« Notre meilleur ami »
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(Mmo de Chateaubriand,)
Ouvrage orné de cinq eaux-fortes Bordeaux Paris feret et fils champion
Tous droits réservés.
Madame
DE
Chateaubriand
Bibl. Jag
Infirmerie Marie-therese
« Annee 1831. « Rarement une maison de charité est parvenue sans ressources particulières à cet état de prospérité. Placée dans l'un des quartiers les plus sains de Paris, elle présente dans ses bâtiments et dans ses jardins l'établissement le plus agréable. Il serait donc fâcheux qu'au moment de son succès et lorsque les principales difficultés sont levées cet établissement vint à se dissoudre; mais la Providence n'abandonnera pas son ouvrage, et cette maison, qui est le seul asile ouvert à une classe de personnes qui né peuvent trouver de ressources dans les soins communs de la charité, ne tombera pas, je l'espère ».
« Nota. - Les demandes d'admission deviennent si nombreuses qu'il serait hien à désirer qu'on pût augmenter les bâtiments, celui des prêtres surtout qui n'est disposé que pour recevoir quinze ecclésiastiques, tandis que, depuis un an, on en a toujours de seize à dix-sept.
« Année 1838. - Mme de Chateaubriand laisse cet établissement, qu'elle a commencé sans autres ressources qu'une somme de 400 fr., donnée par le roi de Prusse, sinon riche, du moins en pleine prospérité, et libre de toutes dettes et charges autres qu'une rente de quarante francs à la ville de Paris, pour la concession d'un terrain dit : la ruelle de Lacaille ».
(Notice historique de l'Infirmerie de Marie-Thérèse d puis sa fondation en 1819, par Mme de Chateaubriand.)
G. pailhès Madame
DE
Chateaubriand
Ouvrage orné de cinq eaux-fortes Bordeaux Paris feret et fils champion
Tous droits réservés.
Univ f 7 jagiell cracoviensis lts758
Biblioteka Jagiellońska
Madame de Chateaubriand
Lettres à M. Clausel de Coussergues
« Notre meilleur ami. »
(Mme de Chaleaubriand.)
On s'est demandé pourquoi les lettres de Chateaubriand à ses amis de jeunesse deviennent rares depuis son voyage en Orient.
L'éditeur des Correspondants de Joubert s'est vu obligé, dans la partie de son livre consacrée à Chateaubriand, de passer brusquement de l'année 1804 à l'année 1822. « Lacune considérable », observe-t-il; - surtout si l'on considère d'une part la date des premières lettres (1803), et d'autre part le fait que cette lacune ne prend fin qu'avec la correspondance elle-même.
M. de Raynal suppose que les autres lettres « adressées pendant plus de vingt ans à M. Joubert » et remises à Chateaubriand avec tous les cartons du moraliste pour la préparation des Pensées, furent « brûlées par mégarde lorsque, plus tard, quittant sa maison de la rue d'Enfer, Chateaubriand mit le feu à une grande partie de ses papiers. »
Très vraisemblable pour les années qui précèdent 1804, la supposition paraît manquer d'appui par rapport aux années qui suivirent, jusqu'en 1822.
A bien lire la correspondance soit de Joubert, soit de ME de Chateaubriand, on n'y trouve pas les allusions qui se seraient nécessairement glissées s'il y avait eu fidèle échange entre les deux amis.
En décembre 1809, Joubert écrit à M. de Clausel « qu'il lui tarde de voir les deux Chats1 de la Vallée aux Loups dont il n'a point de nouvelles - quoiqu'il leur ait écrit. » - En 1812, Joubert encore déclare à Chateaubriand « qu'il n'écrit à personne, et pas même à lui, ni à M"° la duchesse de Lévis.» C'est apparemment que Chateaubriand ne le mettait guère dans l'obligation de lui répondre. Le 4 octobre 1813, le même s'exprime ainsi dans une lettre à Mme de Vintimille : « Quand Chateaubriand vous écrit, c'est une préférence qu'il vous donne sur nous qui l'avons pressé de venir et qui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse. » Lc... novembre 1818, Joubert lisait ce petit mot dans une lettre de Mme de Chateaubriand à Mme Joubert : « M. de Chateaubriand vous dirait mille choses, s'il parlait. Mais depuis qu'il s'occupe du Conservateur, il ne voit, ni n'entend, ni ne répond. » Voilà le vrai mot. Plusieurs années avant la création du Conservateur, le chantre des Martyrs négligeait ses amis tout comme le devait faire l'écrivain politique.
