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L'Enchanteur 1768—1848

Epilogue

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 7 min de lecture · p. 110–114 · chapitre 81 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J'ai dû renoncer, faute de temps, à visiter Coussergues; je voulais rapporter de mon excursion une esquisse de la chapelle : je l'aurais fait graver à l'eau forte.

Mais c'est surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse qui me tenait au cœur. Je l'ai vue et revue, par trois fois différentes. Sous la conduite des sœurs de Saint-Vincent de Paul qui la dirigent, et sont accueillantes là comme partout, je l'ai considérée tout à mon aise et parcourue dans tous les sens.

A droite, les parloirs; le salon particulier où Mmo la Supérieure garde le portrait de Mme de Chateaubriand; la pharmacie où deux sœurs ne cessent de mettre sous enveloppe le fameux chocolat; la chapelle où repose, à toucher l'autel, au pied de la Sainte-Thérèse de Gérard, la dépouille de la pieuse fondatrice. En face, au centre d'une pelouse, et sans attache aux autres corps de logis, le pavillon carré à deux étages, avec fenêtres de tous côtés, occupé par les vieux prêtres, - et au scuil duquel se tenait, droit sous les cheveux blancs, ruban rouge à la boutonnière, le vénérable abbé Crozes. A gauche, la basse-cour, peuplée d'un monde de volailles, - près de trois cents têtes, paraît-il; l'étable avec ses deux vaches qui donnent un lait surabondant à tous les hôtes de l'Infirmerie; le logement du supérieur local, actuellement M. de Chauliac; les différentes pièces composant la fabrique de chocolat; la buanderie. Derrière le « palais épiscopal », un vaste potager, en bel état; et au-delà, s'étendant largement à droite et à gauche, en pente douce, le parc planté « d'arbres de mille sortes », disent les Mémoires d'Outre-Tombe : allées de marronniers, cèdres de Salomon, chênes des druides : « ls font les cornes à leur maître de peu de durée, brevem dominum, » ajoutait le poète; quelques-uns de ces témoins superbes ont subi la commune loi: ils venaient d'être abattus; les jardiniers étaient en train de préparer la place à de plus jeunes, le long du mur des Enfants assistés.

Ceux qui m'ont lu le croiront sans peine : ces divers objets, pleins de souvenirs, m'intéressaient vivement. Mais le charme était plus que doublé par la conversation des bonnes sœurs. Elles aiment Mme de Chateaubriand. Les nouvelles venues y apprennent des anciennes à prononcer ce nom avec une vénération affectueuse. Or, des anciennes qui ont connu M. et Mme de Chateaubriand, deux survivent : sœur Vincent et sœur Julienne.

En ce temps-là, sœur Julienne était chargée de la cuisine : elle avait acquis, dans ce modeste emploi, une petite célébrité. Formée par l'habile cuisinier de Mme de Chateaubriand, à son tour elle a formé des sœurs qui passent pour l'égaler. Aussi l'Infirmerie est-elle avantageusement connue sous ce rapport. Rien qui rappelle la cuisine d'hôpital, et tant s'en faut. La fondatrice connaissait trop son monde et la vie pratique pour ne pas tenir essentiellement à ce point. La nourriture y est délicate, comme de son temps. Et même, je l'ai ouï dire par qui le sait bien, la Maison Mère de la rue du Bac envoie à cette haute école les jeunes sujets dont on veut faire - à l'intention des chers malades - d'habiles praticiennes, pourquoi ne pas dire le mot? des cordons-bleus. Egalement, c'est à l'Infirmerie que l'on envoie, de Paris, les sœurs fatiguées : elles y vont respirer en liberté le bon air des jardins et du parc. Après quelques mois de ce régime, on les voit rentrer dans leurs hôpitaux ou leurs écoles, avec des forces nouvelles. Car on ne va pas seulement à l'Infirmerie pour mourir, on y vient aussi pour revivre. Témoin l'archevêque de Paris, Mer Richard : jeune prêtre, il fut l'hôte de l'Infirmerie, et il s'en souvient avec bonheur; témoin encore plusieurs de ses vicaires généraux.

L'autre ancienne a nom sœur Vincent. Qui ne la connaît dans le clergé de Paris ? Elle est à l'Infirmerie depuis tantôt un demi-siècle; cela ne l'empêche pas d'avoir conservé bon pied, bon œil, souriante physionomie et fraîche mémoire. Est-elle heureuse d'entendre parler de Mme de Chateaubriand, heureuse d'en parler elle-même! Ce bonheur ne lui a guère été marchandé le 10 novembre 1887, Dieu sait!.... Voici, entre autres souvenirs, ceux que j'ai recueillis de ses lèvres :

