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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont III. Jeunesse de Pauline de Montmorin, son éducation, son mariage (suite 2)

III. Jeunesse de Pauline de Montmorin, son éducation, son mariage (suite 2)

La comtesse Pauline de Beaumont · 22 min de lecture · p. 54–77 · chapitre 4 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Madame de Beaumont apportait dans ce monde une insatiable curiosité intellectuelle. Ceux qui l'ont vue faisant les honneurs des soirées de son père, ou bien étant de service à la cour, dépeignent dans ces années sa personne comme alliant la vivacité a la tristesse, une spirituelle pétulance à la mélancolie et une absence de fadeur qui attestait la vigueur saine du dedans. Etle n'avait pas encore ce parler lent que les souffrances devaient lui apporter. Dans le rayonnement de ses vingt ans, elle inspirait plus de sympathies que de flammes, et, dans ce temps où l'on disait tout parce qu'on acceptait tout, nous ne rencontrons sur elle aucune médisance. Seule, la Correspondance secrète mentionne des • liaisons intimes de madame de Beaumont avec un aimable abbé. Celui qui est ainsi désigné avait été présenté à M. de Montmorin par un autre abbé non moins célèbre, M. de Talleyrand-Périgord; et il devait, deux années plus tard, lors de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, lui servir d'assistant a la célébration de la messe du Champ-de-Mars. C'était un conseiller clerc à la troisième chambre des enquêtes du parlement de Paris, âgé de trente-cinq ans à peine, fort ambitieux et remuant, lancé de bonne heure par l'économiste Panchaud dans l'étude des sciences politiques et financières. On l'appelait l'abbé Louis en attendant qu'il devînt baron. Il était très avant dans la confiance de M. de Montmorin. Comme l'abbé possédait à un haut degré, avec une forte éducation ecclésiastique, l'esprit d'observation, comme il était l'ami d'Adrien Duport, son collègue au Parlement, il s'était affilié à une société très connue, la société des Trente, qui a devancé par ses projets la Déclaration des droits de l'homme. Sans fortune, il ménageait avec soin ses amitiés, se faisant des protecteurs dans tous les partis et professant cependant la plus rigoureuse fidélité dans ses liaisons1. « Mettant beaucoup de suite dans cette manière d'agir, écrivait la Marck au comte de Mercy-Argenteau, il est parvenu à se faire regarder par les partis opposés comme un homme d'une discrétion et d'une sûreté toute épreuve. Dans ce moment, par exemple, il est à la fois l'ami intime de l'abbé de Montesquiou et de Duport, qui se haïssent cordialement, et il leur inspire à l'un et a l'autre une égale confiance. Trompe-t-il l'un et l'autre? Non; mais il a des besoins et un but, et, dans son propre intérêt, il est fidèle à tous les deux. »

1. Correspondance de Mirabeau el de M. de la Marck. ↩

On ne saurait mieux dire. Le comte de la Marck voyait alors l'abbé Louis fréquemment. Leurs rapports se multiplièrent quand l'abbé connut ceux de Mirabeau avec Montmorin. Chargé par ce dernier d'une mission auprès de Joseph II, il fut en même temps prié par la reine, en avril 1791, de porter a Vienne une cassette contenant ses diamants. A son retour d'Autriche, Montmorin l'avait nommé ministre de France en Danemark; mais il ne put même pas se rendre à son poste et il émigra en Angleterre. madame de Beaumont, après le 18 brumaire, le retrouva à Paris; il était parvenu, grâce au général Suchet, a obtenir la direction de la comptabilité au ministère de la guerre. Une parole de madame de Beaumont nous éclaire plus sur la nature de leurs relations durant le ministère de M. de Montmorin que toutes les correspondances anonymes. « Avez-vous vu Louis? demandait un jour, en 1802, M. Molé dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg. - Il a sa fortune à refaire, » se contenta de répondre en souriant madame de Beaumont. Personne n'ignore ce que la destinée réservait à l'habileté et à la science financière de M. Louis. En attendant les événements, il devenait un des familiers de l'hôtel Montmorin et n'était alors qu'obséquieux et empressé.

Les vrais amis de Pauline de Beaumont, en ce temps-là, furent François de Pange et les Trudaine. Par eux, elle connut successivement Suard, madame de Krudner, André Chénier, jusqu'à ce que, M. Necker étant devenu le collègue de son père, elle s'approchât de la brillante ambassadrice de Suède, madame de Staël.

Il n'y eut jamais en France, si ce n'est i la fin de la Restauration, une plus forte génération, d'une éducation plus accomplie, d'une intelligence plus mûre et mieux préparée à de grands événements, que cette génération de jeunes gens appartenant aux familles parlementaires, à l'armée, à la finance, à la haute bourgeoisie et atteignant à peine trente ans en 1789. Au premier rang de cette phalange, marchaient François de Pange et deux conseillers au Parlement, de vingt-six à vingt-huit ans à peine, qu'on appelait à Paris, au dire de Mercier, les aimables et généreux Trudaine. Hospitaliers dans leur somptueux hôtel de la place Louis XV, possesseurs presque aux portes de Paris de cette belle terre de Montigny, connue de tous les philosophes du xvII siècle, ils ne faisaient que continuer, en protégeant les lettres et les arts, les traditions de leur père et surtout de leur illustre aïeul.