(1) Sobriquet en usage dans le « cercle» pour désigner M. et Mme de Chateaubriand. ↩
Précédant M. de Raynal, M. de Sainte-Beuve avait déjà remarqué la cessation de tout commerce épistolaire entre Gueneau de Mussy et Chateaubriand dès l'année 1804. Une si brusque interruption était de nature à piquer la curiosité toujours en éveil du grand critique. Aussi, moins discret, plus libre que l'éditeur des Correspondants de Joubert, pose-t-il hardiment la question en ces termes :
« Mais tout à coup, à un certain jour, à une certaine heure, que s'est-il passé? Toute liaison cesse ; je r'ai pu m'en rendre compte, je n'ai pu tirer à clair le mystère. Ce ne peut être à cause d'un refus d'article sur René. M. de Mussy, à cet égard, avait dès longtemps payé sa dette. Ce ne peut être à cause d'une lettre irréligieuse écrite de Rome par Chateaubriand : on vient de voir1 que le chrétien devenu sceptique et le chrétien resté janséniste étaient assez d'accord dans leurs jugements sur la Religion romaine. Les explications qu'on a essayé de me donner ne me satisfont point et ne cadrent pas avec ce qu'on sait d'ailleurs. Je conjecturerais plutôt que ce fut à l'occasion du bel Eudore que vint le refroidissement, la mort soudaine de cette amitié. M. de Mussy n'aura point approuvé, n'aura point consenti à louer l'épisode profane des Martyrs. Ce qui est certain, c'est que, dans toutes les années qui suivent, le détachement est complet; et quand, en 1824, M. de Chateaubriand tombe brusquement du ministère, M. de Mussy dit en l'apprenant : « Je ne vois plus depuis longtemps M. de Chateaubriand, mais je prends part à ce quilui arrive, et je vais m'écrire chez lui.»-Dernier et triste hommage à cette ancienne et jeune amitié fraternelle ! »
(1) Chateaubriand et son groupe. - « Lettre irréligieuse», a chrétien devenu sceptique», « religion romaine », expressions forcées dictées à Sainte-Beuve -ô contradiction! - par un scepticisme militant. ↩
Deux lettres de Chateaubriand à Chênedollé coupent l'intervalle de 1806 à 1820. Elles n'ont pas permis à Sainte-Beuve d'appliquer à leur amitié les expressions de détachement et de mort. Et toutefois, voyez comme ce lien est relâché! L'une des deux lettres, datée de 1816, ne compte qu'une dizaine de lignes; les tout derniers mots sont seuls de la main de Chateaubriand ; elle commence ainsi : « Je dicte - en courant - quelques mots - à mon secrétaire,- mon cher ami; » l'autre, celle de 1820, après laquelle silence complet, a une manière si sèche et si froide d'opposer l'oubli prétendu des amis à la fidélité qu'il leur garde! Les premiers mots suffiraient pour conclure à l'extrême rareté, ou même à l'interruption totale de leurs rapports: « Votre écriture, mon cher ami, m'a fait plaisir à reconnaître; les années ne font rien avec moi, et les amis qui m'ont oublié ne vivent pas moins dans mon souvenir. »
Sainte-Beuve a raison d'observer en note que ce mot n'est pas juste: « Chateaubriand devait bien savoir qu'il n'était pas de ceux qu'on oublie. »
Les explications données à Sainte-Beuve, probablement par la famille de Mussy, et qui n'avaient pu le satisfaire; ce mystère qu'il croyait éclaircir, en vertu d'une hypothèse gratuite, par quelque incident littéraire, je crois en avoir trouvé la clé dans ce passage d'une lettre inédite de Mme de Chateaubriand à M. Clausel de Coussergues :
« M. de Chateaubriand, à un peu de goutte près, se porte à merveille; il a le corps presque aussi bon que la tête, qui n'a pas faibli d'une idée. Pour le cœur, tant qu'il battra, il battra pour son Dieu, pour son roi et aussi pour ses amis. Mais il est comme vous, mon cher ministre ; sa constance n'est pas au bout de sa plume, et il aimerait mieux aller savoir de vos nouvelles en Rouergue que de vous en demander par une lettre1. »
(1) Lettre du 18 décembre 1840. ↩
Dans l'étude d'un caractère, d'une vie, rien n'est précieux comme les réflexions d'un témoin familier, surtout si le témoin ne parle pas en vue du panégyrique à venir. Or, Mme de Chateaubriand n'avait pas l'humeur louangeuse, et l'on sait qu'elle voyait clair. Ce qu'elle écrivait n'était que pour l'ami Clausel. Celui-ci connaissait trop bien son Chateaubriand pour que la tentation vînt à sa correspondante de lui en faire accroire.
