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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 4 min de lecture · p. 101–103 · chapitre 77 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La vsse de Chateaubriand

La lettre qui suit clôt la correspondance de l'aimable vicomtesse, avec le tour enjoué qui lui était habituel.

Et toutefois, il semble qu'il y ait, sur la fin, comme une ombre de tristesse. On se demande si Me de Chateaubriand n'eut pas le pressentiment que c'était là sa dernière lettre à Clausel.

Il était si vieux! Elle était si faible !

Une inspiration délicate lui vint, née peut-être de cette pensée, à mesure qu'elle traçait le mot adieu !

De son autorité privée, elle ajouta que M. de Chateaubriand voulait dire son mot, lui aussi. Et aussitôt, heureuse du bonheur qu'apporterait au noble et sensible solitaire de Coussergues un souvenir autographe de son vieil ami, elle mit la plume à la main de son mari.

Chateaubriand s'empressa de faire honneur à l'engagement pris en son nom et ratifié par son cœur.

De ses doigts tout noués par la goutte - ses pauvres doigts pouvaient à peine retenir la plume et marquer les lettres - il écrivit, à la suite de la signature de sa femme, deux lignes où se mêlent, dans une égale mesure, l'expression de son éternelle mélancolie et l'assurance de son inaltérable amitié.

Postéricurement à ces lignes d'adieu - et si nous exceptons deux billets à Mme Récamier - je ne connais, écrits de la main de Chateaubriand, que des fragments de la Vie de Rancé.

J'ai vu, sur des papiers informes et tout déchiquetés, les suprêmes efforts de cette main vaillante; ils font songer aux « derniers restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »

L'un de ces passages pourrait s'appeler le chant du cygne, tant il est suave d'inspiration et mélodieux d'accent. Comme il se relie très bien à la lettre qu'on va lire, et qu'il répond d'avance à certaines questions que cette lettre suggère, je crois être agréable au lecteur en l'insérant ici :

« Henri, l'orphelin, vient de m'appeler à Londres; j'ai obéi à la lettre close du malheur. Henri m'a donné l'hospitalité dans une terre qui fuit sous ses pas. J'ai revu cette ville, témoin de mes rapides grandeurs et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence, d'où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis le jour où je rêvois René dans Kensington jusqu'à ces dernières heures ! Le vieux banni s'est trouvé chargé de montrer à l'orphelin une ville que mes yeux peuvent à peine reconnoître.

« Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassadeur à Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et avec M. Croker, que de changements n'ai-je pas vus dans ces lieux, depuis Georges IV qui m'honorait de sa familiarité, jusqu'à cette Charlotte que vous verrez dans mes Mémoires ! Que sont devenus mes frères en bannissement ? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses destinées : ils ont vu comme moi disparoître leurs proches et leurs amis. Sur cette terre où l'on ne nous apercevoit pas, nous avions cependant nos fêtes et surtout notre jeunesse. Des adolescentes, qui commençoient la vie par l'adversité, apportaient le fruit semainier de leur labeur, afin de s'éjouir à quelques danses de la patrie. Des attachements se formoient; nous priions dans des chapelles que je viens de revoir et qui n'ont point changé. Nous faisions entendre nos pleurs le 21 janvier, tout émus que nous étions d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. Nous allions aussi, ie long de la Tamise, voir entrer au port des vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel ! Toutes ces choses étaient de véritables félicités. Reviendrez-vous, félicités de ma misère? Ah ! ressuscitez, compagnons de mon exil, camarades de la couche de paille, me voici revenu ! Rendons-nous encore dans les petits jardins d'une taverne dédaignée, pour boire une tasse de mauvais thé en parlant de notrepays: mais je n'aperçois personne; je suis resté seul.

«Rancé va quitter Chambord, il faut donc que je quitte aussi cet asile où je crains de m'être trop oublié. Je vais retrouver la Loire non loin du parc abandonné; elle ne voit point la désolation de ses bords : les fleuves ne s'embarrassent point de leurs rives. Ne demandez pas à la Loire le nom des Guise, dont elle a pourtant roulé les cendres. A cent cinquante lieues d'ici, je rencontrai, il y a huit mois1, en terre étrangère, près du jeune orphelin, M. le duc de Lévis, qui remonte au compagnon de Simon de Montfort. Mirepoix étoit maréchal de la Foi, titre qui semble avoir passé à son dernier neveu. J'ai retrouvé aussi Mme la duchesse de Lévis, du grand nom d'Aubusson ; elle aurait pu écrire l'histoire de Philippine-Hélène, si elle n'avoit des malheurs moins romanesques à pleurer. Je n'étois pas, dans mon dernier voyage à Londres, reçu dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés, mais par l'héritier des siècles. Cet héritier se plaisoit à medonner l'hospitalité dans les lieux où je l'avois longtemps attendu. Il se cachoit derrière moi, comme le soleil derrière les ruines. Le paravent déchiré qui me servoit d'abri me sembloit plus magnifique que les lambris de Versailles. Henri étoit mon dernier garde-malade: voilà les revenants-bon du malheur. Quand l'orphelin entroit, j'essayais de me lever; je ne pouvois lui prouver autrement ma reconnoissance. A mon âge, on n'a plus que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées mes misères; tout dépouillé qu'il est, il n'est pas sans autorité : chaque matin, je voyois une Angloise passer le long de ma fenêtre; elle s'arrêtoit, elle fondoit en larmes aussitôt qu'elle avoit aperçu le jeune Bourbon : quel roi sur le trône auroit cu la puissance de faire couler de pareilles larmes ? »

(1) Novembre 1841. ↩