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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 5)

VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 5)

La comtesse Pauline de Beaumont · 22 min de lecture · p. 315–338 · chapitre 14 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Après avoir publié des observations sur la littérature anglaise1, particulièrement sur Young et Shakspeare, observations que lui avait suggérées madame de Beaumont, Chateaubriand jugea que les circonstances étaient favorables au Génie du christianisme. Il pensait qu'une apologétique telle qu'il la concevait était celle que demandait l'époque et la seule qu'elle pût accepter; qu'on pouvait parler de la beauté de la religion chrétienne à ceux qui ne voulaient pas encore entendre parler de ses dogmes.

1. Mercure, germinal an 1x. ↩

Il a raconté bien avant l'apparition de ses Mémoires, dans une curieuse préface1, que ses sentiments religieux n'avaient pas toujours été ce qu'ils étaient : • Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs. • Sa mère, jetée à soixante-douze ans dans les cachots, avait vu périr une moitié de ses enfants. Elle expirait sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Elle avait, en mourant, chargé une de ses filles, madame de farcy, de rappeler son frère à la religion dans laquelle il avait été élevé. Sa sœur lui manda le dernier vœu de leur mère. Quand cette lettre lui parvint à Londres, madame de Farcy elle-même n'existait plus ; elle était morte des suites de son emprisonnement. « Ces deux voix sorties du tombeau m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conversion est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru. » Tel était l'état d'esprit dans lequel il se trouvait en Angleterre lorsqu'il composa le Génie du christianisme; il avait livré à l'impression le premier volume. Mais Fontanes et Joubert le déterminèrent, rentré de l'émigration, à refondre le sujet en entier; c'était aussi l'opinion de madame de Beaumont. Si elle était trop française pour être mystique, elle était trop intelligente pour ne pas comprendre l'importance sociale d'un pareil ouvrage. Son changement de position, plus de bonheur, et le spectacle de la société française renaissante, avaient d'ailleurs fait naître chez Chateaubriand des idées nouvelles. Enfin (et le mot est de lui) on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.

1. Première édition du Génie du christianisme; Migneret, 1802. ↩

Il était en veine de travail; les événements conspiraient pour donner de l'actualité à son œuvre. Les astres étaient favorables. Mais il fallait près de Paris un abri paisible, loin des importuns; il fallait le silence et la fidélité de l'ombre. Alors l'inspiration, après la lecture des livres essentiels à consulter, reviendrait vite. Cette solitude, madame de Beaumont la trouva, et elle la partagea avec René. Elle loua à Savigny, pour sept mois, une maison appartenant à M. Pigeau. Cette maison a passé ensuite entre les mains de M. Roret, l'éditeur des Manuels. Située à l'entrée du village du côté de Paris, près d'un vieux chemin, elle était adossée à un coteau de vignes. En face s'ouvrait le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par la petite rivière de l'Orge. Sur la gauche s'étendait la plaine de Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. La joie que madame de Beaumont éprouva d'aller s'enfermer dans cette retraite n'avait d'égale que la crainte qu'elle avait eue de ne pas réaliser ce rêve. • J'entendrai le son de sa voix, chaque matin, disait-elle à madame de Vintimille, et je le verrai travailler. » Son enthousiasme n'avait pas plus de bornes que sa tendresse1.

1. Lettre de madame de Beaumont à Joubert (23 mai 1801). ↩

Quel départ jeune et plein d'entrain ! Jamais Cha- ‹eaubriand n'avait été plus gai, plus enfant. C'étaient deux écoliers qui s'évadaient. Ils redoutaient, à leur arrivée, la figure du propriétaire sur le seuil de la porte. Heureusement il était absent. Tous ces petits détails, Pauline les a racontés à Joubert. M. Pigeau accourt enfin. Il vient faire signer l'état de lieux ! deux poules et deux cogs sont a ajouter ; sept lignes composées de soixante-douze mots sont a retrancher et à parafer! Alors un fou rire commence, et il durait encore quand la lettre partait pour Villeneuve. Le soir même, après le départ du propriétaire, non moins stupéfait d'avoir de si étranges locataires, ils font une promenade aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant. Comme elle raconte gentiment cette équipée à son indulgent et véritable ami : « A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. »