Prenons donc à la lettre l'explication ci-dessus. C'est la bonne. Les torts de l'illustre écrivain s'y atténuent dans une certaine mesure, et, tout en l'excusant, elle nous révèle un trait de son caractère; plus accentué avec l'âge, ce trait se dessine, au regard attentif, dès 1806. Après le voyage de Jérusalem, c'est la composition des Martyrs qui l'absorbe et lui fait négliger sa correspondance; ce sont les relations mondaines dont le cercle fascinateur tout à la fois se resserre et s'étend autour de lui; ce sont les rêveries mélancoliques où le poète retombe sans cesse; c'est la rédaction pleine de périls et de précautions de la brochure contre Buonaparte. - Sous la Restauration, c'est pis encore : rivalités d'influences et de partis, luttes pour le pouvoir, Conservateur à lancer, ambassades à conquérir et à sacrifier brillamment, diplomatie, guerre, ministère, tout cet ensemble d'occupations et de fièvre ambitieuse ne lui laisse ni le temps ni la pensée de donner signe de vie à ses vieux amis. « Il ne voit, ni n'entend, ni ne répond » : le joli mot de Mme de Chateaubriand s'applique aux vingt dernières années non moins qu'aux années précédentes.
Et toutefois, en dépit des oublis apparents, nous pouvons l'affirmer, oui, l'amitié survit dans le cœur de Chateaubriand, quoique trop peu exigeante et de moins en moins expansive. Il trouve du charme à lire les lettres de ses fidèles correspondants, - pourvu qu'il n'ait pas à y répondre. Quant à les provoquer en écrivant le premier, rien n'est plus contraire à ses habitudes. Au milieu des longs silences, il continuait d'aimer, comme il était dans sa nature d'aimer. A ce cœur, hanté de chimères sans fin et peu distrait de lui-même - éternelle chimère, - il suffisait d'un souvenir surgi de loin aux heures des rêveries solitaires; c'était matière à mélancolie; le passé que ce souvenir évoquait, il se plaisait à le ranimer par l'imagination, avec les circonstances des temps et des lieux, à le modifier selon la fantaisie du moment, à lui prêter une autre figure et d'autres suites. Mais rêverie n'est pas commerce; et, peu à peu, traités à ce régime d'abstention, les plus intimes amis, Joubert, Fontanes, Clausel, en seraient venus à se croire oubliés.
Heureusement, à côté du grand rêveur, veillait une âme en complet contraste avec la sienne, oublieuse d'elle-même et mettant son bonheur à ne s'occuper que des autres, une âme éminemment expansive, faite et douée à souhait pour l'amitié. Le conseil du bon Joubert, i qu'il faut cultiver ses amitiés en soi, les soigner, les arroser pour ainsi dire, » personne au monde ne fut plus assidu que Mme de Chateaubriand à le pratiquer, sans avoir jamais eu besoin d'en être avertie. Elle le faisait d'instinct, pour obéir à la loi de son cœur, à la pente de sa vive nature. Sous le toit de Chateaubriand, c'est elle surtout qui se souvenait, qui écrivait, invitait, demandait aux absents de leurs nouvelles, qui leur rappelait la Saint-François, « fête du patron n, et les sommait d'être « fidèles au banquet des vieux amis »; - elle qui parlait des douces heures coulées ensemble et voulait ressusciter ce passé d'affectueuses relations. Les paroles alors affluaient sous sa plume, toujours simples et naturelles, mais d'une telle vivacité d'accent et parfois d'une si pénétrante éloquence, qu'après tant d'années elles nous vont au cœur.
Comme ce point est le plus important de cette nouvelle étude1, je crois devoir au lecteur quelques citations ; les passages suivants sont extraits de la correspondance inédite adressée à M. de Clausel : nul doute qu'on ne les relise avec plaisir à leur place, dans la série des lettres :
(1) V. Madame de Chateaubriand, d'après ses Mémorres et sa Correspondance, grand in-8° de 400 pages. ↩
1o juillet 1839.
