« Notre meilleur ami » (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. Danielo parle autrement que les visiteurs d'une heure, d'un moment, - lui qui vécut de longues années dans l'intimité des deux époux. Son témoignage est bon à recueillir. Nul autre ne saurait l'emporter sur celui-là ; pendant près de vingt ans, il fut mêlé à leur vie, associé aux voyages et aux travaux de Chateaubriand. L'auteur des Études Historiques n'a pas dédaigné de rendre, dans la préface de ce livre, un public témoignage à son dévoué chercheur de documents.
« Elle était, dit Danielo, plus gaie que triste, plus affable que fière... Malgré ce que je voudrais appeler la faiblesse de ses forces, elle avait en elle tant de vie que, pour l'employer utilement, elle se prenait à tout, s'intéressait à tout...
« En effet, Mme de Chateaubriand, douée de tant d'esprit, et même de plus d'esprit qu'il n'en faut dans le monde, savait, en outre, tenir la conversation la plus sérieuse et dire son mot dans les questions les plus élevées. Elle n'était dépaysée sur aucun terrain : j'en ai eu plus d'une preuve.
« Lorsqu'elle venait à entrer dans le cabinet de M. de Chateaubriand, au moment où nous débattions les sujets les plus graves, elle ne s'en effrayait point et ne manquait jamais d'y prendre part et d'y placer, en guise de plaisanteries, des observations très compétentes, d'un goût très fin et souvent d'un sens très profond.
« Lorsque rien n'était en discussion et qu'elle nous trouvait écrivant ou lisant, elle se jetait sur une bergère, où sa petite personne maigre, mince et courte disparaissait presque tout entière. Du fond de ce meuble et avec sa petite voix grèle, elles se livrait à toutes les originalités de son caractère, à tous les spirituels, mordants, espiègles et gentils propos d'une femme du monde.
« Impossible, quand elle le voulait bien, d'entendre rien de plus piquant, de plus gracieux : c'était la gaze la plus finement tissée, la plus richement brodée; c'était un petit carillon de l'harmonie la plus vive, de l'argent le plus pur ; c'était un prisme aux couleurs inattendues, un diamant aux facettes, aux feux, aux miroitements infinis... J'écoutais, j'admirais, et, comme dit le bon vulgaire, je n'en revenais pas. Je crus, et je ne le cachai point, que Mme de Chateaubriand avait plus d'esprit que son mari. Il est certain qu'elle en montrait plus que lui.
« ... M. de Chateaubriand m'envoyait tous les matins présenter mes hommages et offrir mes services à Madame.
« ... J'allais donc la saluer et causer un instant près de son lit. Je trouvais la vicomtesse éveillée comme une hermine, blanche de même, avec son peignoir blanc, au milieu de son lit blanc. Son genre de vie et son génie se peignaient sur sa figure fine, régulière, expressive et blanche comme tout le reste. On peut dire, sans exagération, qu'elle ne mangeait presque pas et qu'elle vivait de presque rien. Aussi, sans pourtant être trop décharnés, ses traits purs paraissaient-ils en quelque sorte transparents... Un peu de chocolat, rarement du thé, quelques sirops, tisanes ou potages : c'était toute sa nourriture. Un médecin qui avait eu sa confiance, le docteur Laënnec, lui avait dit que le meilleur remède à tous les maux, c'était la diète. Toute sa vie elle resta sous l'influence de ce conseil médical, bon en soi, mais dont il ne faut pas exagérer la pratique. Mme de Chateaubriand l'exagéra et elle a hâté sa fin. Elle a toujours cru que la diète la sauverait, et elle en a tant fait qu'elle est morte en quelque sorte d'inanition.
«... L'Institut des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul lui plaisait, et elle aimait à se donner des rapports avec elles. Elle avait remarqué que ces sœurs n'avaient que des lits à quenouilles. La vicomtesse était trop curieuse pour n'en pas demander le pourquoi.
« - C'est dans nos règles, Madame, lui répondirent les sœurs.
« Alors Me de Chateaubriand vendit son beau lit en acajou et se fit faire un lit à la Saint-Vincent-de-Paul. Une telle couche convenait à sa charité, et c'est sur elle qu'elle est morte. C'est sur elle que je l'ai vue souvent lire, causer, rire, écrire et souffrir aussi.
