Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
De 1828 à 1836, la correspondance nous manque : lacune particulièrement regrettable. Elle eût été intéressante à entendre, l'ardente épistolière, sur les événements qui les rejetèrent, elle et son mari, des hauteurs enchantées de la ville éternelle dans le terre à terre de la vie privée. Et quels événements ! C'est le ministère Polignac, et, dès la nouvelle connue, c'est la démission de l'ambassadeur auprès du Saint-Père; ce sont les fatales Ordonnances ; c'est la Révolution qui chasse les Bourbons et intronise, en leur lieu et place, le duc d'Orléans; c'est le monde de la cour et de la légitimité remplacé aux affaires par un personnel d'hommes « nouveaux », ayant déjà fait leurs preuves.
En guise de compensation, et pour renouer un peu le fil, voici deux lettres de Mme de Chateaubriand datées, la première, du 30 août 1830, et la seconde, du 23 septembre 1831. Elles sont très peu connues, et jamais citées, bien que la Notice sur l'abbé Bonnevie, où je les ai copiées, ait été insérée dans un recueil estimé: La Revue du Lyonnais1. — On y verra, mieux que dans tout autre document, avec quelle entière ouverture de cœur et quelle simplicité charmante Mme de Chateaubriand en usait avec les amis du & ménage», les vrais et vieux amis :
(1) Nouvelle série, t. 1, PP. 305-333. - Je dois la communication de cette Revue à l'obligeance de M. l'abbé Desloge, directeur au grand séminaire de Lyon. ↩
« A l'abbé de Bonnevie2.
(2) L'abbé Bonnevie (Pierre-Etienne), né à Rethel en Champagne, le 6 janvier 1761, mort à Lyon le 7 mars 1849. L'abbé Bonnevie refusa de prêter serment à la constitution civile du clergé et dut s'expatrier pendant les mauvais jours de la Révolution. A la reprise du culte, l'oncle du futur empereur fut nommé au siège archiépiscopal de Lyon. Ne pouvant plus composer son chapitre des noms illustres de la monarchie, il chercha à s'entourer d'hommes distingués parla piété et par le talent ; ce furent MM. de Rully et de Saint-George, nobles et glorieux débris de l'ancien chapitre ; M. Besson, précédemment vicaire général d'Amiens, et qui est mort évêque de Metz ; M. de Tournefort, plus tard évêque de Limoges ; M. Dandelard, ecclésiastique aussi modeste que savant ; l'abbé Bonnevie fut le sixième de la promotion ; après lui venaient MM. Terrasson, Badet et Dumon ; le premier, chanoine et baron de l'ancien chapitre de Saint-Just; le second, curé de Saint-Etienne, et le troisième, ancien gardien des Cordeliers. « L'abbé Bonnevie fut donc canoniquement institué chanoine de la Primatiale de Lyon, le 6 janvier 1803, avec ses autres collègues, dans une cérémonie pompeuse, à laquelle présida le nouvel archevêque..... «Mgr Fesch, archevêque de Lyon, fut bientôt revêtu de la pourpre romaine, et nommé par son neveu, le premier consul, ambassadeur à Rome; l'abbé Bonnevie fut attaché à cette mission, et eut le bonheur de faire connaissance avec l'illustre Chateaubriand, alors secrétaire de l'ambassade; et, quoique ce prince de la littérature française ne parle pas en termes fort nobles de notre prédicateur lyonnais, dans ses Mémoires d'outre-tombe, il n'est pas moins vrai qu'il s'établit une étroite intimité entre celui que l'Europe entière environna de son estime et de son admiration pendant cinquante ans, et le brillant chanoine qui préchaillait la parole de Dieu. Qui ne sait que le roi de la littérature française écrivait assez souvent à l'orateur Lyonnais, qu'il ne pouvait passer dans notre ville sans l'honorer de sa visite... » L'auteur de la notice ne se souvient que d'une lettre familière de Chateaubriand à Joubert, insérée dans les Mémoires d'outre-tombe. S'il y est parlé du cher abbé sur le ton de la plaisanterie, c'est que toute la lettre est de ce ton et de cestyle: « Madame « de Chateaubriand et lui-même, Chateaubriand, deux têtes difficiles à gouverner; » « Joubert... le seul qui grogne, » etc., « diner chez M. Saget. » Le souvenir de l'abbé Bonnevie est lié, dans les Mémoires, au pathétique récit des les cas, réponse, cher abbé; dites-nous si vous venez a Paris; dites-nous si vous venez n'importe où le sort nous jettera. Croyez que nous serons très heureux dans notre petit ménage, dont vous serez le grand aumônier. Vous savez que celui de France a été le premier à bénir le drapeau tricolore et à chanter le Te Deum. Tous nos faiseurs de coups d'Etat sont prêts à en faire autant. Mille choses à Berthe; il faudra qu'elle vienne avec nous; elle sera notre surintendante des finances (1). » derniers moments de Mme de Beaumont. C'est à lui que celle-ci voulut se confesser. Après être resté une heure avec elle, « l'abbé Bonnevie revint essuyant ses yeux et disant qu'il n'avait jamais entendu un si beau langage ni vu un pareil héroïsme. » Il est encore fait mention de l'abbé Bonnevie, et en termes fort nobles, dans la deuxième lettre de Chateaubriand à M. de La Luzerne, beau-frère de Mme de Beaumont. J'ai cité ce passage dans une des précédentes études sur Mme de Chateaubriand. ↩
« Je ne vous ai point écrit, cher abbé, depuis tous ces événements, vous attendant tous les jours, et, dans tous les cas, craignant que vous ne fussiez pas à Lyon.