« Mon cher ministre2, M. de Chateaubriand est fort en peine de vous ; pour moi, je dis qu'on doit oublier les amis qui nous abandonnent de gaieté de cœur; il est vrai que je me laisse dire et que je n'en suis pas moins fort impatiente de vos nouvelles.
(2) On verra plus loin, page 49, pourquoi Me de Chateaubriand appelait M. de Clausel son cher ministre. ↩
• Il ne faut pas vous y tromper, vous avez fait une mauvaise action en allant vous enfermer à tout jamais dans votre vieux château, où j'espère encore que vous vous ennuyez, non pas assez pour en mourir, mais assez pour en revenir.
« Avez-vous bien songé, cher ami, que vous serez cet hiver deux cents lieues de Paris, laissant vos enfants et vos amis dans l'attente d'une lettre qui leur apprendra que quatorze jours plus tôt vous vous portiez bien? c'est une triste sécurité que celle du passé. Ensuite, si vous alliez être malade, ce qui arrive à tout le monde, combien de temps se passerait-il avant qu'on pût arriver jusqu'à vous, sans compter tous les tourments de l'inquiétude. Si vous vous obstinez à vous ensevelir dans vos montagnes, vous êtes un égoïste au premier chef. Pendant la belle saison et au milieu de votre famille, vous devez trouver la campagne un séjour avec lequel on peut faire un pacte à vie; mais viennent la froidure et la neige, vous verrez que quelque aimable que soit votre vicaire, vous regretterez, trop tard, d'avoir mis une montagne de glace entre vous et les boues de Paris. En restant à Coussergues, vous perdez deux choses qu'on ne perd pas impunément à nos âges, les amis et les habitudes. Mais en voilà assez; vous avez près de vous vos trois petits enfants dont la présence seule vaut mieux que tout ce qu'on pourrait vous dire : vous les aimez trop pour songer de bonne foi à les laisser partir sans vous. Nous vous attendons donc, mon cher ministre, pas plus tard qu'au mois d'octobre; vous viendrez faire la Saint-François avec nous. »
« Grâce à Dieu, nous n'avons pas été quatre mois sans entendre parler de vous ; nous avons eu de vos nouvelles par des amis communs, auxquels vous ou Monsieur votre fils avez écrit. Pour moi, mon cher ministre, si je vous ai tenu si longtemps rigueur, c'était dans l'espoir de vous dégoûter de l'absence, mais je vois que votre parti est pris et qu'il ne faut plus penser à vous revoir en ce monde. En vous retirant dans la solitude, « pour vous occuper uniquement de votre salut, » vous avez pris la voie large pour aller au Ciel; car, dites-moi, je vous prie, où est le grand mérite de la douceur quand on n'a que son vicaire à gronder, et de la charité, quand on n'a personne à hair! C'est ici, mon cher ami, au milieu des mauvais exemples et du mauvais prochain, que le combat est glorieux, et que l'on peut devenir des saints à couronne de diamant, alors que vous n'obtiendrez jamais que la couronne de fleurs. Je lis aussi les psaumes, et je sais qu'à nos âges la vie n'est plus que labor et dolor, mais j'en tire la conséquence que c'est le moment de ne pas s'éloigner des délassements et des joies de l'amitié ; je ne vois pas comment vous allez avoir le courage de vous séparer de vos enfants et surtout de vos petits enfants. Si vos enfants ne peuvent pas vous loger, nous avons une petite chambre fort propre à vous offrir, et de plus, la salle à manger où l'on ne mange jamais, et où vous pourrez vous établir le matin : la Bible ne vous manquera pas, ni aussi la Gazette de France; car un Père de l'Église comme vous doit lire les bons et les mauvais livres. - Voilà, mon cher ministre, une proposition sur laquelle j'espère que vous réfléchirez avec fruit. Sans adieu donc. Ne soyez pas plus sévère que la Providence, et attendez, pour quitter vos amis, qu'elle ait marqué le terme de l'inévitable séparation. »
« Je crois, très cher solitaire, que déjà, dans votre heureuse Thébaïde, vous en êtes a demander si l'on bâtit encore des villes et aussi s'il vous reste des amis au monde. Il vous en reste cependant, et de vieux fidèles, qui vous supplient de leur donner de vos nouvelles, ne serait-ce que par un mot de la main de votre maîtresse d'école... Je ne dirai pas que j'espère que M. et Mme de Clausel sont sur le point de revenir à Paris; car, avant le plaisir de les voir, je pense a ce que cette séparation de deux mois aura de rude pour vous. Comment ne vous prend-il pas l'heureuse idée de ne pas les laisser partir seuls, quand vous savez tout le plaisir que vous leur feriez, à eux et à nous ? Songez que c'est déjà la mort que vous avez mise entre vous et vos amis, si nous ne devons plus nous revoir; et plus que la mort, car j'aimerais mieux vous aimer dans le Ciel, là où l'on ne regrette rien, que dans Paris, là où l'on désire toujours.