« En effet, tout en dialoguant avec son valet de pied, sa femme de chambre et sa dame de compagnie, Mo de Chateaubriand faisait une lecture, parcourait ses journaux, expédiait son courrier. Elle écrivait à des évêques, à des riches, à des princes, en faveur de quelque pauvre ou de quelque infirme. Elle ne craignait de demander à personne quand elle croyait qu'il y avait du bien à faire...
« Mme de Chateaubriand ne se laissait aller à écrire aux puissants du jour que sur des instances et des cas particuliers. Quand j'entrais chez elle, après quelques mots aimables, elle me montrait ses lettres en me disant : « Ayez la bonté de lire cela, Monsieur Danielo, car je deviens si vieille que je perds force, esprit, mémoire et tout le reste, je crois. Revoyez donc cela, je vous prie. »
« Le fait est que Me de Chateaubriand n'avait rien perdu de ses facultés, même à sa mort.
« Je lisais cependant, et j'étais émerveillé, mais non surpris du sens, du naturel, de l'élégance que j'y trouvais, à la place des fautes qu'elle m'avait annoncées, et dont pas une n'existait.
« C'était une lucidité complète, une originalité délicate, mais sans aucun apprêt, sans prétention à l'esprit. Elle gardait toute la menue artillerie des traits, des pointes, des paradoxes, où elle excellait, pour les conversations particulières; car, dans les autres conversations, elle était fort grave et fort digne, quoique toujours spirituelle.
« Tel était le petit lever de M de Chateaubriand, quand elle ne se trouvait pas bien, ce qui arrivait souvent.
« Vers neuf heures ou neuf heures et demie, elle se levait tout à fait, se faisait habiller, et, quand elle le pouvait, allait à la messe...
« En allant, ou en revenant de la messe, elle entrait un instant dans le cabinet de M. de Chateaubriand.
« Comme j'étais sûr qu'elle ne manquerait pas de nous dire quelque chose de gai, d'original, de spirituel, d'amusant, j'attendais ce moment avec impatience.
« On la voyait entr'ouvir la porte et venir doucement comme une ombre, courbée quelque peu, regardant de côté, portant elle-même sa chaufferette ou une grande jatte en cuir bouilli, dans laquelle elle coupait du pain pour ses petits oiseaux. M. de Chateaubriand en prenait occasion de l'appeler la Fée aux miettes.
« - Oui, disait-elle :
C'est moi, c'est moi, c'est moi
Qui suis la Mandragore, Et qui chante pour toi.
« Dès que M. de Chateaubriand l'apercevait, il lui disait avec un gracieux sourire et de sa voix la plus douce : « Venez, venez. »
« Mme de Chateaubriand est encore, en définitive, la personne qui m'a témoigné ici-bas le plus d'intérêt, le plus de bienveillance effective.
« ... C'est là, c'est sous cet autel et sous les yeux d'une sainte (sainte Thérèse), que repose une des femmes qui ont le plus agi, le plus pensé, le plus senti, sinon le plus souffert.
& J'entrais dans ce sanctuaire avec un respect profond, une émotion vive; je suspendais mes pas pour les rendre sourds; je craignais de faire du bruit, comme lorsque j'entrais dans sa chambre, alors qu'elle souffrait et que sa plainte affaiblie me révélait sa présence. Ici, plus de plainte ! »
Voilà Mme de Chateaubriand, d'après les souvenirs du secrétaire et serviteur intime. Danielo l'avait pratiquée vingt années durant.
Les autres l'ont à peine entrevue. Adorateurs du Dieu, - c'est l'expression de M. Delpit - ils n'accordèrent à l'humble mortelle qu'un regard distrait. Elle, de son côté, sachant très bien ou devinant le but de la visite, avait double motif de se taire et de s'éclipser. Nous la connaissons assez pour l'affirmer : elle n'était pas femme à forcer l'attention, à la détourner sur soi, ne fût-ce qu'une minute, à capter les suffrages des curieux.