Le lendemain matin, le Sauvage (c'est ainsi qu'elle désigne Chateaubriand) lui lit la première partie du premier volume en lui indiquant les changements qu'il devait faire : « En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids el plus éclairés que noi; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sérère que lui. Cela est détestable. • - Non, ce n'était pas détestable; c'était ce ravissement qui plaisait au Saurage; c'était ce ravissement qui lui faisait écrire ses plus éloquentes pages; c'était la voix divine dont tout poète a besoin. Les sept mois passés à Savigny (de mai à décembre 1801) furent pour madame de Beaumont la félicité de sa vie. Elle s'occupait avec plaisir des soins du ménage et priait l'excellente madame Joubert d'acheter pour elle de menus ustensiles, même des cuillers à thé. Le matin, elle déjeunait avec René, il se retirait ensuite à son travail; elle lui copiait les citations qu'il lui indiquait; elle écrivait à côté de lui, sur la même table. Le soir, ils allaient à la découverte de quelque promenade nouvelle. Tout autour de Savigny, ils trouvaient des vallées ombreuses et des sentiers verts. Au retour de la promenade, ils s'asseyaient auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager. C'était dans ces soirées qu'elle lui disait sa vie, son malheureux mariage, le ministère de son père, ses angoisses de tous les jours et celle arrivée des bourreaux Passy-sur-Yonne; mais comme elle préférait se taire et écouter René, parlant de. son enfance, expliquant son inexplicable cœur, racontant son émigration, ses voyages1 : « Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau-monde. » La nuit, quand les fenêtres du salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait au ciel diverses constellations en lui disant qu'il se rappellerait un jour qu'elle lui avait appris à les connaître. « Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs fois, au milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées. Je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine. Le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. » Plus tard, trop tôt encore, après avoir été séparé de cette noble femme, il est allé lire le Dernier des Abencerages au château de Fervaques, l'épisode de Velléda sous les ombrages de Méreville ou dans les jardins d'Ussé : retrouvait-il alors le signe que Pauline lui avait laissé dans le bleu du ciel pour se souvenir d'elle ?

1. Mémoires d'outre-tombe. ↩

Jamais il n'eut une telle fièvre de composition que dans la maison de Savigny; il en perdait le sommeil, le boire et le manger. De temps à autre, de rares amis venaient troubler la paix de la solitude. Joubert, sa femme et leur jeune enfant, visitèrent les deux ermites. C'étaient les visages les plus bienveillants, ceux que madame de Beaumont voyait avec le plus de plaisir. On menait les visiteurs aux promenades préférées dans les environs, ou bien dans la soirée on écoutait causer Chateaubriand : « Le fils de Joubert se roulait sur la pelouse; deux chiens de garde et une chatte jouaient; Joubert rêvait en se promenant a l'écart dans une allée. » Certes, si Pauline avait pu dire au temps : Toul beau! elle l'eût arrêté dans son cours à ces heures fortunées. Lucile vint ensuite, « comme une âme en peine, s'asseoir une semaine au foyer de Savigny. » Ses vapeurs noires, qu'à dix-huit ans elle pouvait déjà difficilement dissiper, ne la quittaient plus. Il y avait presque de l'humanité à être aimable avec elle. Ayant toujours peur d'être à charge, un mot, une nuance, tout lui semblait sérieux, et elle retournait aussitôt à son existence délaissée. Depuis qu'elle avait perdu sans retour l'espoir de vivre aux côtés de ce frère dont la présence lui était si douce, elle lui demandait du moins, dans le peu de moments passés ensemble, de remplir sa mémoire de souvenirs agréables qui prolongeassent loin de lui son existence. Madame de Beaumont eût voulu enlever l'effroi de l'avenir à cette infortunée qui mêlait sa peine inconnue aux souffrances ordinaires de l'espèce humaine. C'est madame de Beaumont qui avait invité à Savigny cette pauvre effarouchée de la vie, mourant de ce mal dont René guérissait en écrivant. Toutes les deux s'occupaient uniquement et sans jalousie de ce grand ennuyé, qui avait la prétention de donner dans un jour plus que d'autres dans de longues années.