• Mille tendresses de ma part, comme de celie de M. de Chateaubriand, et prière de ne nous pas laisser aussi longtemps impatients de savoir si vous êtes heureux et bien portant. »
II septembre 184r.
« Si je suis en reste avec vous, mon cher ami, vous n'en êtes pas plus excusable de ne nous avoir pas donné signe de vie depuis bientôt un an. Nous ne savons de vos nouvelles que par les Joubert, qui eux-mêmes se plaignent de votre silence. N'écrivez pas, mais faites-nous écrire un mot par votre maîtresse d'école, seulement pour nous dire que vous vous portez bien et que vous n'êtes pas trop joyeux de nous avoir quittés.
« Adieu, mon cher ministre. Je ne puis penser à notre éloignement de vous sans tristesse; encore si l'on était sûr de se retrouver dans le Ciel : c'est un lieu dont vous connaissez mieux la route que moi. »
« Vous n'êtes pas, mon cher ministre, de ceux qui se croient oubliés parce qu'on ne leur écrit pas, surtout quand il s'agit de vieux amis qui ne pensent qu'à vous, ne parlent que de vous, et ne vous écrivent pas par cent raisons qu'il est bon de laisser de côté parce qu'elles sont inexcusables..
« Nous apprenons que M. et Mme de Clausel ne reviendront pas cet hiver à Paris; je les en félicite pour leur compte, mais pas pour le nôtre; nous aurions eu tant de plaisir à les revoir; ainsi, mon cher solitaire, excepté avec les Joubert, nous ne pourrons plus parler de vous qu'avec des indifférents.
« Vous savez que M. de Chateaubriand n'a pas été à Barèges, autrement il aurait été vous voir, malgré mes craintes de le savoir traversant vos montagnes d'où l'on ne sort vivant que par un miracle. Adieu, mon cher ministre sans portefeuille; voilà votre vieil ami qui prend la plume pour vous répéter ce que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons aujourd'hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et plus. »
Ce goût et ce soin de l'amitié forment un des traits distinctifs de la noble figure que nous essayons de restituer. Causeries et correspondances pleines d'abandon, libre échange des joies et des peines, « vrai commerce », disait Joubert, ce fut la douce inclination, - l'impérieux besoin - le vrai bonheur de cette vive, jaillissante et généreuse nature; elle s'y livrait tout entière. En lisant ses lettres, on ne peut s'empêcher de remarquer et d'admirer l'abandon, le naturel, le mouvement rapide de la plume, l'effusion de l'âme au milieu de traits d'esprit qui jaillissent à chaque instant.
Or ce commerce dura sans interruption, tant que vécurent les amis qu'elle avait distingués, parmi les plus dévoués amis de son mari; car ses amitiés, toutes ses amitiés, s'étaient en quelque sorte allumées à la flamme de son amour.
C'est grâce à elle et par elle que Chateaubriand fut en rapports ininterrompus avec Joubert, tout replié douloureusement sur lui-même que fût celui-ci, tout absorbé par la politique et grisé d'encens féminin que fût le premier. La preuve en est dans les lettres publiées par M. de Raynal.
C'est grâce à elle - il y a de bonnes raisons de le supposer - et sur quelque épître de sa façon, que les rapports si tristement brisés avec Fontanes reprirent de plus belle. Les papiers de Fontanes devaient contenir de bien charmantes lettres de Mme de Chateaubriand.
C'est grâce à elle encore que l'un des trois amis les plus anciens et les plus intimes de Chateaubriand, celui que Mme de Chateaubriand appelle dans ses petits mémoires notre meilleur ami, M. Clausel de Coussergues, ne fut jamais oublié ni négligé après 1830, dans la profonde retraite où il se confina.