Les nouveaux visages la laissaient indifférente. Cela s'explique au mieux.
Elle ne vivait ni dans le monde ni pour le monde. Elle n'avait pas un salon à tenir et à soutenir. Il se trouve qu'elle eut raison de négliger les relations purement mondaines. Les plus belles amitiés, les plus sincères, les plus nobles, furent son lot et sa récompense.
F'roide et sèche, - triste et malheureuse, Mme de Chateaubriand ! - Oh ! ne parlez pas ainsi.
Elle a aimé avec enthousiasme et générosité, aimé de plein cœur, avec effusion, sans défaillance, aimé jusqu'à son dernier soupir, Dieu et les pauvres, l'homme illustre dont elle était fière de porter le nom et les amis incomparables qu'avait séduits la gloire de son mari.
Aimer ainsi, c'est le bonheur, dans la mesure terrestre, en attendant la couronne qui ne se flétrit pas.
La correspondance que je vais avoir l'avantage de publier ne le cède en rien à celle qui fit la joie et l'admiration de Joubert. L'une vaut l'autre : elles sont également aimables et spirituelles. Il y a pourtant une différence.
Les lettres adressées à M. de Clausel embrassant les années de l'âge mûr et de la vieillesse, des notes plus graves s'y rencontrent, des accents pleins de sensibilité, qui ne vibraient pas, ou presque pas, dans les lettres éditées par M. de Raynal.
Celles-ci ont quelque chose de plus familier, de plus rieur, de plus aimablement taquin : écrites au vol de la plume capricieuse, au milieu des enivrantes péripéties de la politique, elle ne rendent que les impressions et les pensées de l'âge intermédiaire. C'est toujours un peu la jeunesse, ce n'est pas la maturité. Saison encore ensoleillée.
Celles-là paraîtront plus sérieuses et plus aimantes. L'âge est venu. Le soir projette ses ombres. La solitude s'étend. La retraite s'impose. Il faut rentrer en soi. L'heure est aux regards en arrière, aux souvenirs, aux regrets, aux rêves, aux absents. Avec les années, un grain de mélancolie s'est insensiblement glissé au cœur de celle qui prétendait n'être « ni mélancolique ni rêveuse. »
Ainsi se complète très heureusement, grâce à la correspondance conservée au château de Coussergues, la physionomie intellectuelle et morale de Mme de Chateaubriand.
Au sourire si fin, légèrement moqueur et ironique, vient se mêler une expression de douce rêverie et de sympathique attendrissement que nous ne lui connaissions pas. Cette nuance de sensibilité achève le portrait et lui rend le charme suprême.
L'absence de toute mélancolie eût été par trop invraisemblable chez cette Bretonne, en tout et jusqu'à la fin si parfaitement Bretonne.
Avant de lire les lettres de Mme de Chateaubriand, faisons connaissance avec l'ami qui les reçut, avec l'homme de goût qui nous les conserva.
Il s'en faut que M. de Clausel ait obtenu des biographes toute justice. Les dictionnaires ne lui accordent qu'une mention sommaire, où se trahit quelque prévention. Passe encore pour les dictionnaires : ils sont tellement encombrés! A force de mesurer l'espace à la foule banale des noms, ils prennent l'habitude de ramasser toute une vie dans un acte ou dans un mot. Aussi ne demande-t-on, sur les contemporains, à ces sortes de recueils, que des dates, quelques faits, des listes bibliographiques, et non des jugements ni surtout des portraits.
On comprend moins que Sainte-Beuve ait négligé cette figure sympathique dans Chateaubriand et son groupe littéraire. Autant que Chênedollé et Gueneau de Mussy, Clausel de Coussergues fut mêlé à la jeunesse littéraire de l'auteur du Génie du Christianisme. Autant que Joubert et Fontanes, il vécut dans l'intimité de Chateaubriand. Clausel absent, le groupe reste incomplet. Fâcheuse lacune dans un livre bourré de tant de « notes diverses » et mêlées !