Joubert l'avait tout à fait conquis par le sentiment large et franc de son talent. En envoyant, le 1° août, à Savigny une traduction italienne d'Atala, il recommandait à madame de Beaumont de veiller à ce que Chateaubriand fût, comme écrivain, plus original que jamais et de faire en sorte qu'il se montrât constamment tel que Dieu l'avait fait : « L'accent personnel plaît toujours; il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise. » Il joignait à l'appui de ses recommandations un feuilleton de Geoffroy dans le Journal des Débats sur l'annonce du Génie du christianisme, feuilleton qui contenait des réserves. Les rudesses de la critique plongeaient par-ci, par-là, Chateaubriand dans un véritable état d'abattement. Pour faire accepter Geoffroy et ses ruades, Joubert envoyait quelques lignes remarquables du traité sur le Divorce, ou Bonald, en passant, rendait justice à leur ami. Il fallait toutes ces précautions pour le relever et ne pas affaiblir sa verve. Bonald gagna des ce jour ses droits d'entrée dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg.

Chateaubriand avait en ce moment dans l'imagination de Joubert un redoutable rival. Ce n'était rien de moins que Kant. Deux des lettres adressées à Savigny ne parlent que de l'auteur de la Raison pure. Joubert était alors à Paris, la tête pleine d'un article que fontanes préparait, et le préparant lui-même pour mieux exercer ses critiques. L'un des premiers, il juge avec justesse « ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce Kant qui tourne tant de têtes, qui occupait tant la mienne et qui a fait rêver la vôtre », celle de madame de Beaumont. Oui, madame de Beaumont n'était pas indifférente, même à Kant; elle ne l'était pas, parce que Joubert s'était attaché avec la passion qu'il mettait en toute chose à comprendre celui qu'il surnommait un Mont-Athos taillé en philosophe. Comme dans sa réponse, elle apprécie finement Fontanes : « Trop tourbillon pour lire Kant, et, au contraire, de plus en plus disposé à prendre les hautes fonctions pour lesquelles il est fait! » Il n'y eut jamais, du reste, de sérieuses sympathies entre lui et madame de Beaumont. Elle disait à Joubert : « Votre ami Fontanes, votre poète, » elle ne disait pas : « Notre ami. » Quand il vint à Savigny et que le Sauvage lui eut arraché des vers et ses vers les plus beaux, elle eut avec lui une aimable querelle. Il prétendait qu'aucune femme n'aimait la poésie; alle fut un moment effrayée de cette condamnation; « mais je me suis rassurée en me rappelant l'impression que ses vers m'avaient faite et me font encore. Est-ee une preuve de ne pas aimer, que de n'aimer que ce qui cst excellent? » Elle songeait aussitôt à André Chénier, dont elle avait conservé les plus admirables fragments. Son oreille avait été façonnée par leur mélodie, sa mémoire était encore toute ensoleillée par leur lumière. Elle fit partager à Chateaubriand son antipathie pour les poèmes didactiques et froids des Berchoux et des Esménard, et son enthousiasme pour les amoureuses idylles antiques dont quelques extraits prirent place dans les notes du Génie du christianisme.

