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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 6)

VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 6)

La comtesse Pauline de Beaumont · 23 min de lecture · p. 339–362 · chapitre 15 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous ne parlerions pas des combats qui se livrèrent autour du nom de Chateaubriand et qui le portèrent du premier bond sur le bouclier, si nous n'avions pas retrouvé, chez la pauvre Hirondelle de la rue Neuve-du-Luxembourg, les contrecoups de . l'émotion produite par les articles de Ginguené dans la Décade philosophique1. Ce n'était pas cette fois l'auteur qui était mis en cause, c'était l'homme. Ginguené était Breton; il avait connu madame de Farcy, une des sœurs de Chateaubriand; il l'avait connu lui-même, alors qu'il s'essayait dans l'Almanach des Muses. On ne put dissimuler ces attaques personnelles à madame de Beaumont; elle en fut sérieusement malade. Nous croyons intéressant de reproduire une partie de cette longue critique :

1. Décade philosophique (30 prairial, 10 et 20 messidor an X).. ↩

« Je pouvais être suspect dans l'examen qu'on attendait de moi : l'auteur est mon compatriote. J'ai eu des liaisons d'amitié avec une partie de sa famille et avec lui-même; je l'ai vu naître en quelque sorte à la société et aux lettres; même depuis son retour et malgré le bruit qui annonçait déjà son livre, je l'ai revu avec l'intérêt dû ses malheurs, à ses qualités estimables et à nos anciennes relations. On savait tout cela, mais on connaissait mon impartialité et mon indépendance. Je me suis prêté le mieux que j'ai pu à la séduction, et certes, ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été séduit. » Ginguené se demande alors si l'ouvrage est un livre • dogmatique, ou une poétique, ou un traité de philosophie morale, et, arrivant à discuter les origines du Génie du christianisme, il commente la préface où se trouve ce mot : J'ai pleuré et j'ai cru! et il dit : « L'auteur s'est-il bien rendu compte de ce • que c'est que croire? Quel rapport y a-t-il entre les croyances d'un dogme et des larmes? Quelle solidité peut-il y avoir dans une conversion ainsi opérée et que, par conséquent, d'autres larmes pouvaient détruire? Bien plus, quels étaient donc ces égarements dont le souvenir troubla les derniers jours de sa malheureuse mère? Étaient-ce ces déclarations et ces sophismes dont il s'accuse et qu'elle avait peu entendus? A quels dogmes étaient inhérents les principes de morale qu'il avait paru oublier? En lisant la lettre de son aimable sœur, dont il apprit bientôt la mort et qu'il n'a pas été seul à pleurer, quels dogmes sentit-il reprendre pour lui toute leur évidence et quelle liaison nécessaire avaient-ils avec les sentiments moraux qui reprirent en même temps sur lui tout leur empire? Je serais fâché qu'il lui fût désagréable d'être ainsi pressé de questions; mais enfin, quand on se donne pour le régénérateur de la religion et des mœurs, quand on porte aussi loin qu'il le fait une intolérance dont peut-être il ne s'est pas rendu compte, mais qui n'en existe pas moins dans son livre et dans sa doctrine, il faut commencer par scruter à fond, pour me servir de son langage, et ses reins et son cœur. » Étonnons-nous maintenant que Chateaubriand, dans ses Mémoires, ait parlé en termes sanglants de Ginguené !

Sauf un mot spirituel à Adrien de Montmorency sur le chapitre de la Virginité, madame de Staël fut bienveillante; mais Benjamin Constant, dans une lettre à Fauriel, fut très dur. Il allait jusqu'à prétendre que le style était du galimatias double . et que, dans les plus beaux passages, il y avait un mélange de mauvais goût annonçant l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi. Décidément, l'instinct de madame de Beaumont ne l'avait pas trompée; il y avait antipathie de race entre elle et l'ami de madame de Staël. En revanche, un journaliste qui devait être pour Chateaubriand, dans ses mêlées politiques de la Restauration, ce qu'avaient été Fontanes et Joubert dans ses débuts littéraires sous le Consulat, écrivit dans le Journal des Débals, à propos du Génie du christianisme, un de ses premiers et rares articles. Cet inconnu était M. Louis Bertin : « Cet ouvrage contient une pensée vraie et grande qui en fait la force et qui est cachée sous la pompe des images comme une forte poutre destinée à soutenir l'édifice, que l'artiste a taillée en colonne pour-l'orner. Cette pensée est que le christianisme a mis le beau idéal dans les arts, parce qu'il a mis le beau moral dans la société1. » Telle était la donnée du jeune rédacteur en chef. Il sortait à peine de la prison du Temple, où il avait été jeté pour un complot imaginaire, et il devait jouir bien peu de temps de sa liberté. Chateaubriand le rencontra en Italie en 1803, le remercia, et leurs cœurs se lièrent pour toute la vie.

