Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pour une longue période de six ans, c'est tout. A quoi faut-il attribuer l'interruption? Les lettres de 1811 et de 1812, aussitôt lues furent-elles brûlées par prudence, le régime impérial devenant plus policier à mesure qu'il se sentait plus voisin de la chute? Ou, peut-être, s'était-on imposé de partet d'autre le sacrifice de ne plus s'écrire du tout, un conseiller ne pouvant correspondre, sans éveiller les méfiances du pouvoir, avec ces incorrigibles frondeurs de Chateaubriand? Ou bien, tout simplement, cette partie de la correspondance s'est-elle perdue dans la suite, comme la série de 1818 à 1826, et celle de 1828 à 1838? - Les unes et les autres sont-elles devenues la proie des flammes, dans l'incendie qui dévora le vieux château de Coussergues en 1860?
Toujours est-il qu'à aucune époque l'intimité de Mme de Chateaubriand et de M. de Clausel ne subit de variations : elle était de celles qui doublent leurs nœuds au milieu des entraves.
Pendant l'hiver de 1813 à 1814, M. de Clausel se tint à Paris, observant de près les divers actes de la tragédie que l'Europe en armes jouait sous ses yeux. On approchait du dénouement. Le cercle de fer et de feu se resserrait autour de la capitale.
De jour en jour, d'heure en heure, il devenait plus évident que Napoléon, malgré son génie et l'héroïsme de ses soldats, succomberait sous le nombre. « Chacun, dit l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, s'occupait du parti qu'il aurait à prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs, mes amis venaient causer chez Mme de Chateaubriand, raconter et commenter les événements. MM. de Fontanes, Clausel et Joubert accoururent avec la foule de ces amis que donnent les événements et que les événements retirent. »
On sait ce qui advint : les Alliés dans Paris, Napoléon à Fontainebleau, la brochure de Buonaparte et des Bourbons, l'île d'Elbe, Louis XVIII à Paris, la Charte octroyée.
Clausel avait adhéré, comme législateur, à la déchéance de Napoléon. Il fut nommé membre de la commission formée par le Roi pour travailler à la rédaction de la Charte.
La première année de la Restauration n'était pas encore accomplie, quand la rentrée en France de Napoléon jeta la cour et le pays dans la stupeur. Louis XVIII fut magnifique de sang-froid et de royale dignité. Il fallait autre chose pour sauver la situation. Les aigles impériales précipitaient leur vol. Force fut de se résigner à fuir devant elles. Le Roi partit dans la nuit du 19 au 20 mars. Le 20, à huit heures du soir, l'exilé de l'île d'Elbe se présentait à la barrière d'Italie. D'autres que Louis XVIII avaient les meilleures raisons de ne pas attendre l'Empereur. Parmi ceux que Napoléon n'aurait pas épargnés, le plus exposé peut-être était l'auteur du terrible pamphlet contre Bonaparte. On se rendit compte en haut lieu du danger particulier que courait Chateaubriand. Le chancelier lui dépêcha, vers minuit, l'ami Clausel, pour lui annoncer le départ du Roi et pour lui remettre une somme de 12,000 francs.
Puis viennent les petits Cent-jours. C'est aux notes de de Mme Chateaubriand qu'il en faut demander le pittoresque et nerveux récit.
Les lettres qui vont suivre contiennent de vives allusions aux choses de la politique, à la différence des lettres qui remontent à l'Empire, lesquelles sont rigoureusement muettes sur ce chapitre.
Malgré toute son admiration pour le « grand homme », et son excessive sévérité pour les serviteurs de la légitimité, on ne peut s'empêcher de voir, dans cette différence, un hommage à l'esprit libéral de la Restauration, et d'autant plus significatif qu'il était moins voulu.