Il ne faudrait pas croire que ce ne fussent qu'allées et venues à Savigny; les visiteurs n'étaient pas assez nombreux pour en troubler le calme. Une ou deux absences dans les manoirs du voisinage qui commençaient à se rouvrir, au Marais, appartenant à madame de la Briche, belle-mère du comte Molé, n'empêchaient pas Chateaubriand d'être tout à son œuvre. Il avait la merveilleuse faculté de pouvoir travailler dix ou douze heures de suite; madame de Beaumont veillait pour lui épargner tout ennui. C'est à peine si elle allait à Paris vers la fin d'août savoir des nouvelles du fils de Joubert, qui avait eu un peu de fièvre, visiter l'exposition de peinture, chercher quelques livres, particulièrement les Salons de Diderot, pour lequel elle reprit ses anciennes admirations; acheter les nouveautés et surtout recevoir de Joubert, i la veille de son départ pour Villeneuve, ses bons et gros baisers qui en valaient bien la peine par l'invariable affection dont ils étaient le naïf et respectueux témoignage.

Elle revenait vite se mettre sous le joug désiré, après avoir définitivement réussi à calmer madame ‚de Staël et à justifier Chateaubriand dans cette interminable querelle des lettres du Mercure. « Laissons maintenant, écrivait-elle, les tracasseries de ce monde qu'il ne faudrait voir qu'en perspective, seulement du rivage et comme les tempêtes, pour s'applaudir d'être à l'abri. i Ils restèrent à Savigny jusqu'en décembre. La lassitude ne venait pas. « Nous menions une vie si douce, que nous formions le projet enchanteur de la continuer. » Le Génie du christianisme s'achevait ; mais il fallait consulter les documents. La nomenclature des ouvrages que Chateaubriand voulait dévorer était longue. C'étaient l'Histoire ecclésiastique de Fleury, l'Histoire du Paraguay, par le père Charlevoix; l'Histoire de la Nouvelle-France, les Lettres édifiantes, les Missions du Levant, l'Histoire des moines, Montfaucon, d'Héricourt, etc. C'est à Joubert que madame de Beaumont s'adresse; il fournit tous les renseignements, indique le nom des libraires, le prix des volumes; il envoie même son frère Armand aux deux solitaires pour leur donner des éclaircissements plus positifs; mais ces in-folio le faisaient trembler; il aurait voulu qu'ils restassent dans la chambre, et que Chateaubriand n'en transportât rien dans ses conceptions. Joubert ne se le figurait pas écrivant une œuvre d'érudition et de théologie. « Dites-lui, - c'est à Pauline qu'il adresse ses conseils pleins de bon sens, - dites-lui qu'il en fait trop, que le public se souciera fort peu de ses-citations et beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. Il ne ressemble pas aux autres prosateurs; qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante! Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain et qui ne sont bonnes qu'à mettre en fuite les prestiges. » Le triomphe du sentiment religieux, nous n'en pouvons douter, était le vrai but des efforts de Chateaubriand ; mais Joubert croyait qu'il devait se borner à réaccoutumer la nation à regarder le christianisme avec quelque faveur, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre, à entendre ses cantiques avec quelque approbation. C'était la sa tâche; le reste appartenait à la religion. Si la poésie et a philosophie pouvaient à la fois lui ramener l'homme, elle s'en réemparerait bientôt à l'aide de ses séducteurs et de ses puissances. Le difficile était de réveiller le désir de rentrer dans ses temples : c'était ce que Chateaubriand pouvait faire.

Madame de Beaumont, à qui Joubert donnait la mission d'éclairer son compagnon de solitude, lui avait lu cette lettre en entier. Il en avait été satisfait, mais il n'entendait pas en profiter. Il s'était écrié vingt fois pendant la lecture : « C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes! Oui, je le reconnais bien. Il craint toujours que je ne cite trop. » Puis il s'était mis à rire. Les livres étaient arrivés, et il avait fait des Lettres édifiantes et des écrits des missionnaires un usage merveilleux. Il avait même su tirer parti du fatras sec et aride de l'Histoire des moines. Madame de Beaumont s'y était mortellement ennuyée. Elle trouvait une sorte de miracle dans la manière de travailler de Chateaubriand, dans ce don de rassembler des traits épars. Après avoir écrit certaines pages, il les lisait à son amie; il la faisait parfois fondre en larmes et il pleurait lui-même sans se douter que son talent fût pour quelque chose dans l'effet qu'il produisait. « Au milieu de mon ravissement, répondait-elle à Joubert, il faut que je vous avoue la crainte dont je suis tourmentée et qui ne me laisse pas un moment de repos. Il veut que son ouvrage paraisse au mois de février'au plus tard, et, d'après ce qu'il a encore à faire et surtout à refaire, s'il paraît aussitôt, je suis entièrement convaincue que ce ne peut être qu'avec de grandes imperfections et très faciles à effacer, en se donnant plus de temps. Mais la moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir, de sorte que j'ose à peine m'avouer à moi-mème toute ma crainte. »