1. Journal des Débats, (6 prairial an x). ↩

En quelques jours, la première édition était épuisée; la seconde était très corrigée et précédée d'une courte dédicace a Bonaparte. La marche du monde s'accomplissait; l'homme du destin, qui prenait le haut bout dans la race humaine, avait pensé à Chateaubriand. La phrase de sa dédicace : « Les peuples vous regardent, i avait fait plus d'impression qu'une entrevue, avait été plus puissante que la protection de madame Bacchiochi et •de Lucien. Il s'agissait de la place de premier secrétaire de l'ambassade de Rome. L'ambassadeur •était l'oncle du premier consul, le cardinal Fesch. Chateaubriand hésitait. L'abbé Émery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint, au nom du clergé, le conjurer d'accepter. Il prétend, dans ses Mémoires, qu'il aurait peut-être reculé si la pensée que le climat serait favorable à madame de Beaumont n'était venue mettre un terme à ses scrupules.

Elte suivait ces négociations avec anxiété; ses lettres à Chênedollé en portent témoignage ; elle ne pensait pas à elle. De plus en plus détachée et fidèle, à mesure qu'elle descendait les marches du tombeau, elle écrivait le 7 fructidor 1802 : « Notre ami veut attendre la décision d'une nouvelle espérance pour vous répondre. Si elle se réalisait, il n'y aurait pas la moindre apparence de fiction dans la lettre déterminante qu'il doit vous écrire; mais ne nous flattons point. S'il était vrai qu'espérer, c'est jouir, nous serions bien heureux, car nous espérons beaucoup. A la vérité, nous changeons souvent de vues, de projets et d'espérances; ils ont le bon esprit de se trouver bien de cette vie, cependant bien fatigante; je les en félicite ; mais l'Hirondelle est toujours le plus noir des corbeaux, sans en excepter celui de Vire. Cet aimable Corbeau, quoique absent, est toujours parmi nous, nous en parlons sans cesse, nous cherchons toutes les manières de le rappeler de son exil, de ne plus le laisser s'envoler. Il entre dans tous nos projets de voyage, de retraite ou de repos. »

Elle avait bien vite, on le voit, accepté pour siens les amis de Chateaubriand ; elle avait requis leur plume dans la bataille et tous l'avaient donnée, Guéncau de Mussy, au Mercure; Chênedollé, aussi au Mercure et au Journal des Débals; Bonald, au Publiciste1. Mais Chênedollé avait un degré de plus dans l'amitié de Pauline, parce qu'il avait une place à part dans le cœur de René. Il espéra un moment le faire entrer avec lui dans la carrière diplomatique; le mariage avec Lucile dépendait de ce projet. Elle était à Paris, chez madame de Beaumont, attendant un résultat. Chateaubriand avait écrit au père de Chênedollé pour le déterminer à consentir à quelques sacrifices d'argent et n'avait pas réussi. Lui-même était en ce temps-la peu décidé à partir; il recherchait quelques distractions et acceptait des invitations dans les châteaux qu'on rouvrait. Pendant une visite à la campagne, chez madame de Vintimille, vendémiaire 1802, madame de Beaumont continuait d'instruire Chênedollé de tous les incidents de la petite société : « Notre ami n'est sûr de rien. Sa destinée est plus incertaine que jamais, tout est dans le vague el tristement dans le vague; cependant, à son retour de la campagne, il vous écrira la lettre déterminante, si nécessaire pour vous tirer de cet abîme d'ennui et pour vous ramener au milieu de nous. S'il eût été sûr que vous voulussiez la lettre, quel qué fût l'état des choses, il l'aurait écrite; vous l'aurez incessamment. La correction de l'ouvrage (seconde édition du Génie du christianisme) est entièrement finie ; l'article de Fontanes a paru et surpasse nos espérances... Le petit Corbeau (Guéneau de Mussy) est parti pour la Bourgogne; l'autre Corbeau (Chateaubriand) est à la campagne avec Mauvais-Cœur (madame de Vintimille). »