Sainte-Beuve s'en explique en ces termes : « Clausel de Coussergues appartenait, jusqu'à un certain point, à cette première génération d'amis littéraires de Chateaubriand, comme plus tard il appartiendra à son cortège d'amis politiques. Ici, il abrège le Génie du Christianisme, comme plus tard il étendra au contraire, et délayera un mot de Chateaubriand pour en faire un acte d'accusation contre M. Decazes. Mais dans l'une et dans l'autre période, il n'a pas de caractère original, ni ce quelque chose de particulier dans la physionomie qui invite le regard et qui donne envie de s'y arrêter. »
Une étude plus attentive eût révélé au maître portraitiste des traits de distinction et d'originalité en M. de Clausel : d'une part, la tendresse de l'âme et l'amabilité du caractère unies à la fougue du tempérament; de l'autre, une haute culture intellectuelle avec un vrai talent d'écrivain - non de premier ordre, sans doute, mais nuilement inférieur au talent de plusieurs qui figurent honorablement dans les Causeries du lundi; et tout cela, illustré par un commerce d'intimité avec Chateaubriand, Fontanes et Joubert.
Que fallait-il de plus à Sainte-Beuve pour augmenter d'un chef-d'œuvre sa collection de portraits ?
Je risque une hypothèse. L'adopte, la rejette qui voudra. Friand, comme i! l'était, de papiers inédits où se délectait et se renouvelait sa verve, Sainte-Beuve aura fait des recherches infructueuses du côté de Coussergues. Par dépit peut-être, ou pour masquer l'impuissance d'être complet sur Clausel, comme il l'était sur Chênedollé, Fontanes, Mussy, Joubert, le critique aura expédié son homme avec une sorte de dédain affecté.
En l'absence du portrait que Sainte-Beuve devait à son sujet, il suffit, pour immortaliser le nom de Clausel, que Chateaubriand et Joubert se soient souvenus de lui : le premier, en des ouvrages destinés dès leur apparition à passer dans toutes les mains; le second, en des lettres d'intimité - venues au grand public qui ne cessera de les relire.
Qui n'a souvenance d'avoir lu, dans les Notes du Génie du Christianisme, les admirables lettres d'un frère de M. de Clausel, mort en Espagne, sous la robe des moines : première apparition de ce nom d'ami dans les œuvres de Chateaubriand. La liaison et les mutuels services datent de ce premier temps. L'on sait aussi combien l'auteur du Génie comptait sur les articles de M. de Clausel pour lancer son livre, à l'encontre des philosophes ligués. De Clausel, comme de Fontanes et des autres amis, il sollicitait ce secours; mais de Clausel, il attendait plus encore :
« Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires; songez que c'est la seule ressource qui va me rester. Migneret a fort bien vendu quatre éditions, mais il a confié sa marchandise à des fripone, et j'ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son Édition chrétienne. Si j'en crois ce qu'il m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore quelque argent (1). »
« ..... J'ai reçu un mot de Fontanes. Je ne sais rien de Clausel que je verrai bientôt...2.
(2) Le même au même. - Villeneuve-sur-Yonne, 9 octobre 1804. ↩
La brillante apologie était un peu bien longue, et bien trop vive en de certaines peintures, pour être mise sous les yeux de la jeunesse. Une édition chrétienne, c'est-à-dire abrégée et corrigée, était demandée. Pour réussir dans une révision et dans un choix de cette nature, il fallait, avec une grande délicatesse d'âme et de foi, le sincère dévouement d'un ami. Clausel était tout désigné. Il promit et s'exécuta. On a de lui plusieurs éditions abrégées du Génie du Christianisme.
Les années eurent beau passer, nombreuses et diverses. Chateaubriand ne fut pas ingrat. Au souvenir du bon Clau-
(I Chateaubriand à Gueneau de Mussy. - Rome, 20 décembre 180}.
sel, l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, très sec à l'endroit de Chênedollé, de Mussy, de Molé, de Pasquier, de Bonald, retrouve un mouvement de sensibilité. Voici de quelles paroles il accompagne le nom de son ami : « Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plaisir je les emmènerais avec moi. »
Cet aimable souhait ne concernait que l'ami. Déjà, en 1831, Chateaubriand avait signalé le publiciste dans la préface des Etudes historiques : « Sous ce titre modeste : Du sacre de nos rois, M. Clausel de Coussergues a écrit un livre qui restera; les amateurs de la clarté et des faits bien classés, sans prétention et sans verbiage, y trouveront à se satisfaire.»