Mme de Chateaubriand fut entre l'illustre génie et ses meilleurs amis le lien d'amitié. Il n'est que juste de lui en faire honneur.
En ce nouveau sens, on peut dire qu'elle lui prêta le secours de sa plume et de son cœur. Autant la plume était facile et brillante, autant le cœur était chaud et constant.
Epouse modèle, incomparable amie !
Je sais l'objection, le reproche, si l'on veut.
Oui, c'est vrai.
A cet esprit très fin, à cette âme très noble, à ce cœur très haut, il fallait des amitiés à part, délicates, exquises, intimes, fidèles à la gloire de Chateaubriand sans rien de servile dans l'admiration, des amitiés dignes d'elle et de lui.
En dehors de ces amitiés, et vis à vis des étrangers, elle ne se mettait pas en frais de sentiments, bien que toujours extrêmement polie. Ainsi s'expliqueraient les souvenirs contradictoires. Admis à l'honneur de saluer celui que les contemporains traitaient tantôt en patriarche, tantôt en demi-dieu, d'aucuns ont trouvé Mme de Chateaubriand un peu réservée, un peu froide, ne parlant que par monosyllabes.
L'un de ces visiteurs va élever la voix au nom de tous : collaborateur et ami d'Augustin Thierry, c'est bien certainement l'un des plus distingués témoins, et des plus intéressants à entendre1. Dans une longue lettre qui constitue une véritable étude sur M. et Mme de Chateaubriand, M. Martial Delpit me faisait l'honneur de m'écrire, de Paris, à la date du 26 décembre 1886 :
(1) M. Martial Delpit, député monarchiste à l'Assemblée nationale, rédigea le rapport de l'enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars 1871, « Les détails qu'il renferme et les conclusions surexcitèrent au plus haut degré les passions des partis opposés. Le rapporteur fut, pendant quelques jours, l'homme du moment. L'impression de ce mémoire, faite par ordre de l'Assemblée, et les comptes-rendus qu'en donnèrent les journaux ne purent suffire à satisfaire la curiosité publique. Un libraire en publia une réimpression qui obtint un très grand succès. » (Techener, in-8°, 284 pages, Paris 1872.) Ces lignes sont extraites d'une notice très intéressante sur M. Martial Delpit par J. D. La brochure setermine par unelongue liste bibliographique. ↩
« ... M. de Chateaubriand a été le Dieu de ma jeunesse. Je conserve le culte que je lui ai voué. Jugez, Monsieur, de l'intérêt avec lequel j'ai lu votre livre... Vous groupez autour de quelques pages de Me de Chateaubriand une masse d'anecdotes, de réflexions, qui m'ont d'autant plus charmé qu'elles réveillent pour moi de précieux souvenirs. J'ai vu, ou du moins entrevu Mme de Chateaubriand chez elle, en présence de son illustre époux, dans ces soirées solitaires qu'il lui consacrait religieusement. Ce n'était pas gai. Le grand homme n'avait pas l'air de s'amuser, et je n'étais pas du tout séduit. Mm de Chateaubriand grande, maigre, sèche, parlant peu et par monosyllabes, n'avait rien du charme qu'on trouve dans ses lettres. Je m'en veux de m'être trompé et de n'avoir pas deviné tout ce que vous décrivez si bien un demi-siècle après. J'admire votre enthousiasme rétrospectif, et ce sera un honneur pour Mme de Chateaubriand d'avoir, comme Marie Stuart, Mme de Longueville, Marie-Antoinette et quelques rares héroïnes, inspiré à distance un véritable culte. Mais, Monsieur, ne craignez-vous pas d'aller un peu loin, quand vous cherchez à mettre Mme de Chateaubriand si au-dessus de Mesdames de Beaumont et Récamier?...
« Mm Récamier avait au suprême degré ce qui m'avait paru manquer à Mm de Chateaubriand, le charme. Mme de Beaumont, à en juger par les lettres de Joubert, - et celui-là aussi est un de mes dieux, - avait à un très haut degré cette qualité essentiellement féminine... J'admire surtout Chateaubriand dans les grandes lignes de sa carrière... Tous nous procédons plus ou moins de lui et pouvons dire ce que lui disait en 1840, mon illustre maître, M. Augustin Thierry : « Tu duca, tu signore, tu maëstro.