1. Journal des Débats (5 messidor an X); Publiciste (14 Noréal an X); Mercure, 4 thermidor el 3 ventôse an XI). ↩

Dans cet intervalle, Delphine était publiée. En présence d'attaques injustes et parfois grossières, madame de Beaumout prit énergiquement la défense de madame de Staël. On ne saurait croire, sans les avoir lues, de quelles injures Michaud, et plus particulièrement F'ontanes, avaient salué l'apparition de ce bean livre. Aucune mesure n'avait été gardée. Traiter ainsi une femme de génie! on ne se l'expliquerait point, si l'on n'apercevait pas derrière le futur grand maître de l'Université le courtisan, celui qui ne pardonnait pas à la fille de Necker de rester l'apôtre convaincu des libertés constitutionnelles et le défenseur éloquent des idées anglaises en face du despotisme grandissant. Aucune excuse ne peut faire oublier des violences de langage et des outrages comme ceux-ci : « Delphine est si bavarde; qu'elle parle toujours la première et la dernière. Parler est pour elle le bonheur suprême. Autrefois on appelait des commères ces femmes insupportables qui veulent toujours dominer la conversation; mais, depuis que nos mœurs se sont perfectionnées, on trouve bien qu'une femme se fasse orateur dans un salon, et plus elle manque aux bienséances, aux devoirs de son sexe, plus on lui applaudit. Telle est Delphine. Ge caractère existe, et madame de Staël a pu le peindre; mais elle a eu tort de croire qu'un caractère pareil inspirerait de l'intérêt. Elle parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste. Pas de fraîcheur dans ses pensées, pas de jeunesse dans ses sentiments, point de naturel dans ses paroles; tout est exaltation ou dissertation. Lorsque Léonce est condamné à mort et qu'un quart d'heure avant d'être fusillé, il dort la tête appuyée sur les genoux de Delphine, elle parle de la beauté et du visage enchanteur de son amant. Si la décence n'arrêtait notre plume, nous couvririons d'un mépris ineffaçable ces êtres dégradés dont les passions ne peuvent être amorties par l'image de la mort. Quelle dégradation ! Et des femmes croient faire honneur leur sensibilité en vantant un pareil ouvrage ! Qu'elles y prennent garde : trop souvent, en jugeant une fiction, on révèle son propre secret. L'ouvrage, par le style, ressemble assez à une traduction d'allemand en français. Madame de Staël a livré le secret des trois caractères nés de la philosophie du xvII° siècle: le premier qui se compose d'égoïsme et d'exaltation, le second de commérages et de prétentions morales et politiques, le troisième de niaiserie et d'instruction. •

On est heureux du moins d'entendre la protestation de madame de Beaumont dans une lettre à Chênedollé : elle était impatiente de lire Delphine; est-ce qu'elle n'y retrouvait pas une partie de sa jeunesse? est-ce qu'elle n'y entendait pas l'écho de ses premières conversations? Elle emporta le roman à Luciennes; pendant l'absence de Chateaubriand, elle était allée voir madame Hocquart, qui lui rappelait les plus tendres souvenirs, celui de son frère Calixte. Mais Luciennes n'eut pas de charme pour elle; la vue que l'on découvrait du château et qui la ravissait autrefois ne l'intéresse plus. « La campagne est desséchée, el la société m'ennuie. » - Il n'y a plus qu'une société pour moi! La pauvre Hirondelle est dans une sorte d'engourdissement fort triste1. » Chateaubriand était encore absent; il était allé à Lyon poursuivre une contrefaçon du Génie du christianisme. Il voulait ensuite se rendre en Bretagne pour expliquer à madame de Chateaubriand son entrée dans la diplomatie. On n'en avait rien dit d'avance à madame de Beaumont; il prévint Chênedollé : « Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-du-Luxembourg pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra tous les deux. Jusque-là, je suis à Avignon, et je reviens en droite ligne à Paris. • Il fallait, en effet, ménager une santé de plus en plus frêle. Quelque grand que fût le courage de madame de Beaumont, les émotions la brisaient, son parler devenait plus lent; son caractère avait pris une sorte d'impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qui la rongeait.