Heureux l'écrivain, heureux l'artiste qui peut ainsi inspirer à une femme éminente et intimidée de pareilles sollicitudes ! Mais il faut achever de citer cette lettre si instructive sur l'élaboration du Génie du christianisme. Madame de Beaumont n'a qu'à y gagner.

• « Mon seul espoir ' est qu'en lui montrant ces imperfections, il se sentira, de sa propre impulsion, forcé de les faire disparaître; mais l'impatience de finir ne lui fera-t-elle pas illusion ? Je n'ai jamais mieux senti que dans cette occasion le malheur de n'avoir pas un goût plus ferme, plus sûr, plus exercé, et de manquer de cette conviction et de cette force qui entraînent. » Puis elle revient sur cette recommandation de Joubert : « Il faut cacher son savoir; » et, avec la perspicacité de son esprit délicat, elle met le doigt sur un des principaux défauts du livre : « Il a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté. Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté avec laquelle il énonce certains jugements qui demanderaient, pour ne pas effaroucher, être pré- 'sentés avec une adresse el un art infinis. A cela il

1. Lettre de madame de Beaumont (septembre 1801).

n'y a plus de remède. Ce qui me rend timide dans mes observations, c'est qu'il est réellement important pour lui que son ouvrage paraisse promptement; sans cela, j'aurais bien plus de courage, et je ne serais effrayée que de son extrême docilité. »

Cette docilité, Chateaubriand l'eut toujours ; même dans tout l'éclat de sa gloire, quand il écrivait aux Débats, Bertin l'aîné, sans le consulter et sans avoir jamais à redouter des reproches, raturait, corrigeait ses articles. Mais pourquoi donc cette hâte? pourquoi donc ce désespoir l'idée d'un retard dans la publication de son livre ?

Le Concordat était promulgué, et les cultes chrétiens rétablis dans toute l'étendue de la république française. Un Te Deum solennel avait été chanté à Notre-Dame. Bonaparte, en grand appareil, revêtu de l'habit rouge des consuls, entouré de ses généraux et commandant du regard la soumission, - suivant la parole de M. Thiers, - assistait à la cérémonie. Il avait trouvé un rapporteur comme Portalis pour rendre sa pensée politique avec la formule gouvernementale la plus achevée. Dans le parti libéral, l'opinion se bornait à désirer qu'on cessât toute persécution à l'égard des prêtres et qu'on abolit le serment civique; l'école de madame de Staël se fut contentée de la tolérance loyale et absolue1; mais le premier consul n'avait pas souci seulement des sentiments religieux, la police des cultes le préoccupait à un plus haut degré. Il avait fort approuvé ces paroles de son éminent conseiller d'État: « La multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve; » et il faisait contracter un mariage de raison entre la Révolution et l'ancienne France, représentée par le catholicisme. Chateaubriand avait le tact de l'à-propos. Il sentait qu'après l'orage qui avait emporté non seulement le culte, mais encore le sens des choses chrétiennes, la foule promettait un succès à celui qui se présenterait pour satisfaire le besoin de croire. A côté des rapports de Portalis, il fallait, pour les imaginations désaccoutumées des impressions religieuses, un peintre, un poète épris des beautés extérieures et morales du christianisme,. plus qu'un théologien. Et voilà pourquoi « il travaillait comme un nègre9».

