Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Abbé de Bonnevie], 10 juillet 1839
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
10 Juillet 1839.
Mon cher comte de Lyon,
« J'aimerais mieux que cette lettre vous parvint par la poste que par l'illustre voyageur qui veut bien s'en charger, M. l'abbé Deguerry, qu'on ne voit jamais partir sans regret. N'allez pas le faire trop prêcher ; ici on est pour lui sans miséricorde, parce qu'il est sans défense contre l'importunité; il lui faudrait un des défauts de la célébrité, qui est d'être peu obligeant.
« Je vous écris ces lignes pour vous gronder. On dit, l'abbé, que vous vous portez à merveille; que vous êtes jeune et gai comme par le passé; pourquoi donc ne pas venir nous voir? On voyage à tout age, et dans ce moment surtout que la poste vient de lancer sur les chemins des voitures de courriers qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je vous ai dit que nous avons une vilaine chambre à vous donner; mais si vous voulez être logé comme un chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux Missions étrangères; vous serez là à notre porte, pouvant venir déjeuner, dîner et déraisonner avec nous.
« Mais voilà que je m'épuise en belles paroles qui n'auront aucun résuitat. Berthe ne veut pas que vous perdiez de vue le clocher de Saint-Jean; et Berthe est maitresse chez vous, comme François est maître chez nous; c'est là l'inconvénient des vieux domestiques.
« Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre; vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on nomme bibliothèques.
« Si vous ne répondez pas, ce sera signe d'une bonne marque, et que vous faites vos paquets. Songez donc, cher abbé, au plaisir que vous ferez à vos vieux amis; il en manque quelques-uns à l'appel; mais c'est quand les rangs s'éclaircissent qu'il faut les resserrer. Vous savez que nous avons perdu la pauvre Mme Joubert; celle-la pouvait dire, en pensant à son mari, ce que sainte Thérèse disait en pensant à Dieu : « Je meurs de ne pas mourir ».
« On dit que vous allezavoir pour coadjuteur le curé de Saint-Roch ; qu'en dites-vous à Lyon? Il ne laissera pas la poussière se faire dans votre cathédrale, dont il pourra bien un jour balayer les chanoines. L'abbé Olivier est un excellent prêtre. • • . . . .
« A propos d'archevêque, le nôtre a été fort malade, et surtout fort inquiet; son médecin craignait qu'il ne fit d'une maladie sans danger une maladie mortelle; je conçois bien cette crainte de la mort, qui fait le tourment de ma vie.
« Avez-vous à Lyon un temps aussi dévergondé qu'ici? On ne peut compter sur une heure de beau ou mauvais temps. Vous sortez par un soleil resplendissant, et vous rentrez avec la pluie, le tonnerre et un vent à renverser les voitures : trois, nous racontent les journaux, ont été enlevées avec tous leurs bagages : ceci est article de journal, et des plus véridiques.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher abbé, que M. de Chateaubriand se joint à moi pour vous gronder, vous prier et vous aimer quand même.
« Mes compliments à Berthe, et mes tendresses, si elle vous permet de venir passer trois mois avec nous. »