1.. Lettre de madame de Beaumont (7 fructidor, 7 vendémiaire ↩

Chateaubriand partit pour Rome au mois de mai 1803. La société de la rue Neuve-du-Luxembourg ne battit plus que d'une aile : le dieu n'y étant plus, le temple fut déserté. Ce n'était pas cependant le plus brillant causeur, à moins qu'il ne voulût séduire. La conversation la plus abondante, la plus littéraire, la plus pittoresque, la plus fertile en citations heureuses, était celle de Fontanes. Le comte Molé causait peu et n'avait que des jugements; Joubert, quand il n'était pas seul avec un interlocuteur, était distrait; Pasquier était fin et contait à ravir; Chênedolle avait spécialement gardé souvenance d'une discussion éloquente sur Montesquieu, un soir que madame de Beaumont avait lu tout haut le dialogue de Sylla et Eucrate. Celle qui savait animer ce salon de sa haute intelligence et de sa suprême distinction était maintenant abattue et à peine résignée. Guéneau de Mussy lui ayant apporté, peu après le départ de Chateaubriand, un article du Mercure qu'elle réclamait, la dépeint dans toute sa débilité1 : « Figurez-vous un corbeau ou plutôt un butor qui aborde une hirondelle gracieuse et aérienne; mais j'étais fort de ma conscience, j'avais l'article en poche, je me souciais fort peu d'être ridicule... J'ai donc fait de fort bonnes affaires chez madame de Beaumont, et cependant, tout en changeant les illusions de terreur que j'apportais en sa présence en un véritable sentiment de reconnaissance pour ses bontés et ses manières engageantes, hélas ! je n'en ai joui qu'avec de tristes pressentiments. A mon avis, sa santé s'altère de plus en plus; je crois les sources de la vie desséchées; sa force n'est plus qu'irritation et son esprit plein de grâce ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éteindre. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-Dore, d'où, je le conjecture, elle se rendra dans le département du Tibre. »

1. Lettre à Chônedollé (2 août 1803). ↩

On lui avait fait prendre, en effet, la résolution de se soigner et de partir pour les eaux. Une sottise de Chateaubriand (le mot est d'elle) la retint encore quelques jours à Paris. Il s'était avisé, dès son arrivée à Rome, de faire visite à un prince sans États, au roi de Sardaigne, celui-là même qu'a représenté Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg. Heureusement que le cardinal Fesch était de moitié dans cette erreur diplomatique. Chateaubriand prie madame de Beaumont d'intercéder auprès de Fontanes pour qu'il le défende en haut lieu contre les attaques de ses ennemis. Elle s'adresse en toute hâte, en effet, au président du Corps législatif. Elle lui parle à la troisième personne1.

1. C'est à l'obligeance de M. Marc-Monnier que nous devons communication de cette lettre inédite. ↩

• M. de Chateaubriand, qui ne veut point accabler M. de Fontanes de ses lettres, me charge de causer avec lui d'une sottise qu'ils viennent de faire, et de le prier de les aider à la réparer. Cette sottise consiste à avoir été faire une visite au pauvre roi de Sardaigne. Il ajoute : « Je suis tombé avec le cardinal, de sorte que le mal, qui après tout n'est pas un mal, est bien peu de chose. » Je ne sais pas si on en jugera ainsi; je suis bien fâchée de partir sans avoir pu causer avec M. de Fontanes. J'espère que cette légèreté ne sera pas prise trop sérieusement, cependant je ne suis pas tranquille. M. de Chateaubriand a écrit à MM. de Talleyrand et d'Hauterive sur cette affaire. Comment l'auront-ils prise? Je demande pardon à M. de Fontanes. Je suis tellement excédée de fatigue que je ne puis relire ce griffonnage et qu'à peine j'ai la force de lui renouveler l'assurance de mes sentiments et de lui dire combien le souvenir des moments que j'ai passés avec lui me sera toujours cher. - Mont-

