Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 14 février 1843
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. de Chateaubriand et moi étant malades, mon cher ministre, nous ne pouvons pas faire à la belle Rouergade une réception digne de son excellence; mais elle sera reçue avec plaisir et reconnaissance, puisque nous lui devons enfin un mot de vous. Votre silence commençait à nous inquiéter, et j'allais vous écrire quand votre lettre est arrivée, avec la bonne nouvelle que vous bravez, mieux que nous, ce temps qui à nos âges n'est plus qu'un temps de grâce. Mon mari souffre toujours de ses rhumatismes, et, depuis trois semaines, il est retenu chez lui par un rhume qui le fatigue beaucoup, et surtout l'ennuie en cont trariant ses habitudes de causeries chez la vieille amie de l'Abbaye aux Bois. Pour moi, je partage mes loisirs entre le catarrhe et la névralgie; mais comme je n'ai point encore été obligée de garder le lit, je mets cet hiver au nombre des meilleurs que j'aie passés depuis vingt ans.
Vous vous rappelez, peut-être, une petite orpheline, du nom d'Elisa, que nous avions recueillie à l'âge de deux ans à l'Infirmerie, que nous aimions beaucoup et que nous gâtions un peu. Cette pauvre entant, qui était devenue charmante, et qui allait entrer, comme postulante, aux sœurs de Saint-Vincent, est morte hier, dans des sentiments de piété qui ne laissent aucun doute sur son bonheur. Elle avait seize ans. Ainsi Dieu l'a retirée du monde au moment où elle allait en connaître les peines.
J'apprends presqu'avec plaisir que M. et Mme de Clausel ne reviendront que tard à Paris; voilà un sentiment qui ne m'est pas personnel; il vous regarde, mon cher ami; nous vous aimons heureux avant tout. Vous devez être deux fois joyeux dans votre retraite au milieu de vos enfants et de vos petits enfants, augmentés d'une petite fille, qui doit être belle si elle ressemble à sa mère, et qui aura, j'espère, sa bonté et son amabilité. Croyez-vous que décidément nous avons le projet de vous aller voir cet été ? Nous nous aventurerons dans vos montagnes, où, au fond, il n'y a d'autres difficultés, pour arriver à Coussergues ; que la chance d'être enterré sous la neige, entraîné par un torrent, ou écrasé par un éboulement, car le Rouergue n'a pas, je crois, les honneurs de l'avalanche.
M'le Bonne d'Acosta vous remercie de votre souvenir; elle ne vous oubliera pas dans ses Ave Maria; elle en réclame bon nombre des vôtres. Vous savez qu'elle a perdu sa sœur. C'est pour elle un chagrin de tous les moments, et qui change toute sa vie, car elle ne la regrette pas seulement comme une sœur, mais comme une amie avec laquelle elle vivait depuis soixante ans. - J'ai une grande dévotion à votre chapelle de Notre-Dame des Sept-Douleurs; priez la sainte patronne, salut des infirmes, de guérir votre vieil ami, et de ne m'envoyer, à moi, que les maux que je pourrai supporter avec une résignation qui, jusqu'à présent, n'a pas été trop à mon usage.
Qu'ai-je besoin de vous réitérer, mon cher ministre, l'assurance de centiments auxquels le temps et les circonstances ne peuvent rien ajouter ni retirer, car mon mari et moi avons toujours pour vous des cœurs de vingt ans.
La dinde est encore en route.