Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le mot de « politique enragée », appliqué à une période ultérieure, serait juste, non moins que piquant, vu l'origine; il caractériserait très bien la guerre sans merci que Chateaubriand fit à Villèle, et, par contre-coup, à la Restauration, depuis son renvoi injustifiable du ministère. Mais à la date de la lettre et dans la pensée de Mme de Chateaubriand, il n'est permis d'y voir qu'un trait de sa joviale humeur. Et, à ce propos, avouons-le en passant : l'action politique de Chateaubriand ne fut ni sans résultat, ni sans gloire. Dans l'intervalle des deux lettres, il représenta la France avec éclat comme ambassadeur, à Berlin, puis à Londres; il fut l'un des plénipotentiaires, et des plus remarqués, au congrès de Vérone; ministre des affaires étrangères, il prépara la guerre d'Espagne, ayant pour adversaires diplomatiques les grands ministres Metternich et Canning, lesquels, après avoir grondé, durent baisser pavillon en cette rencontre sole nnelle et laisser le champ libre au drapeau fleurdelisé.
A tant d'historiens qui lui refusent tout mérite politique, je veux opposer le jugement d'un homme au sens droit, libre de passions et de préjugés, qu'un goût très vif rapprocha des affaires, sans pouvoir l'y engager, et qui se tint constamment en rapports avec les gouvernants successifs de la France, y compris MM. Thiers, Jules Simon, Mac-Mahon, Broglie, Dutaure, Jules Grévy, Jules Ferry. Je parle de Me de Bonnechose.
Arrivé à la dernière étape de sa longue carrière, le cardinal de Bonnechose se mit à lire ou à relire les Mémoires d'outre-L'Tombe, après le Mémorial de Sainte-Hélène; et voici comment il a résumé son impression sur le compte de Chateaubriand : M. de Chateaubriand avait des vues plus étendues, plus élevées, et peut-être plus justes, que celles des ministres de Charles X. Mais quel mauvais caractère...! »
Quelques mois avant sa mort, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, le vénérable pontife avait le droit d'établir de ces comparaisons, de prononcer de ces jugements, sans encourir le reproche de parti-pris. - Il avait accepté tous les régimes et ne s'était abandonné à aucun1.
(1) Voir la très belle Vie du cardinal de Bonnechose, par Mgr Besson, évêque de Nimes, Uzès et Alais. 2 vol. Paris, Retaux-Bray, 1887. ↩
Nous arrivons à l'année 1826. Dans l'intervalle, inutile de Ic remarquer, les rapports de Mme de Chateaubriand et de M. de Clausel furent les mêmes, c'est-à-dire très affectueux. On lit dans les Correspondants de Joubert :
« 21 octobre 1819. - Paris n'est pas si désert qu'il n'y reste Lemoine et Clausel; je garde le premier comme somnifère; l'autre a repris son caractère d'ambassadeur. C'est lui qui traite de nos affaires d'hôpital avec mon archevêque, mes conseillers, etc... Il est aussi de mon conseil privé, où il n'a point de rivaux, parce qu'il est seul.i
Et dans la dernière lettre de Mme de Chateaubriand au bon Joubert :
« 16 novembre 1822. - Vous ai-je dit que j'avais des oiseaux chinois? C'est Clausel qui me les a fait donner par le préfet apostolique du Sénégal, qui avait été en Chine..., etc... »
En 1826, Chateaubriand n'est plus ministre ni ambassadeur. Il a repris sa plume, - la plume de combat, - l'épée à deux tranchants. Le revoilà journaliste. C'était moins que rien dans l'estimation de Mme de Chateaubriand. Dès le début de sa lettre, elle fait à ses grandeurs évanouies des allusions charmantes.