1. Considérations sur la révolution française, par madame de. Staël. ↩

9. Lettre de madame de Beaumont du 18 septembre 1801. ↩

Joubert le poussait aussi. « Achevez, vous corrigerez i la fin. » C'est la conclusion de sa très belle lettre du 1° septembre; et, comme, dans un précédent billet, Pauline tout heureuse, ce qui n'était pas son habitude, lui parlait gaiement du degré de renommée où était arrivé un gras animal dont les grillades opimes lui étaient promises, Joubert, charmé par son enjouement, lui répond sur le même ton. « Dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches et ne veut être mangé que par vous. Venez, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher... Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. » Ces gaietés bourguignonnes lui servaient de transition pour gronder sa jeune amie, qui lisait, malgré ses défenses, les journaux hostiles à Chateaubriand et qui s'en émouvait : « Vous voulez dévorer et l'on vous a mordue; vous savez bien? Le Journal de Paris, je suis fâché que vous l'ayez su, et que vous l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez en travail. Pour Dieu, fermez i tous ces vents folliculaires les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps, il est vrai; mais ce sera du temps perdu et du bon ouvrage de moins. »

Ils travaillèrent si bien qu'à la fin de novembre le Génie du christianisme était achevé. L'épisode de René fut retouché. S'il n'avait pas de dale, nous y trouverions dans deux phrases les traces du séjour à Savigny. On se rappelle que madame de Beaumont avait un frère, jeune officier de marine, qui s'était noyé à l'ile de France. Dans la lettre d'Amélie qui commence par ces mots : « Le ciel m'est témoin, mon frère, que je donnerais mille fois ma vie... » Chateaubriand a glissé le souvenir du jeune Montmorin : « Quel besoin de vous entretenir de l'incertitude et du peu de valeur de la vie? Vous vous rappelez le jeune M..., qui fit naufrage à l'île de France? Quand vous reçûtes sa dernière lettre, quelques mois après sa mort, sa dépouille terrestre n'existait même plus. › Il est un autre point que nous n'avons pas voulu toucher encore, et que nous ne pouvons cependant, en historien fidèle, plus longtemps négliger. Chateaubriand était marié depuis dix ans, et depuis dix ans il n'avait pas revu celle qui portait son nom. Les douleurs et les misères avaient passé sur la tête de l'émigré sans qu'il y eût eu de rapprochement. En novembre 1801, il écrivait à madame de Chateaubriand ; de la réponse dépendait un voyage qu'il devait faire avec madame de Beaumont à Villeneuve. Deux chapitres réservés dans le Génie du christianisme sur deux sujets qu'elle connaissait peut-être mieux que lui, devaient être écrits sous les yeux de Joubert ; l'un sur La Bruyère, l'autre sur les solitaires du Port-Royal. La délicate tendresse de madame de Beaumont pouvait s'alarmer de la probabilité d'un voyage en Bretagne. Chateaubriand sollicitait déjà un poste diplomatique, et une réconciliation paraissait nécessaire. Madame de Beaumont était en outre en proie à une autre inquiétude. Une de ses nièces, la fille aînée de madame de la Luzerne, était gravement malade à Versailles. Son rêve de passer quelques semaines avec Chateaubriand en Bourgogne, de lui montrer les lieux qu'elle avait habités, Theil, Passy-sur-Yonne, la chaumière de Dominique Paquereau, ce rêve, « dont elle se berçait depuis trois mois, elle n'y renonçait qu'avec désespoir ». « La contrariété et l'inquiétude l'étranglaient. • Elle n'hésita pas cependant. Chateaubriand l'ayant interrogée, elle lui conseilla de suivre les voies communes. Madame de Chateaubriand vint en janvier 1802 à Paris; elle n'y resta que quelques jours et ne vécut auprès de son mari qu'à partir de 1804, après son retour d'Italie et sa démission d'envoyé plénipotentiaire au Valais. Nous lisons dans René, qui fut définitivement achevé en octobre 1801 : « Pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. •

