satyres et autres animaux farceurs de la fable, qu'ils sautaient sur un pied : Pede saltans in uno. Plus adroits qu'eux et plus fins équilibristes, nous sautons des deux pieds, nous sautons pour tout le monde, et au besoin nous sautons sur tout le monde : nous renversons, foulons, piétinons allègrement aujourd hui notre idole d'hier; et celle qu'hier nous avons raillée, bernée, bafouée, conspuée dans sa faiblesse, nous l'encensons et adorons aujourd'hui dans sa puissance. Mais nous ne sommes pas de ces niais, de ces esprits chimériques qui chantent pro Deo ; nous sommes positifs, nous n'adorons que des dieux utiles ; et dès qu'ils ont cessé de l'être, nous, nous nous retournons contre eux, nous ne les regardons et traitons que comme des dieux manqués, des incapables, des trompeurs, des jongleurs, des propres à rien, des comédiens, et nous leur cassons bravement la tête aux pieds de ceux qui les remplacent.
Si les diplomates ont des diplômes et des formules pour tous les traités secrets ou publics, nous avons aussi de la prose, des vers, de l'encens, de la myhrre, pour tous les astres qui surgissent, pour tous les prin- . ces et Mécènes qui n'oublient pas les troubadours.
Il semblerait que ce fût d'après ce système que M. Nisard aurait réimprimé sa préface avec d'autres articles, en la changeant et la mutilant à fond, pour la mettre au niveau de sa position actuelle et au ton de l'ordre du jour. Il n'en reste plus rien pour ainsi dire : le géant est changé en nain, le vin en vinaigre, l'adoration en dérision, l'admiration vraie et sincère, en attaques et en blâmes plus sincères encore.
Le volume où M. Nisard, devenu le serviteur empressé de ce même gouvernement qu'il méprisait si fort et qu'il avait si vivement combattu au nom de la république une et indivisible, opéra cette volte-lace habile est à peu près inconnu aussi; car, malgré le soin que met M. Nisard à varier à souhait ses idées et ses jugements, et quoiqu'il soit toujours ennemi de la littérature facile, il nous en fait de si difficile à lire, qu'il n'est pas très-couru.
Tandis qu'il trône en maître à l'Ecole normale, ses livres dorment en paix au fond des rayons de quelques bibliothèques; à la bibliothèque de la Sorbonne et de l'Université, il faut monter dans les greniers, dans les combles pour les trouver.
J'ignorais même l'existence de celui dont je parle, tant je lis peu les merveilles déjà fanées, mortes et enterrées de notre littérature actuelle.
Un écrivain, qui esten même temps professeur, et qui, lecteur plus courageux, a plus d'érudition que moi en ce genre, M. de Loménie, l'a heureusement déterré et en a fait, dans le Correspondant, des citations curieuses : je ne puis rien de mieux que de les rapporter pour clore et couronner cet article, consacré à M. Nisard.
M. de Loménie vient de parler des tours de force et de passe-passe de Sainte-Beuve.
« Mais comment ne pas s'étonner davantage, ajoute-t-il, quand on voit d'anciens thuriféraires de Chateaubriand qui se montraient plus enthousiastes encore que M. Sainte-Beuve, et qui ne peuvent pas alléguer comme lui l'excuse d'une influence aimable1, châtier aujourd'hui avec un dédain superbe, quoique miséricordieux, les prétentions de cet homme illustre, sans daigner seulement se souvenir que, de son vivant, ils ont travaillé de toute leur force à l'empêcher d'être modeste? Mais comment voir sans surprise un auteur aussi grave que M. Nisard, par exemple, refuser à son ancienne passion les égards d'une défaite honnête ?