Leur arrière-grand-père1, successivement intendant de Lyon, de Dijon, et conseiller d'État, beau-frère du chancelier Voisin, d'une probité rigide, honoré de la confiance de Louis XIV, s'était marié, en 1700, avec mademoiselle de la Sablière, petite-fille de l'amie de Lafontaine. Il avait eu de son mariage cinq enfants, dont un seul survécut. Ce fils, qui porta très haut le nom de la famille, était conseiller au Parlement à vingt et un ans. Sur les instances du cardinal Fleury et de d'Aguesseau, il acheta une charge de maître des requêtes et fut nommé intendant d'Auvergne. Il conserva ce poste cinq années, et ce fut dans ses nouvelles fonctions que ses talents commencèrent à se développer. Il avait à peine trente ans. L'Auvergne lui doit les routes entre la plaine et la montagne. Nul doute qu'à cette époque n'aient commencé les relations affectueuses avec les Montmorin, seigneurs influents de la province.

1. Journal de Barbier, juillet 1720. Saint-Simon, t. ALIV, Éloge de Condorcet. ↩

En 1734, le cardinal Fleury lui proposa la charge d'intendant des finances avec le département du domaine; mais il n'eut une véritable occasion de faire connaître et la fermeté de son caractère et l'étendue de ses lumières que lorsque le contrôleur général Orry lui confia la direction des ponts et chaussées. Trudaine conduisit ce département pendant trente ans. Par l'étendue de ses projets, par la suite qu'il mit dans les détails et l'économie avec laquelle il dirigea les travaux, il sut, a dit Condorcet, mériter l'estime de la nation. Enfin le roi l'obligea de se charger aussi de la direction du commerce, lorsque le titulaire, M. Rouillé, fut appelé aux fonctions de secrétaire d'État de la marine.

L'industrie nationale, particulièrement celle de l'ameublement sous toutes ses formes, prenait en France un essor considérable. Les idées économiques s'éveillaient; l'école des physiocrates grandissait en influence et semait des idées. M. de Tru daine était porté vers les doctrines de liberté commerciale; lié avec M. de Machault, il s'inspirait des vues originales et vigoureuses de cet éminent esprit. Tout autre eût été écrasé par un travail surhumain; il y suffisait en allant se reposer fréquemment à Montigny, y donnant l'hospitalité toutes les célébrités à la mode, étant l'ami à la fois de madame Du Deffand et de madame Geoffrin et correspondant de Voltaire. Les Mémoires de l'abbé Morellet abondent en détails pleins d'intérêt sur ce grand-père des deux jeunes amis de madame de Beaumont. Mais rien ne vaut le témoignage du patriarche de Ferney1. Il écrivait, le 15 janvier 1761, à madame Du Deffand : « M. de Trudaine ne sait ce qu'il dit, quand il prétend que je me porte bien; mais en vérité c'est la seule chose sur laquelle il se trompe: je n'ai jamais connu d'esprit plus juste et plus aimable; je suis enchanté qu'il soit de votre cour et je voudrais qu'on ne vous l'enlevât que pour le faire mon intendant, car j'ai grand besoin d'un intendant qui m'aime. »

1. Correspondance de Voltaire, 1761, 1765. - Correspondance de madame du Deffand, édition Saint-Aulaire. - Correspondance de Diderot avec mademoiselle Voland. ↩

Au moment de mourir, son fils, dans l'excès de l'affection, recevant ses derniers adieux, crut devoir l'informer de l'intérêt universel qu'on lui avait marqué sur son état, de l'estime et de la considération dont il jouissait. M. de Trudaine l'écoutait avec une douce satisfaction peinte dans ses yeux; ensuite le regardant avec attendrissement : « Eh bien, mon ami, lui ‹it-il, je te lègue tout cela.i Il avait été élu en 1743 de l'Académie des sciences. Il avait, en 1754, donné sa démission pour que son fils le remplaçât; mais le roi, du consentement de l'Académie elle-mème, permit au père d'y conserver séance et voix délibérative.

