Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 10 juillet 1839
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mon cher ministre,
M. de Chateaubriand est fort en peine de vous; pour moi, je dis qu'on doit oublier les amis qui nous abandonnent de gaîté de cœur. Il est vrai que je me laisse dire et que je n'en suis pas moins fort impatiente d'avoir de vos nouvelles.
Il ne faut pas vous y tromper, vous avez fait une mauvaise action en allant vous enfermer à tout jamais dans votre vieux château, où j'espère encore que vous vous ennuyez, non pas assez pour en mourir, mais assez pour en revenir.
Avez-vous bien songé encore, cher ami, que vous serez cet hiver deux cents lieues de Paris, laissant vos enfants et vos amis dans l'attente d'une lettre qui leur apprendra que, quatorze jours plus tôt, vous vous portiez bien ? C'est une triste sécurité que celle du passé. Ensuite si vous alliez être malade, ce qui arrive à tout le monde, combien de temps se passerait-il avant qu'on pût arriver jusqu'à vous ? sans compter tous les tourments de l'inquiétude. Si vous vous obstinez donc à vous ensevelir dans vos montagnes, vous êtes un égoïste au premier chef. Pendant la belle saison et au milieu de votre famille, vous devez trouver la campagne un séjour avec lequel on peut faire un pacte à vie; mais, viennent la neige et la froidure, vous verrez que, quelqu'aimable que soit votre vicaire1, vous regretterez, mais trop tard, d'avoir mis une montagne de glace entre vous et la boue de Paris. En restant à Coussergues, vous perdez deux choses qu'on ne perd pas, impunément a nos âges : les amis et les habitudes. Mais en voilà assez. Vous avez près de vous vos trois enfants dont la présence seule vaut mieux que tout ce qu'on pourrait vous dire; vous les aimez trop pour songer de bonne foi à les laisser partir sans vous. Nous vous attendons donc, mon cher Ministre, pas plus tard qu'au mois d'octobre; vous viendrez faire la Saint-François avec nous.
(1) Il est ici question de monsieur l'abbé Redon, nommé en 1835 ou 36, vicaire à Coussergues. Comme le presbytère, trop petit et trop délabré, ne pouvait loger en même temps les deux prêtres qui desservaient la paroisse, M. Clausel de Coussergues reçut au château le nouveau vicaire. Il eut bientôt apprécié les qualités du jeune prêtre. Pendant les nombreuses années qu'ils passèrent sous le même toit, vivant en quelque sorte de la vie commune, il l'honora je ne dirai pas seulement de son estime, mais d'une confiance absolue. M. Redon la méritait à tous égards: c'était un prêtre modèle, et les deux paroisses de Coussergues et de Saint-Saturnin qu'il a successivement évangélisées soit comme vicaire, soit comme curé, conservent encore, et garderont longtemps le précieux souvenir de son zèle et de sa charité. ↩
Point de nouvelles qui ne soient dans les journaux, qui arrivent à Coussergues comme ailleurs, et qui sont la menteurs comme partout. Vous y verrez donc l'éloge fait par l'auteur du voy age de Goritz inventé par Sosthéne de la Rochefoucauld, et revu, corrigé, augmenté dit-on, par la princesse de Craon.
De nos sentiments, il n'en faut plus parler; mais veuillez encore, cher ami, ne pas m'oublier auprès de M. et Mme de Clausel.