IV

C'est ainsi que se termina le séjour à Savigny. Madame de Beaumont revint rue Neuve-du-Luxembourg plus souffrante, mais non pas guérie de son affection. La petite société se retrouva groupée autour d'elle pendant l'hiver. Les lettres de Joubert font défaut pendant toute l'année 1802; mais de nouveaux amis nous renseignent, et d'abord Chênedollé. Rentré de Suisse en 1799, après avoir rompu avec Rivarol, il avait visite Coppet et pu comparer entre elles les deux plus brillantes conversations du siècle; il s'était lié un instant avec Adrien de Lézay pendant qu'il composait sa constitution helvétique; enfin, fixé à Paris, grâce encore à l'appui de madame de Staël, qui le fit rayer de la liste des émigrés par l'intermédiaire de Talleyrand, il avait été présente à son compatriote Chateaubriand et avait subi, comme tant d'autres, sa fascination. Pendant deux ans, il le vit tous les jours, et voulut s'unir à lui par des liens plus étroits en épousant Lucile. Un autre aimable et honnête esprit, plus apprêté peut-être, mais droit et sur, avait mérité d'être introduit dans le cénacle : c'était Guéneau de Mussy. Tout ce monde distingué, ayant le même goût pour les lettres, dédaigneux des vulgarités, aimant les hauteurs, simple et ne ressemblant à personne, s'était attribué des surnoms dans l'intimité. Chateaubriand était l'illustre Corbeau, Chênedollé le Corbeau de Vire, Guéneau le petit Corbeau, Fontanes le Sanglier d'Érymanthe, madame de Staël le Léviathan, madame Vintimille Mauvais-Cœur, et enfin, la charmeresse entre toutes, madame de Beaumont, était surnommée l'Hirondelle.

Ce fut le Génie du christianisme qui occupa les premiers mois de 1802. Chateaubriand avait communiqué les premières feuilles à Lucien Bonaparte, et, dans sa préface, il faisait directement appel au premier consul : « Tout homme, dût-il perdre sa réputation d'écrivain, est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abime. » Et, après avoir cité les paroles de l'Écriture à Cyrus : • Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhoval! « Chateaubriand ajoute ces paroles : « A cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler les matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. »

Le livre parut au moment désiré. Fontanes, depuis longtemps, l'avait sonné dans le Mercure. Il avait particulièrement insisté sur la nouveauté de l'épisode de René et sur l'élévation plus continue du style. Quand le Génie du christianisme fut enfin publié, il le salua par deux articles larges, vigoureux, dignes du sujet. Le premier débute ainsi : • Cet ouvrage, longtemps attendu et commencé dans des jours d'oppression et de douleur, parait quand tous les maux se réparent et quand les persécutions finissent. » Voici la conclusion du second : « Il ne m'appartient pas de marquer le rang de cet ouvrage; mais des hommes dont je respecte l'autorité pensent que le Génie du christianisme est une production d'un caractère original que des beautés feront vivre, un monument a jamais honorable pour la main qui l'éleva et pour le commencement du XIX° siècle, qui l'a vu naître. •

Au surplus, les qualités du livre furent justement marquées dès son apparition. Nous n'exceptons de cette équité que le jugement des sectaires, et il y en a toujours. Sil est vrai qu'on en nota le défaut principal, à savoir : l'embarras du peintre aux prises avec le théologien, de telle sorte qu'on ne savait pas s'il s'agissait de la vérité du christianisme ou seulement de sa beauté, on rendit unanimement hommage, et tout d'abord, à la magie du style et à la richesse de l'imagination. Il fallut plus de temps pour s'apercevoir qu'une esthétique nouvelle était sortie de cette œuvre, que la poésie et la critique avaient été renouvelées, comme il fallut aussi les désastres de l'Empire et l'ébranlement subi par les cerveaux pour donner à l'épisode de René son véritable caractère et mettre à la mode ce tempérament de jeune blasé qui n'avait joui de rien, de jeune désespéré qui pleurait des illusions qu'il n'avait pas eues.