Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 18 décembre 1840
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Je crois, très cher solitaire, que déja, dans votre heureuse Thébaïde, vous en êtes à demander si l'on bâtit encore des villes, et aussi s'il vous reste des amis au monde. Il vous en reste cependant, et de vieux fidèles, qui vous supplient de leur donner de vos nouvelles, ne serait-ce que par un mot de la main de votre maîtresse d'école. Pour moi, je suis depuis trois semaines dans mon lit avec mon éternel catarrhe; il paraît que le vôtre n'a pu s'accoutumer à l'air du Rouergue, car Monsieur votre fils m'a dit qu'il vous avait planté là.
Vous savez si j'ai dû regretter de ne pouvoir aller mardi rendre hommage aux précieux restes1 (style obligé) de celui que j'ai toujours aimé quand même. Hélas! le moins satisfait était le héros de la fête, si son âme, du haut ou du bas où elle se trouvait alors, a pu voir son cortège; il n'y avait de triste qu'un pauvre vieux cheval boiteux, ravi à l'équarisseur pour venir jouer le Bucéphale du grand homme, ni de touchant que les larmes qu'un froid de 9 degrés faisait couler de tous les yeux.
(1) Le corps de Napoléon, transporté en France, arriva le 29 novembre 1840. Le cercueil fut déposé sous la coupole de l'église Saint-Louis de l'hôtel des Invalides le 15 décembre 1810. ↩
M. de Chateaubriand, à un peu de goutte près, se porte à merveille; il a le corps presqu'aussi bon que la tête qui n'a pas faibli d'une idée. Pour le cœur, tant qu'il battra, il battra bien pour son Dieu, pour son Roi et pour ses amis; mais il est comme vous, mon cher Ministre, sa constance n'est pas au bout de sa plume, et il aimerait mieux aller savoir de vos nouvelles en Rouergue, que de vous en demander par une lettre. Il fera, jeudi, un grand acte de complaisance : ce sera d'aller entendre à l'Académie le discours de réception de M. Molé. Ensuite il ira, quand le temps sera un peu moins rude, passer deux ou trois jours à la Trappe pour entendre les complies et le Salve regina chantés à la nuit par les pieux suicidés : on dit que c'est une chose admirable.
Je ne dirai pas que j'espère que M. et Mme de Clausel sont sur le point de revenir à Paris; car avant le plaisir de les voir, je pense à ce que cette séparation de six mois aura de rude pour vous. Comment ne vous prend-il pas l'heureuse idée de ne pas les laisser partir seuls, quand vous savez tout le plaisir que vous leur feriez, à eux et à nous?
Songez que c'est déjà la mort que vous avez mise entre vous et vos amis, si nous ne devons plus nous revoir; et plus que la mort, car j'aimerais mieux vous aimer dans le Ciel, là où l'on ne regrette rien, que dans Paris, la où l'on désire toujours.
Mille tendresses, de ma part comme de celle de M. de Chateaubriand, et prière de ne nous pas laisser aussi longtemps impatients de savoir si vous êtes heureux et bien portant.