Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
«On raconte sur cet épisode de Velléda une anecdote dont le critique doit naturellement s'emparer pour en faire une leçon. Cette anecdote, je l'ai fait maintes fois redire à d'anciens amis de M. de Chateaubriand, à des amis de son bon temps et de sa jeunesse, avant ce je ne sais quoi de poli et de glacé qu'ajoute la gloire. M. de Chateaubriand était revenu à Paris de son pèlerinage à Jérusalem, il avait acheté (automne 1807) dans la vallée d'Aulnay, dans ce qu'on appelait la Vallée aux Loups, un petit enclos qu'il travaillait à embellir et à planter, tout en mettant la dernière main aux Martyrs.
« Quand l'ouvrage fut terminé, vers le printemps de 1808, il convoquait chaque dimanche ses amis de Paris pour leur lire quelque livre du nouveau poème : c'étaient Mme de Vintimille, MM. de Fontanes, Joubert, Molé, Pasquier, peut-être encore M. Gueneau de Mussy. Voilà, je crois, tout le petit cercle au complet. Ce dimanche-là, c'était l'épisode de Velléda qu'il avait à lire. Il commence : au bout de quelque temps, l'auteur s'aperçoit, au silence des auditeurs, que la lecture ne prend pas. Sa voix s'altère; il continue pourtant, il achève. Suit un grand silence. Fontanes, ala fin, prend la parole: c'était à lui, en effet, qu'il appartenait de parler pour briser la glace et pour proférer, au nom de tous, l'oracle du goût : « Eh bien ! ce n'est pas cela, vous vous êtes trompé... » Et il entra dans quelques détails; probablement l'auteur n'avait pas su concilier d'abord ce qui convenait à la situation délicate d'Eudore qui se confesse, et à l'intérêt si vif du souvenir qu'il doit retracer; il penchait trop d'un côté ou d'un autre. Quoi qu'il en soit, à la suite de Fontanes, tous parlèrent. Mme de Vintitimille (c'est le rôle des femmes) essaya de relever les beaux passages, de montrer qu'il y aurait peu à faire pour réparer, pour perfectionner. Chacun fit de même. M. de Chateaubriand écoutait en silence, puis il répondit; il essaya longtemps de résister et d'opposer ses raisons. Cependant une larme roulait dans ses yeux : il dit qu'il essayerait de remanier, de refaire, de faire mieux, mais qu'il ne l'espérait pas. Huit jours après, jour pour jour, c'est-à-dire le dimanche suivant, les mêmes amis étaient convoqués pour entendre cette même Velléda, et l'épisode, tel que nous l'avons, était accueilli d'eux avec ravissement, avec un applaudissement sans mélange1. »
(1) Chateaubriand et son groupe littéraire, t. 11, p. 41. ↩
« MM. de Fontanes, Joubert, Pasquier, peut-être encore M. Gueneau de Mussy, voilà, je crois, tout le cercle au complet. »
Et M. de Clausel? toujours supprimé! Il en était, cependant, de ce cercle intime, et, à coup sûr, il y était ce jour-là. Nous venons de lire le billet d'invitation. La preuve est assez bonne, je pense.
A l'incomplète énumération, peut-être conviendrait-il d'ajouter un autre nom, celui de l'illustre compatriote de Clausel, M. de Bonald. Dans le billet suivant, Mme de Cha. teaubriand le range parmi les vieux amis :