III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Après quatorze jours de prison préventive, - très douce d'ailleurs, - Chateaubriand fut remis en liberté. Qu'allait-il faire? Écoutons Béranger. Il écrivait, le 2 juillet, à Hortense :
« J'ai été voir notre ami deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieu! qu'il a besoin de gloire et de bruit! Du reste, il est fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France, à présent que le voilà hbre. Heureusement, les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais1 »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir l'Appendice. ↩
Béranger commençait à regretter sa chanson. Chateaubriand, « pour être conséquent », fit donc de nouveau ses malles. Le choléra sévissait à Paris : c'était le moment de voyager. René alla dîner avec Hortense à l'Arc-en-ciel et repartit pour la Suisse, où sa femme et puis Mme Récamier le rejoignirent. On l'y croyait installé définitivement, quand le voilà qui débarque à Paris sans tambour ni trompette... Qu'est-ce que je dis là? C'est au milieu d'un bruit énorme, provoqué par une lettre de lui aux directeurs de journaux, qu'il fit sa rentrée dans la capitale. Et quelle en était la cause « n fait très grave, il faut en convenir. La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes, et Berryer était allé à Genève en instruire Chateaubriand. En présence de cette situation, il n'y avait pas à hésiter. Du moment que Chateaubriand s'était constitué l'avocat de Henri V, sa place n'était plus à Genève, mais à Paris.
Cela se passait au mois de novembre 1832. Le mois suivant, paraissait le Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, qui contenait l'apostrophe fameuse : « Madame, votre fils est mon roi ! » Quelques journaux, l'ayant imprimée, furent traduits devant les tribunaux. Chateaubriand fut enveloppé dans la poursuite. D'où grande colère de Béranger. Le 22 février 1833, il écrivait à Hortense Allart :
« Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ! Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même brochure! Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot! Je voudrais qu'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait, Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore une fois, concevez-vous des stupides comme les gens qui nous gouvernent ! Chateaubriand en prison ! Quelle victoire1 ! »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir à l'Appendice. ↩
Il n'y était pas encore, et Béranger se tourmentait bien mal à propos. En tout cas, Chateaubriand envisageait cette éventualité d'une façon plus joyeuse. Il avait écrit à Hortense, le 28 janvier :
« Mon amie, ne comptez pas sur ma visite aujourd'hui : je suis cloué chez moi dans l'attente de l'huissier; les uns disent qu'il viendra me signifier les ordres de la cour royale, les autres qu'il ne viendra pas, et qu'on veut me tenir sous le coup de la menace pour me laisser le temps de la fuite. C'est bien mal me connaître. Il faut que je sache un peu où j'en suis pour fixer le jour de notre dîner. Si je dois finir mes jours en prison, je veux vous dire adieu avant. Je pense que vendredi, sauf accident, serait un jour possible parce qu'alors, si je n'ai entendu parler de rien, il est probable que les choses en seront restées là. Votre infidélité veut-elle bien me permettre de baiser ses pieds1 ? »
(I) Les Enchantements, p. 226. ↩
Comment donc!... Cependant, n'ayant rien reçu de Chateaubriand le lendemain, « Son Infidélité » fut dans l'inquiétude. Elle en fut tirée, le 30 au soir, par ce petit mot :
« Je viens de recevoir l'assignation pour demain, presque avec votre billet. Vous voyez que j'ai plusieurs rendez-vous. N'allez pas me traiter d'infidèle. Je vous écrirai demain après l'entrevue, pour vous dire où nous en sommes et si je serai libre vendredi. Donc à bientôt2. »
(2) Les Enchantements, p. 227. ↩
Mais l'événement ne leur permit pas de dîner ensemble. Le 31 janvier, Chateaubriand écrivait :
« J'ai été interrogé, j'ai refusé de répondre en ce qui me regarde, j'ai répondu en ce qui touche les jeunes gens inculpés : je crois qu'il y aura procès. J'irai vous voir aussitôt que la tempête sera un peu apaisée. Je vous écrirai. De votre côté, écrivez-moi avec toute la douceur de vos trompeuses paroles. Le procès, s'il y a lieu, ne pourra être plaidé avant un mois ou six semaines; ainsi je verrai naître avec vous les premières fleurs du printemps. M. Béranger m'a envoyé son petit volume1, je l'ai dévoré; jamais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valentine.
(1) Lire à ce sujet, dans la Gorresp. de Béranger, t. II, p. 115, la très belle lettre que Chateaubriand adressa au chansonnier, le rer tevrier 1833 : .. « J'ai couru vite à ce que je connaissais. Le Vieux caporal, l'Alchimiste, le Juif errant sont des chefs-d'œuvre de goût, de sentiment et de philosophie. Je ne sais que vous dire du reste, tout me plaît également... Dans le son de votre joyeuse lyre il y a quelque chose qui m'attendrit; votre talent a conservé toute sa jeunesse, mais une jeunesse qui a traversé le temps en apprenant la vie. Vous chantez mieux que jamais du fond de vos années, » ↩
Vous vieillirez, ô ma jeune maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus !
« Voilà ce qui me vengera de votre trahison. » Valentine était un roman dont Chateaubriand avait entretenu plus d'une fois Hortense; - je crois même qu'il lui destinait le principal rôle. - Mais les affaires de la duchesse de Berry ne lui laissèrent pas le temps de l'écrire. Acquitté en Cour d'assises, le 27 février 1833, il partit presque aussitôt pour Prague, où il plaida près de Charles X la cause de la mère de Henri V. Et quand il revint à Paris, ce fut pour s'occuper de la rédaction de ses Mémoires.
Entre temps, il avait eu la joie de voir Lamennais - par la grâce d'Hortense - se rapprocher de lui et lier connaissance avec Béranger.