«... Je ne veux pas finir sans vous remercier de ce que vous dites si bien à l'endroit de Sainte-Beuve. Son livre contre M. de Chateaubriand est une mauvaise action. Je suis d'autant plus à mon aise pour le dire, que je l'ai reproché de vive voix à l'illustre critique, lequel, malgré tout son esprit, se défendait mal de brûler si cruellement ce qu'il avait ostensiblement adoré.
«Je serais bien heureux, Monsieur, si j'avais l'honneur de vous rencontrer, de causer avec vous du sujet inépuisable que vous venez de remettre à l'ordre du jour avec tant de chaleur et de talent. Il me reste encore la faculté d'admirer, et vous me pardonnerez, l'espère, mes petites objections en faveur des sentiments de haute estime et d'affectueuse sympathie que m'inspire votre livre.
« Veuillez agréer... Martial DELPIT. »
Je répondis sur le champ aux objections formulées avec tant de bonne grâce; et, dès le 3o décembre, m'arrivait une nouvelle lettre de discussion, gracieuse comme la première et pleine de vœux de bonne année. Hélas!
J'en détache ces quelques lignes :
«... Mais chut! me voilà prêt à encenser votre chère idole, à condition que vous me permettrez, lorsque j'aurai l'honneur de vous voir, de vous demander un peu plus d'indulgence pour les miennes. En attendant, je veux vous donner un petit renseignement qui vous sera peut-être utile et agréable. Vous parlez de M. Clausel de Coussergues. Je l'ai vu dans mon enfance. C'était un ami intime de mon oncle, le conseiller à la cour de Cassation, et son fils, Jules Delpit, pourrait vous fournir d'intéressants détails...1. »
(1) M. Jules Delpit a bien voulu mettre à ma disposition sa très riche bibliothèque. J'y ai trouvé les ouvrages de M. Clausel de Coussergues, portant ces mots écrits de la main de l'auteur : « Offert à mon honorable et cher collègue, M. Delpit. » - « M. Clausel de Coussergues était au lit avec la fièvre, quand mon père fut frappé d'une attaque d'apoplexie. Il envoya un membre de sa famille pour prendre des nouvelles, présenter ses souhaits, et surtout pour me recommander d'appeler sans retard un prêtre auprès du cher malade. Mon père reçut en effet, de M. l'abbé Laurichesse, vicaire à Saint-Germain-des-Près, les sacrements que son état permit de lui administrer. Cette intervention de M. de Clausel prouve, ce qui n'a point besoin d'être prouvé, la vivacité de son zèle religieux et de ses sentiments confraternels. » (Lettre de M. Jules Delpit, 18 janvier 1887.) ↩
L'homme d'expérience, de cœur et de talent avec lequel je me faisais une vraie fête de causer beaucoup et de discuter un peu, l'aimable et trop élogieux correspondant à qui je voulais exprimer de vive voix mes sentiments d'affectueuse reconnaissance, il est mort sans que j'aie eu le bonheur de le voir, mort quelques jours après m'avoir écrit ces lettres si chaudes, si littéraires, si jeunes.
Qu'il me soit permis de reproduire ici, en substance, ma réponse à l'objection très nettement formulée par M. Martial Delpit. Elle fait corps avec mon sujet.
Il se peut que M. Delpit ait joué de malheur, en ne visitant Mme de Chateaubriand qu'un de ces jours, très fréquents dans sa vie, où la souffrance la laissait sans respiration et sans voix.
Peut-être même, en dépit des apparences, fit-elle effort ces jours-là, pour dompter la maladie, se tenir debout, recevoir en personne les enthousiastes et les introduire auprès de Chateaubriand. Héroïquement accueillante, quand on la jugeait sèche et froide. Et puis, quelque éminents que fussent les visiteurs, ils n'étaient que des visiteurs, des curieux, non des amis, des intimes. Au lieu des enthousiastes de passage, supposons Clausel de Coussergues, Joubert, Fontanes, « la bonne duchesse» de Lévis, Mme Joubert, l'abbé Bonnevie, l'abbé Deguerry, la châtelaine de Leschelle, et combien d'autres, frappant à la porte de Mm de Chateaubriand. Quelles exclamations de joie! Quel accueil d'amitié! Quelles causeries sans fin! Nouvelles, questions, compliments, malices, paradoxes, confidences, tout y passe. L'heure a coulé trop vite. Il faut rester à dîner - et promettre de revenir bientôt.