Certes, de telles appréciations, signées Chateaubriand. séparent un nom de la confuse multitude des noms voués à l'oubli.
Mais je ne sais si, des lettres de Joubert, ne se détachent pas quelques rayons plus vifs sous lesquels se ranime et sourit l'expressive figure de Clausel.
Le 10 octobre 1809, Joubert lui écrivait :
« Je suis désolé que le grand maître soit toujours au Corps législatif, et que vous ne soyez pas au Conseil. Vous manquerez ainsi l'un et l'autre, du moins pendant quelque temps, aux besoins de l'Université.
« Il lui faut des hommes comme vous, des hommes graves et lettrés, et, ainsi que je le dis souvent, des moralistes passionnés, qui soient de chauds amis de l'ordre, de chauds ennemis du désordre, dans les écoles et dans le monde, dans les lettres et dans les mœurs. Je vous attendrai toujours impatiemment dans la place où je vous désire, et où vous n'êtes pas encore.
«J'ai reçu vos lettres et j'ai fait, en son temps, tout ce qu'elles me recommandaient. Je n'ai manqué à rien qu'à vous répondre; mais vous m'en aviez dispensé. Cette indulgence même excite mes remords, et c'est pour apaiser le ver rongeur, qu'avant de vous voir, je veux vous demander pardon. Pardonnez-moi donc, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde, le doux et ardent Clausel, dont je suis persuadé que les avis vaudront toujours mieux que les lois.
« Il me tarde aussi de voir mes collègues et d'applaudir à leurs travaux. Quant à mon poste, i y suis toujours, et j'y suis ici plus qu'ailleurs.
« Portez-vous bien, et venez nous voir souvent, quand nous aurons réchauffé notre foyer. Adieu, adieu. »
Le mot relatif aux avis et aux lois paraît contenir une allusion à la probable et prochaine entrée ou rentrée de Clausel dans la magistrature. - De Montpellier, où il ne tarda pas à être nommé conseiller à la Cour, Clausel écrivait à Joubert des lettres qui jetaient celui-ci dans l'admiration et l'attendrissement. Mme de Chateaubriand tenait la chose et le mot de Joubert lui-même. Elle s'empressa d'en faire son compliment à Clausel, non sans le grain de sel accoutumé.
Une autre fois, Joubert écrivait de Villeneuve-le-Roi, le 20 septembre 1819, à Clausel de Coussergues, alors dans tout le feu des discussions politiques :
« Comment vous portez-vous? En quel temps comptez-vous qu'arrivera Mme de Clausel? Que dit et que pense Mme la duchesse de Lévis, que je suis désolé de ne plus pouvoir entendre, une fois par semaine, et à laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Ou faut-il adresser notre réponse à Me de Chateaubriand, qui nous écrit qu'elle part pour la terre de son neveu, sans nommer ni la terre, ni le pays où elle est située? Enfin, nous aimez-vous toujours assez pour persister à venir nous voir, et pouvez-vous assigner un jour fixe à l'exécution de ce projet obligeant, que nous aurions une joie extrême à vous voir réaliser ?
« Répondez d'abord nettement et catégoriquement à ces six questions, car je les ai comptées, et occupez-vous ensuite, toutes distractions et même toutes occupations cessantes, d'une commission que vous seul pouvez faire habilement, et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Écoutez bien :
«Je me suis longtemps, comme un autre, et aussi péniblement, aussi douloureusement, aussi inutilement que qui que ce soit, occupé du monde politique; mais j'ai découvert, à la fin, que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'âme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il plaît à Dieu et à ses lieutenants sur la terre. Je ne lis donc plus aucun journal...
« Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout, le monde moral, en revanche, m'occupe beaucoup...
« Pardon de tant de peines; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées, et que vous êtes, dans cette occasion, agent unique et nécessaire.
« Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis de son père l'attendent ici avec une égale impatience.
« Je finis, ma lettre est longue. Permis à vous, pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de netteté, tout ce qui vous a passé par la tête depuis notre départ; je me croirai récompensé.
« Adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu; aimez-nous aussi et vivez longtemps. »
Pourquoi tant regretter l'omission de Sainte-Beuve? Ces deux passages valent le meilleur des portraits : ils nous doivent consoler des arabesques précieuses que le critique eût ajoutées en guise de cadre.
Joubert a trouvé le secret de tout dire en ce peu de mots, qualités et défauts, avec détails et nuances : il a même insinué le conseil et la leçon, au voisinage desquels l'éloge s'empreint d'un air de sincère gravité. Voilà le bon Clausel, vu dans l'intimité de son essence, par le moraliste observateur. C'est une réduction psychologique, bien digne de l'auteur des Pensées.
Il y avait donc de la fougue, de la passion, de l'excès parfois en M. de Clausel-comme en ses deux frères, eux-mêmes très distingués. L'un, l'abbé de Clausel, bataillait tantôt contre Lamennais et les rédacteurs du Mémorial catholique, tantôt, en plein conseil royal de l'instruction publique dont il faisait partie, contre le ministre qui le présidait : cette affaire le força même à demander un congé et lui valut un séjour à Rome, où nous le retrouverons. L'autre, Mar Clausel de Montals, aumônier de Mme la duchesse d'Angoulême, avant d'être promu à l'évêché de Chartres (1824), était orateur, écrivain et polémiste de grand talent. Lorsque parurent les Martyrs, ce fut lui qui « se chargea au nom du clergé de faire justice des horribles impiétés de l'auteur du Génie du Christianisme»1. Lui encore qui prononça l'oraison funèbre du duc de Berry. Dans la vie du cardinal Pie, Benjamin de l'évêque de Chartres, la figure de celui-ci s'imposait à l'historien. Voici comment Mer Baunard le dépeint dans une page caractéristique:
(1) Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
« Les lettres épiscopales de Mer Clause! de Montals étaient vraiment des foudres. Il les forgeait d'abord dans le feu de la prière et il les trempait dans ses larmes. Mer Pie raconte qu'un matin, comme le vieux pontife achevait son oraison devant son crucifix, il l'entendit réciter avec une chaleur inexprimable le psaume Miserere tout entier, auquel il intercalait, apres chaque verset, cette invocation des litanies : Ut inimicos sanctoe ecclesiæ humiliare digneris, te rogamus, audi nos . Quand il s'était fait accréditer d'en haut, il se mettait à écrire, laissant déborder sa verve, sans trop de souci, il faut le dire, des ménagements de personnes, et avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité. Les puissances de l'État, comme celles de l'opinion, se trouvaient mal des ripostes du vieil Entelle, qui, à quatre-vingts ans, n'avait pas encore déposé le ceste. La cour ne l'aimait pas, tout en l'estimant; l'école le redoutait ; la presse l'insultait. Lui ne cessait de frapper, de presser, de parler, opportune, importune : le déguisement allait mal à sa franche nature. « Je n'aime pas, disait-il, la guerre à coups d'épingle. Quand il faut la faire, je tâche de la faire à coups de canon. » De telles allures plaisent en France. Chaque lettre de l'évêque de Chartres était un événement dans la catholicité entière.
« Rome applaudissait à ses coups, et tous les yeux se tournaient avec admiration vers le vieux lion dont les rugissements remplissaient l'univers. Tel était M& de Montals »1.
(1) Histoire du cardinal Pie, t. I, chap. 111 (1839-1844), par Mgr Baunard. ↩
Philosophe au sens du xvIn® siècle, soldat émigré dans le corps de Condé, conseiller à la Cour de Montpellier, conseiller à la Cour de cassation, député de 1806 à 1827, en ces quelques mots se résume l'histoire de M. de Clausel. Puis ce fut le silence et l'uniformité de la retraite, jusqu'à la mort.