Mm de Chateaubriand était très fine, très spirituelle, un peu moqueuse, mais, par-dessus tout, elle était bonne, affectueuse, dévouée - presque une sainte. Notre ancienne supérieure, sœur Marie, avait pour elle une grande affection. Les deux amies étaient inséparables, ou plutôt elles ne faisaient qu'un. Deux jours passés sans avoir vu sœur Maric, Mme de Chateaubriand n'y tenait plus : malade, elle envoyait ses gens demander le pourquoi; valide, elle accourait de la rue du Bac pour se plaindre, et ses plaintes revêtaient toutes les formes. Sœur Marie avait été nommée supérieure de l'Infirmerie, âgée seulement de trente-un ans, en 18291, à la demande de M. et Mme de Chateaubriand dont elle avait gagné dès l'abord toutes les sympathies. - Vous parlez des amitiés de Mme de Chateaubriand. Sa plus grande amitié, on peut le croire, fut celle-là : une amitié de cœur et d'âme, à la vic, à la mort. L'Infirmerie était sa maison. Nous lui étions une famille. Son couvert était toujours mis sur notre table. Elle ne passait jamais une semaine sans venir dîner avec nous. Nos fêtes étaient ses fêtes. En connaissait-elle d'autres ? Ille prenait part à nos solennités dans la chapelle, à nos processions dans le parc. - Un jour, pendant la procession de la Fête-Dieu, le tonnerre se mit à gronder terriblement. Nous i vîmes dans une de ses grandes peurs : elle prit la fuite vers la maison, la tête dans ses mains pour ne pas voir les éclairs, et eut tout juste assez de forces pour se laisser choir dans un fauteuil. La fleur d'oranger aidant, et surtout l'orage s'éloignant, elle revint à elle et voulut reprendre sa place dans le cortège du Saint-Sacrement. Le soir, elle ne fut pas la dernière à rire de sa frayeur. Nos rapports avec Mm de Chateaubriand restèrent jusqu'à la fin on ne peut plus affectueux. Sœur Marie et moi, nous l'avons assistée dans sa dernière maladie. Nous étions près de son lit, lorsque, revenue d'un long évanouissement, elle putrecevoir les derniers sacrements des mains de M. l'abbé Deguerry, son ami bien devoué - ct le nôtre aussi : l'abbé Deguerry favorisait l'Infirmerie de toute son influence; il recommandait chaleureusement nos quêtes à ses riches paroissiens de la Madeleine : « C'est là, disait-il souvent, que je veux achever mon pèlerinage. Et c'est vous, sœur Vincent, qui me fermerez les yeux. » - Pauvre martyr ! La Comm une en a décidé autrement.

(1) Née en 1708; morte en 1874. ↩

« Le lendemain de la mort de Mme de Chateaubriand, avant le jour, sœur Marie me dit : « Allons faire notre oraison « auprès du corps. » Nous restâmes longtemps à prier dans la chambre mortuaire. A la cérémonie des obsèques, assista une foule très nombreuse qui débordait de la chapelle dans la maison et dans les jardins de l'Infirmerie. Puis, les prières achevées, nous la vîmes descendre dans le caveau. Nous l'avons pleurée comme une sœur. En vérité, elle était cela et plus que cela pour nous. Nous continuâmes à visiter M. de Chateaubriand. Il ramenait toujours la conversation à sa femme. - Sœur Marie recueillit son dernier soupir, et moi, sur le désir de M. le comte Louis de Chateaubriand, son neveu, je demeurai près du corps, priant dans un coin, pendant qu'on pratiquait l'embaumement. »

Ainsi se souvient-on de Mme de Chateaubriand à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.

Souvenirs passés à l'état de tradition au sein d'une famille plus durable que celles de la nature! Amitiés plus fortes que la mort, renouvelées chaque jour dans l'hommage reconnaissant de la prière ! Doux sommeil que bercent, à intervalles réguliers, le murmure des oraisons et la mélodie des saints cantiques, en attendant l'aurore du jour qui ne s'éteint plus ! Dernière halte sous le mystérieux abri d'une tombe appuyée à l'autel, et que l'autel pénètre de sa vertu, illumine de ses feux, pare de ses fleurs, embaume de son encens! Saints sacrifices de la Messe, offerts sur cette tombe, et plusieurs fois chaque matin, par les prêtres infirmes qui n'auraient pu, hors de l'asile ménagé à leurs vieux ans, « remonter à l'autel du Dieu qui réjouit leur jeunesse ! » Il m'a été infiniment doux de saluer dans un tel ensemble de faveurs posthumes la digne récompense d'une si belle vie,

Agenouillé sur les cendres de la chrétienne, généreuse entre toutes, avec laquelle il me semble parfois que j'ai eu l'honneur de vivre dans une sorte d'intimité - comme les abbés Bonnevie, Delacroix, Deguerry, Seguin, ou du moins, à titre de pauvre et d'infirme, à défaut d'autres titres, comme ces humbles prêtres qui, ne trouvant plus de place à l'Infirmerie, étaient recueillis, tout à côté, par la charitable vicomtesse, sous le toit même de Chateaubriand - je priais, je rêvais d'œuvres en pensant à son œuvre, et je disais :

Aimable maison, où tout parle à l'esprit, au cœur et à l'âme, où tout est lumière, sourire, repos, assistance, où rien ne froisse la susceptibilité du déclin, - où je voudrais, affranchi des vulgaires soucis, terminer ma carrière; asile de paix, de sécurité, de liberté, dilatez vos murs, étendez le cercle de votre action, éternisez vos bienfaits, et donnez au beau nom de Chateaubriand, immortalisé par le génie, l'immortalité plus féconde et plus belle de la charité.

Univ. lagriell cracoviensis

Bordeaux. - Imprimerie BONNARD, rue Porte-Dijeaux, 91.

Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance; grand in-8° de 400 pages, orné d'un portrait et d'une eau-forte. Bordeaux, FERET ET FILS, éditeurs, 15, cours de l'Intendance, 15, 1887 (épuisé).