Morin-Beaumont

L'affaire fut arrangée. Ce ne sera pas la seule faute que commettra Chateaubriand à Rome, mais c'est le seul appel qu'il fit à l'intervention de son amie. Les premières lettres qu'il lui écrivait étaient une sorte de délire des monuments et des déserts, « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été effacée, des villes tout entières, vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines ! Le pape a une figure admirable, pâle, triste, religieuse. Toutes les tribulations de l'église sont sur son front ». Pie VII l'avait reçu avec une bonté particulière, lui avait pris la main affectueusement, l'avait appelé son cher Chateaubriand, l'avait fait asseoir près de lui et lui avait montré le Génie du christianisme ouvert sur sa table. Le grand artiste était tout entier à ses impressions, et il était prêt déjà pour sa célèbre lettre à Fontanes sur la campagne romaine.

C'était avec les plus pénibles efforts que madame de Beaumont avait pu résumer cette correspondance à Joubert; elle n'avait presque plus assez de force pour dire à ce cœur droit et pur tout ce qu'elle sentait pour lui1. Elle ne partait pas, et Joubert la pressait ; elle était excédée au point d'attendre du repos de la diligence elle-même, et déjà elle en sentait le dégoût. Joubert n'entendait aucune explication ; il exigeait qu'elle partit au plus vite, et ne lui pardonnait même pas une dernière bonne fortune toute littéraire.

1. Lettre de madame de Beaumont (juin 1803). ↩

Elle avait conservé des relations amicales avec madame de Krudner. Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg la voyait quelquefois ; c'était même dans une soirée où se trouvait Chênedollé que madame de Krudner critiquait Werther ; elle soutenait qu'il n'y avait pas de pensées, qu'il n'y avait que le mérite de la passion exprimée : « Comment! lui avait-il répondu, il n'y a point de pensées ? mais c'est une pensée continue. » Après cette soirée, madame de Beaumont était allée faire une visite d'adieux à l'ancienne amie de Suard. On était au printemps; madame de Beaumont la trouva établie dans son jardin. Près d'elle était une femme au teint bruni par le soleil, aux lèvres épaisses, à l'air commun; un peu plus loin, un vieillard qui n'avait rien de bien distingué, si ce n'est une chevelure flottante. « La petite Krudner, une véritable rose, placée entre le vieillard et sa mère, lisait avec un son de voix enchanteur le fameux roman. » C'était Bernardin de Saint-Pierre et sa femme ! Le livre était Paul et Virginie. Madame de Beaumont adressa au rival de Chateaubriand des louanges vraies et faites de bon cœur. Il les reçut fort simplement. « Je lui en sais gré, écrivait-elle; mais je ne sais pas jusqu'à quel point sa bonhomie est bonne; je suis bien aise de l'avoir vu, mais je ne désire pas le revoir1. » Il n'était pas, en effet, si bonhomme ; il se voyait en présence de l'amie de l'auteur d'Atala et il venait de lui décocher ce trait plus malicieux qu'il n'en avait l'air : « La nature ne m'a donné qu'un tout petit pinceau, tandis que M. de Chateaubriand a une brosse. »

1. Lettre de madame de Beaumont (juin 1803). ↩

Tel fut le dernier incident de la vie mondaine de madame de Beaumont. Elle n'a plus que quatre mois à vivre; nous n'avons plus qu'une lente agonie à raconter, avec quelques rayons d'un soleil d'automne. Le bonheur avait été court. Quand on a trouvé ce qu'on cherchait, on n'a pas même le temps de le dire. Elle quittait Paris le 28 juin, pour le Mont-Dore. L'obligeant M. Julien avait veille sur son départ.

Les fragments du journal à qui elle confiait ses peines secrètes nous montrent à nu l'âme de. Pauline, restée seule et obligée de se soigner, pages toutes frémissantes et qu'on ne touche qu'avec respect.

• Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d'une manière sensible : des symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus, sans que je sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès de la maladie... Comme les autres, je me livrerais « l'espérance... A l'espérance! puis-je donc désirer de vivre? Ma vie passée a été une suite de malheurs; ma vie actuelle est pleine d'agitation et de troubles : le repos de l'âme m'a fuie pour jamais.

» Ge 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de mon frère et de ma mère!

péris la dernière et la plus misérable !

Oh! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette maladie que j'avais presque la faiblesse de craindre s'est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps. Il me semble cependant que je mourrais avec joie.

Mes jours ne valent pas qu'il m'en coûte un soupir!

Personne n'a plus que moi à se plaindre de la nature. En me refusant tout, elle m'a donné le sentiment de tout ce qui me manque... Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu'il a perdu et qui n'a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d'illusion et, par conséquent, d'entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me juger et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par une extrême bonté qui n'a assez d'activité ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de mon caractère m'ôte tous les charmes. Elle me fait plus souffrir des maux d'autrui qu'elle ne me donne les moyens de les réparer. Cependant je lui dois le peu de jouissance véritable que j'ai cue dans ma vie. Je lui dois surtout de ne pas connaître l'envie, apanage si ordinaire de la médiocrité sentie. »

Quelle agitation ! quels cris désespérés! Et, dans ce désabusement, quel regret profond de l'insuffisance de la vie! Sa correspondance nous met au courant des moindres péripéties de ce long et pénible voyage. Bien qu'elle fût à demi morte, n'ayant plus ni force ni volonté, son esprit d'observation ne l'abandonne pas tout le long de cette interminable route. Des Fontainebleau, elle était tellement harassée qu'elle ne croyait pas pouvoir continuer. Les quintes de toux l'avaient reprise avec violence, et chaque passant, regardant ce pâle et doux visage, ces longs yeux creusés, s'écriait : « Madame cst bien malade! » - Elle en était impatientée. A peine au Mont-Dore, elle est prise de désespoir; les montagnes l'écrasent; le sentiment de son isolement l'obsède. Elle n'a pas trouvé de lettre de Joubert. « Je suis comme le temps sombre et maussade; pas froide cependant. Ma tristesse même prouve pour m ». « Enfin, les lettres attendues se retrouvent, et elle reprend un pou d'entrain; elle donne à son plus fidèle ami les détails de son voyage, du traitement qu'elle suit, accusant son médecin et maudissant ses lenteurs. Lorsqu'elle se sentait de l'irritation, elle s'étendait sur son lit et comptait les solives du plancher. « Cette aptitude à l'imbécillité, écrit-elle å Joubert, serait assez triste; elle n'a pas été assez forte pour me faire supporter votre silence sans murmure; vous avez vu mon chagrin, et, si vous saviez ce que c'est que de se trouver seule, malade, au milieu d'indifférents et dans un pays perdu, vous me pardonneriez1! » Il n'y a pas jusqu'à madame Joubert à qui elle n'adresse ses plaintes sur un silence dont les courriers de la poste étaient seuls coupables; et, sans vouloir y toucher, sa fine plume dessine en courant, malgré la souffrance, tantôt un portrait, celui de madame Saint-Germain, sa dévouée femme de chambre, et tantôt un coin de paysage : « J'ai ces maudites montagnes sur le nez ou plutôt sur la poitrine; elles m'oppressent véritablement et je n'ai d'autre plaisir dans mes promenades solitaires qu'à les déranger, à les empiler,— enfin à me faire jour quelque part. La Dordogne va son train, s'échappant de partout; elle court très vite pour fuir ce vilain pays. Elle est limpide et vive, mais elle est toute nue, sans rivage et sans arbres. »

1. Lettres de madame de Beaumont des 20, 23 et 26 août 1803. ↩

Ces lettres rassuraient-elles Joubert? Il lui étai? encore impossible de croire que la vivacité qui animait son amie avec une force si constante ne tint pas i un principe de vie parfaitement conservé. Il fallait surtout faire reposer l'âme. Elle avait tellement lassé et surmené l'enveloppe qui la couvrait ! Pour faire reprendre courage & Pauline1, Joubert lui citait des moribonds qui étaient devenus septuagénaires; il lui parlait d'un M. Chazal, ancien conseiller au parlement, vieillard spirituel et gai, qui prétendait que, pour vivre longtemps et se donner le temps de guérir, il fallait constamment se tenir' en appétit; il lui parlait d'une vieille religieuse qui supportait ses quatre-vingts ans avec un verre d'eau rougie et un peu de café au lait pris le matin; il lui parlait surtout de l'incurable fidélité avec laquelle elle était chérie dans un petit coin de terre, à Villeneuve; et c'était le meilleur argument pour l'engager a vivre couchée et à compter les solives souvent.