1. Celle de madame Récamier que prétexte Sainte-Beuve et qui sera définie ci-dessous. ↩
« Dans un volume récemment publié, ce docte écrivain nous déclare que la politique ne fit pas de Chateaubriand un homme d'Etat, et qu'elle gâta l'écrivain littéraire; qu'il n'avait que l'ambition d'un dégoûté, et que, ne sachant être ni de ceux qui commandent ni de ceux qui servent, il se dissimulait cette impuissance de sa volonté par l'ardeur de ses attaques contre les uns et l'injustice de ses mépris contre les autres. »
A cette appréciation, dit encore M. de Loménie, le savant critique ajoute le récit suivant relatif à la vieillesse de l'auteur des Mémoires d'outre-tombe :
« C'est vers ce temps-là, dit-il, qu'étant allé faire visite à M. de Chateaubriand, il me montra, tout humide encore des dernières corrections, une page qu'il venait d'achever, voulant, disait-il, me rendre témoin de ce qu'il se donnait de peine pour plaire aux plus difficiles. Je pris le feuillet avec émotion, pensant y trouver le secret de ce travail supérieur qui, sous la plume des maîtres amène les choses à la clarté, à la justesse éloquente, à l'accent. Quel ne fut pas mon chagrin en voyant à chaque rature les pensées s'éloigner du vrai et les mots de leur sens propre, et tout le morceau jeter de vains rayons qui m'éblouissaient en me laissant l'âme vide! Il y avait pourtant des beautés dans ce travail; je n'en regrettais que plus de voir se dissiper ainsi les restes d'un talent encore puissant, et une œuvre d'un vieillard à laquelle manquait la gravité. L'ouvrage auquel appartenait cette page, les Mémoires d'outre-tombe, écrits à différentes époques de la vie, mais repris, j'ose le dire, surchargés dans une dernière édition, ont eu la triste fortune de faire trouver l'orgueil de J.-J. Rousseau modéré. Ce livre, où il n'y a d'épargné que les oubliés, fait penser avec effroi que l'on courait le même péril à être des amis de l'auteur que de ses ennemis1. Je ne vois guère dans les Mémoires d'outre-tombe d'autres joies que celles de la raillerie ou de la vengeance. Tristes joies ! Virgile les a placées à la porte des enfers : elles s'appellent les mauvaises joies de l'âme, mala gaudia mentis. L'histoire des ouvrages durables n'aura qu'une mention sévère pour les Mémoires d'outre-tombe2. »
1. En effet, l'infortuné Chateaubriand a eu le malheur de laisser M. Nisard au nombre des oubliés; et M. Nisard a pensé avec effroi, etc.- Histoire de la littérature française, t. IV. ↩
2. Que le lecteur ait bien soin de comparer ce passage avec le passage ci-dessus où M. Nisard faisait de si singulières contorsions d'admiration, avec des frémissements de tout le corps et des oh ! échappés de sa bouche à chaque instant, et mille protestations de la plus entière sincérité. Dans l'un et l'autre pas. sage, c'est de la même séance chez M. de Chateaubriand qu'il est question, avec la différence que ce dernier récit est l'exacte contre-partie du premier. D'après celui-là, n'ayant pas été de la fête de la lecture des Mémoires chez madame Récamier, on avait humblement demandé au noble vicomte la grâce d'être reçu chez lui. Ici on va lui faire visite tout simplement comme d'égal à égal, ou de supérieur à protégé. On s'extasiait sur les soins que le grand homme donnait à son travail; chaque correction était une merveille; ici ce n'est plus qu'une surcharge qui gâte tout. Les heures de délices sont devenues des heures de souffrance; l'intérêt, le charme de cette épopée de tout un siècle dont on devait aller le remercier sur sa tombe, ne sont plus que les mauvaises joies de l'âme, pour lesquelles l'histoire des ouvrages durables n'aura qu'une mention sévère. Voilà ce que M. Nisard a eu le talent et le courage de dire sur le même homme et sur le même sujet. Non-seulement les éloges ébouriffés et flamboyants du premier récit sont entièrement supprimés dans le second, mais soigneusement remplacés par autant de blâmes non moins vifs. ↩