Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 10 février 1844
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vous n'êtes pas, mon cher Ministre, de ceux qui se croient oubliés parce qu'on ne leur écrit pas, surtout quand ils'agit de vieux amis qui ne pensent qu'à vous, ne parlent que de vous, et ne vous écrivent pas par cent raisons qu'il est bon de laisser de côté parce qu'elles sont inexcusables.
M. de Chateaubriand a reçu votre lettre avec d'autant plus de plaisir qu'elle lui donnait de bonnes nouvelles sur votre santé; la sienne serait excellente si ses jambes valaient son estomac et sa tête; mais c'est à peine si elles vont droit de sa chambre à la mienne. Il souffre surtout depuis le voyage de Londres qui l'a extrêmement fatigué. Nous n'avons d'autre résultat que celui de diviser encore un peu plus un parti qui l'était déjà passablement. Du reste, on parle encore de ce voyage; mais c'est presque une vieillerie, et si la flétrissure ne nous était venue en aide, Belgrave serait déjà abandonné à l'histoire, si toutefois l'histoire en parle. Cependant, comme tout est, ici, de mode, les flétris font en ce moment fureur; ils remplacent les lions avec avantage, et sans que nos quelque dix mille repris de justice, qui circulent, dit-on, dans Paris, se formalisent le moins du monde d'un titre, auquel jusqu'à présent ils avaient eu un droit exclusif.
Nous sommes toujours dans notre rue du Bac, où nous resterons, parce qu'il nous faut un rez-de-chaussée pour M. de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d'oiseaux qui chantent sous ma fenêtre dans une volière (comme on dit) modèle - ou ils vivent heureux à l'abri des chats et de la politique.
Nous apprenons que M. et Mme de Clausel ne reviendront pas cet hiver à Paris; je les en félicite pour leur compte, mais pas pour le nôtre, qui aurions eu tant de plaisir à les revoir ; ainsi, mon cher solitaire, excepté avec les Joubert, nous ne pourrons plus parler de vous qu'avec des indifférents. Nous avons eu ici, pendant quelques mois, Frisell, mais il est retourné, avec sa femme, sa fille et sa vanité à Florence, où il a loué un magnifique palais.
Que vous avez été sage d'être allé, sans trop vous embarrasser du vide que vous laissez ici, vivre paisiblement dans vos montagnes où il ne pénètre de mauvais que les journaux, — que vous pouvez ne pas lire, mais que vous lisez. C'est cependant une habitude dont on devrait se défaire quand on a promis de renoncer à Satan et à ses œuvres ; mais je ne sache que moi qui n'aie point ce huitième péché mortel à me reprocher.
Vous savez que M. de Chateaubriand n'a pas été à Barèges, autrement il aurait été vous voir, malgré mes craintes de le savoir traversant vos montagnes, d'où l'on ne sort vivant que par un miracle.
Adieu, mon cher Ministre sans portefeuille, voil votre vieil ami qui prend la plume pour vous répéter ce que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons aujourd'hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et plus. La VSSe DE CHATEAUBRIAND.