Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 27 novembre 1839
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Grâce à Dieu, nous n'avons pas été quatre mois sans entendre parler de vous; nous avons eu de vos nouvelles par des amis communs, auxquels vous ou Monsieur votre fils avez écrit. Pour moi, mon cher ministre, si je vous ai tenu si longtemps rigueur, c'était dans l'espoir de vous dégoûter de l'absence; mais je vois que votre parti est pris et qu'il ne faut plus penser à vous revoir en ce monde. En vous retirant dans la solitude, pour vous occuper uniquement de votre salut, vous avez pris la voie large pour aller au Ciel; car dites-moi, je vous prie, où est le grand mérite de la douceur quand on n'a que son vicaire à gronder, et de la charité, quand on n'a personne à haïr? C'est ici, mon cher ami, au milieu des mauvais exemples et du mauvais prochain, que le combat est glorieux, et que l'on peut devenir des saints à couronne de diamant, alors que vous n'obtiendriez jamais que la couronne de fleurs ! Je lis aussi les psaumes, et je sais qu'à nos âges la vie n'est plus que labor et dolor; mais j'en tire la conséquence que c'est le moment de ne pas s'éloigner des délassements et des joies de l'amitié. Je ne sais pas comment vous allez avoir le courage de vous séparer de vos enfants et surtout de vos petits-enfants. Croyez-vous que les sacrifices de volonté soient plus agréables à Dieu que les sacrifices de soumission? Et de ces derniers, la Providence ne nous en a pas laissé manquer.
Voilà donc M. de Blacas mort. Dix ans plus tôt, la perte de cette fatale et stupide influence aurait été un bonheur pour les aspirants à la Restauration; mais le mal est fait, et il est sans remède. Je ne sais jusqu'à quel point on aime ce qui est ; mais je sais qu'on déteste et redoute plus que jamais ce qui était. La manière dont le prétendant continue à être entouré réveille et fortifie les appréhensions, et d'autant plus qu'il n'est pas douteux que l'entourage actuel, fidèle au principe, ne veuille éloigner du Prince tout ce qui pourrait lui donner le véritable A, B, C de son pays.
Mgr l'archevêque va bien selon les uns, et mal selon les autres; mais, si j'en crois mon expérience bien acquise, je crains que, de ses huit médecins, Cruvellier seul ait raison; il assure toujours qu'il y a de l'eau dans la poitrine, et cette maladie est sans remède.
Point de nouvelles de Frisell; sa première lettre sera pour nous reprocher le silence et l'ingratitude des amis; il ne lui viendra pas dans la tête que, pour lui écrire, il faut savoir où le prendre; je le crois à Rome, étant parti dans l'intention d'aller faire une querelle au l'ape, qu'il accuse d'être cause, avec moi, de ce qu'il ne s'est pas fait catholique : c'est une tête bien folle, rachetée par un excellent cœur.
M. de Chateaubriand se porte bien, sauf les rhumatismes qu'i! supporte. Il vous remercie des intentions de messes ; mais il dit qu'en attendant que la chapelle soit achevée, vous pourriez venir passer l'hiver à Paris; qui sait alors si, au printemps, nous n'irions pas prier ensemble à la Santa Casa! Si vos enfants ne peuvent pas vous loger, nous avons une petite chambre, fort propre, à vous offrir, et, de plus, la salle à manger où l'on ne mange point, et où vous pourrez vousétablir le matin : la Bible ne vous manquera pas, ni aussi la Gazette de France, car un Père de l'Eglise, comme vous, doit lire les bons et les mauvais livres. - Voilà, mon cher ministre, une proposition sur laquelle j'espère que vous réfléchirez avec fruit. Sans adieu donc; ne soyez pas plus sévère que la Providence, et attendez, pour quitter vos amis, qu'elle ait marqué le terme de l'inévitable séparation.
La Vtesse de Chateaubriand.
Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de M. et Mme de Clausel.