1. Lettres de Joubert des 26 juillet el 23 août 1803. ↩

Le chagrin inondait son cœur. Elle ne disait pas à Joubert la douleur qui la dévorait; elle la confiait à son journal, quand elle était rentrée dans sa chambre d'auberge : « Mont-d'Or. J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques détails, mais l'ennui me fait tomber la plume des mains. Tout ce que ma position a d'amer et de pénible se changerait en bonheur si j'étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois. Quand j'aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul terme qu'ils puissent avoir, je ne l'emploierais pas. Ce serait. aller contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une blessure trop douloureuse dans l'âme que j'ai jugée digne de m'appuyer dans mes maux. Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi rigoureux qu'indispensable. Charlotte Corday prétend qu'il n'y a pas de dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu'il n'en a coûté de peine à s'y décider; mais elle allait mourir et je puis vivre encore longtemps. Que deviendrai-je? Ou me cacher ? Quel tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer ? Quelle puissance en murera la porte ? L'éloigner en silence, me laisser oublier, m'ensevelir pour jamais, tel est le devoir qui m'est imposé et que j'espère avoir le courage d'accomplir. » La conscience de ses sacrifices, de ses luttes intérieures, lui revenait dans son abandon. Elle ne se sentait pas aimée par Chateaubriand, qu'elle avait jugé pourtant digne d'elle.

Il était cependant exact dans sa correspondance. Tantôt tristes, mécontentes, tantôt gaies et d'une inconcevable folie, tantôt pleines d'une admiration communicative pour les monuments de Rome, ses lettres étaient toujours originales. Joubert la réconfortait, et René la troublait. Inquiet, susceptible, prêt à la moindre contrariété à abandonner la carrière diplomatique, il donnait à madame de Beaumont des angoisses que souvent il ne partageait pas. Dès son arrivée au Mont-d'Or, le 9 août, transmettant à Chênedollé une lettre de Chateaubriand, elle ne cachait pas son affliction de ses projets absolument déraisonnables, et elle laissait aller ces mots touchants par leur poétique faiblesse : « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit, tant je souffre d'ailleurs, tant je suis anéantie ! » Le secrétaire d'ambassade était en ce moment au plus mal avec son ambassadeur. Le cardinal Fesch haussait les épaules quand il apercevait sa signature. L'aventure de la visite au roi abdicataire de Sardaigne avait été exploitée; on dénonçait de Rome Paris les inconséquences de René. Il suppliait, dans ses lettres, Fontanes et madame Biacciochi de l'arracher aux honneurs. Son imagination l'entraînant, il parlait de passer en Grèce, de s'enfermer trois mois avec les moines du mont Athos pour apprendre le grec; puis, rentré à Paris, il s'ensevelirait dans quelque hutte, sur les coteaux de Marly. « J'aurais vu, continue- 1-il, tout ce qu'un honnête homme peut.à peu près désirer de voir, les déserts américains, les ruines de Rome et de la Grèce, le commencement des mœurs orientales ou asiatiques; j'aurais joui à peu ' près de tous les succès littéraires qu'un homme peut attendre pendant sa vie, et j'en connaîtrais la valeur. J'aurais connu un peu les divers états de la vie, les camps et la politique, la cour et la ville, le malheur et ce qu'on appelle la prospérité. Il ne me manquera rien pour être un sage1. » Et madame de Beaumont, où est-elle dans tout ce développement oratoire? Son nom arrive pour achever la tirade : « Si je la perds, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. »

1. Lettre de Chateaubriand à Guéneau de Mussy (31 août 1803). ↩