D'abord philosophe, qui l'aurait cru? « Dans les dix années qui précédèrent la Révolution, toute la jeunesse adorait Voltaire, sauf quelques sages qui étaient de l'école de Jean-Jacques Rousseau. » En s'exprimant ainsi, M. de Clausel disait ce qu'il avait vu, il disait aussi ce qu'il avait été : témoin et complice. Le même aveu se reproduit, sous une forme plus explicite et plus vive, dans son livre intitulé Du sacre de nos rois (page 505): « Il est sans doute bien naturel de déplorer les suites du calvinisme; mais pour regretter qu'on n'ait pas fait contre les calvinistes de France un code pénal semblable à celui qui a été exécuté, pendant deux siècles, contre les catholiques des Iles Britanniques, il faudrait du moins n'avoir pas participé soi-même aux erreurs de la philosophie du dix-huitième siècle, fille de la philosophie du seizième; et ce n'est pas l'auteur de cet écrit qui voudrait jeter ni la première, ni la dernière pierre. »
Clausel fut donc séduit un moment aux éloquents paradoxes de J.-J. Rousseau : indice révélateur de l'âme et du caractère, vu la jeunesse du disciple et la force du courant contraire. La mode allait à l'esprit sec et railleur de Voltaire, à ses impiétés, à ses plaisanteries indécentes. Clausel se détourna avec dégoût; il prit pour maître le philosophe de Genève. C'est que, à travers les exagérations où se complaît la jeunesse, le cœur du jeune homme avait reconnu là ses propres instincts magnifiquement exprimés. Sophismes, paradoxes, manière de frapper l'attention publique, folie d'orgueil chez le philosophe, soit, et je le prétends bien; mais, au milieu de tout cela, se rencontrait une part notable et rajeunie de vérité qui prêtait à l'éloquence, favorisait l'illusion et trouvait dans les meilleures âmes des points d'affinité. Aussi, plus tard, vers 1789, lorsque Clausel redevint chrétien, il n'eut à désavouer aucun des grands mots qui l'avaient enthousiasmé: honneur, vertu, sensibilité, sagesse, religion. Répétés à satiété et à contre-sens par J.-J. Rousseau, ce que ces mots expriment d'éternellement noble et vrai, Clausel le possédait, dans le fond de son être, à l'état de prédisposition de nature. C'était, dès sa première jeunesse, son cœur, son caractère, son instinct. Ce devait être sa loi, son idéal et sa vie, jusqu'au dernier soupir. La thèse est sophistiquée; il la rejettera, pour n'en retenir que les idées saines et en pratiquer les divines réalités. On vit en effet son ardeur philosophique se changer en une piété tendre. Dans sa ferveur mystique, il rapportait tout à Dieu, subordonnait les intérêts publics et privés à la religion, appuyait le trône à l'autel, loin d'asservir l'autel au trône, jugeait lcs événements du haut et suprême point de vue de la foi.
L'éloge de la solitude l'avait charmé dans Rousseau. La solitude, il l'aimait avec passion, autrement et mieux que Rousseau ; il y revint avec bonheur et en savoura longuement les délices. Ayant encore près de dix ans à vivre, il se retrancha dans son château de Coussergues, au milieu de ses montagnes ; il s'établit dans « son désert », s'y défendit et s'y maintint contre les sollicitations de l'amitié; non toutefois pour y revivre la vie sauvage, pour y fulminer à l'aise contreles vices de la société. Tous ces grands contempteurs de l'humanité sont des adorateurs exclusifs de leur moi. - Le moi, propre et haïssable folie de Rousseau, tenait peu de place dans les pensées et dans les paroles de Clausel. Égoïste, il ne le fut jamais, et, en cela, il ne subit à aucune époque l'ascendant du maître. Nous avons appris des témoins les mieux placés pour bien observer, qu'il était content de son sort au milieu des siens, bon aux petites gens du village, charitable aux malheureux; par ses avis toujours éclairés, comme par la gravité de ses mœurs, il exerça une sorte de magistrature et de sacerdoce dans la contrée : le nom de Clausel, très noblement porté par les descendants du patriarche, n'a pas cessé d'y jouir d'une légitime popularité1.
(1) Le petit-fils de M. de Clausel est président du Çonseil général de l'Aveyron, ↩
En lui, le philosophe avait survécu aux erreurs de la philosophie du xvi siècle. Le soldat et le magistrat également devaient survivre, après l'émigration et après la démission de conseiller en 1830.