« Voilà donc où tant de folies si inutilement signalées nous ont conduits, à des malheurs prédits et irréparables! Au milieu de nos craintes et de nos chagrins, nous ne vous avons point oublié; nous ne vous avons point séparé de nous dans nos projets de circonstance. Vous êtes des amis sur lesquels il n'y a jamais rien à dire. Aussi, mon cher abbé, ne songeons-nous plus qu'au bonheur de passer le reste de notre courte vie avec vous, si vous y êtes consentant. D'après votre lettre, je vois que votre projet est de venir nous trouver à Paris. Si vous voulez faire ce voyage, venez vite, car il est probable que nous n'y resterons pas plus tard que la fin de septembre. Il faut prendre un parti définitif; et le plus raisonnable est d'aller habiter un pays paisible, et où l'on puisse vivre à bon compte. En vendant ici notre maison et nos vieilles magnificences, nous aurons en Suisse de quoi abriter nos têtes et mettre de temps en temps le pot au feu; avec cela, le repos et l'abbé de Bonnevie, nous pourrons encore nous dire des heureux de la terre, mais il faut, très cher abbé, que vous consentiez à nous suivre en exil. Répondez-moi de suite à cette lettre, afin que, dans les arrangements que j'irai peut-être moi-même prendre d'avance, je puisse préparer votre logement avec le nôtre. Comme je vous l'ai écrit, quand je serais obligée d'aller voir où nous nous fixerons pour toujours, je reviendrais chercher M. de Chateaubriand, et nous resterons encore à Paris jusqu'à la fin de septembre. Vous avez donc le temps de venir causer de tout cela avec nous, si mieux vous n'aimez nous attendre à Lyon, ou nous passerions pour vous prendre. Dans tous
(1) « Berthe, célèbre dans les fastes des chambrières Lyonnaises, était le majordome, le chef de service, la première et l'unique domestique du vénérable abbé ; petite, vieille, proprette, on lui faisait la cour pour être admis sans difficulté auprès de son seigneur et maître, dont elle serrait soigneusement la bourse pour qu'il ne l'épanchât pas avec trop d'abondance dans les mains des pauvres, car le charitable abbé donnait beaucoup. Un jour, un ami se plaignait de Berthe en présence de quelques personnes dans un salon : « Que voulez-vous ! répond le bon chanoine, si je la chasse par la porte, je suis sur qu'elle rentrera par la fenêtre ; c'est pour cela que je la garde. » Madame de Chateaubriand lui avait donné un chat, descendant en droite ligne de celui qui prenait ses ébats dans les plis de la soutane blanche de Léon XII, quand il donnait audience au noble vicomte son mari, ambassadeur de France à Rome. Berthe lui donnait des soins particuliers, et n'oubliait jamais, avec un petit air narquois, de le montrer, comme objet de curiosité, aux visiteurs du vénérable chanoine: elle l'appelait le Romain. La fidèle domestique avait vieilli au service de son maître, qui, pour récompenser ses bons et loyaux services, lui donna les invalides dans son modeste appartement, où elle rendit le dernier soupir, après plusieurs années de souffrances, entourée des soins de celui à qui elle avait prodigué les siens pendant au moins quarante ars.... « « Madame de Chateaubriand accueillait dans sa société, comme des amis, ceux qui se présentaient chez elle avec une simple recommandation de son futur grand aumônier ; et combien de nos concitoyens, jaloux de connaître l'auteur du Génie du Christianisme, ne jouirent de cette faveur que par la grâce de M. l'abbé Bonnevie. » (Notice sur l'abbé Bonnevie.)
L'abbé Bonnevie caressait en effet le projet d'aller rejoindre ses illustres amis; il lui fallait un passeport, on le lui refusa à la Préfecture. Voici la lettre que lui écrivait de Paris Mme de Chateaubriand :