C'est ce Trudaine à qui Louis XV avait accordé la survivance des charges et titres paternels, qui est plus particulièrement connu au xvi siècle sous le nom de Montigny. Il était né en 1733 à Clermont-Ferrand, pendant que Daniel Trudaine était intendant de la province. Clairault avait été son maître de mathématiques et de physique; il était donc préparé par une forte et complète éducation, quand il entra au conseil des finances et à celui du commerce. Il pria le roi de lui permettre de ne pas toucher les appointements de sa place. « On me demande si rarement de pareilles graces, répondit Louis XV, que, pour la singularité du fait, je ne veux pas vous refuser. » Il était des samedis de madame Du Defland, s'était pris d'une belle passion pour Diderot; enfin il allait à Chanteloup. « Je soupais hier avec M. de Montigny (17 juillet 1767), écrivait l'amie d'Horace Walpole à la duchesse de Choiseul; il me demanda si vous étiez contente des soins et de l'empressement qu'il avait pour les choses qui pouvaient vous être agréables. Je fus prise un peu au dépourvu. Je suis comme feu Nolé, je n'ai pas de monde, c'est-à-dire pas de présence d'esprit, pas d'a-propos. Je lui dis seulement que nous avions parlé plusieurs fois de lui, que vous l'estimiez infiniment. Il enfila votre éloge, me dit tout le bien que vous faisiez à Chanteloup; c'est un homme bon, vrai et simple, fort occupé de faire le bien, point ambitieux et qui, à ce qu'on dit, a beaucoup de capacité. Je vous ai dit que je lui avais de l'obligation. C'est le moyen de m'acquitter envers lui, si vous voulez bien lui faire entendre que vous lui en savez gré et que vous partagez ma reconnaissance. » - « J'aime M. de Montigny à la folie, répondait la duchesse de Choiseul ; je ne vous en ai pas parlé, parce que je ne parle pas de mes affaires; mais je voudrais qu'il pût lui revenir de toutes parts combien je suis sensible à toutes ses honnêtetés pour moi. » Madame Du Dellaad, très jalouse de ses amitiés à travers ses habituelles sécheresses, comptait sur ses doigts les vrais fidèles de Chanteloup, et garantissait, dans une autre lettre, Trudaine de Montigny comme étant du nombre des croyants. Il en fournit une preuve éclatante en consentant à donner, devant ce monde choisi, lecture d'une comédie en trois actes intitulée le Jaloux puni. Il l'avait composée à l'age de vingt-six ans, et la pièce, à son apparition, fit du bruit. Colle, dans son journal (mars 1764), n'avait-il pas écrit : « Je regarde cette pièce faite à cet âge comme un phénomène et un miracle. Tous les caractères en sont dans la nature, finement et profondément aperçus. Le dialogue est d'un caractère et d'une vérité que Molière lui-même ne désavouerait pas. L'intrigue est bien liée, les scènes bien enchaînées et filées avec un art admirable. Si M. de Montigny n'avait pas une place distinguée et des occupations sérieuses et qu'il eût été dans le cas de se livrer tout entier e faire des comédies, j'ose dire qu'il aurait un rang bien proche de celui de Molière, s'il ne lui eût pas disputé le sien quelquefois. » Il est vrai que Collé corrigea plus tard cet éloge, craignant avec juste raison d'avoir porté trop loin son enthousiasmeșme, mais insistant encore sur le talent que celte comédie décelait.

Étant ainsi doué, Trudaine de Montigny constituait facilement autour de lui un salon. Il y fut aidé par sa femme, mademoiselle de Fourqueux, fille du conseiller d'État, un instant contrôleur général des finances, avant le second ministère de Necker. Madame Trudaine avait de l'esprit, du goût, un grand fonds de sensibilité, avec un peu d'affectation; elle se livrait aisément et souvent avait été dupe de son excellente nature. Elle avait tous les soins imaginables pour rendre sa maison agréable et y attirer la meilleure compagnie de Paris. Deux grands diners par semaine et un souper tous les soirs lui assuraient une société intéressante. Gentilshommes, gens de lettres, la robe et la finance, tous s'y trouvaient rapprochés par la politesse et le talent. Quoique gracieuse, la maîtresse du logis parlait peu; elle savait écouter. D'une santé délicate, couchée sur un canapé, elle recevait une révérence, un compliment de la foule qui entrait, et lui laissait toute liberté. Chacun s'empressait de s'informer des nouvelles du jour, de la question qui agitait tout Paris, puis sortait comme d'un cercle. Il arrivait même que madame de Montigny fut obligée de garder la chambre. Sa maison n'en restait pas moins ouverte; on venait y souper et l'on s'en retournait sans l'avoir vue. « Il y a dix ans, s'écriait un jour devant un de ses familiers la pauvre femme, ennuyée enfin d'être la victime de sa complaisance et de ses aménités, il y a dix ans que je prends de la peine pour rendre ma maison agréable et me faire des amis; aux égards et à l'intérêt qu'on fait voir pour moi, voyez comme j'ai bien réussi. » Voilà où conduisaient la représentation à outrance et le vide de la mondanité poussée à l'excès !

Engouée de l'Émile, dont elle sentait les beautés, madame de Montigny était parvenue, à force de cajoleries, à apprivoiser la misanthropie de Rousseau et à l'attirer chez elle; il y venait dîner, mais en petit comité. Morellet était un jour du nombre des convives. Voilà Rousseau qui devient sérieux et froid et lui tourne le dos. Il s'était imaginé que Morellet avait écrit pour l'archevêque de Toulouse, parlant au nom de l'assemblée du clergé, une instruction pastorale ou il était fort maltraité. Vainement l'abbé, instruit de la cause de l'irritation, fournit dans l'entrevue suivante des dénégations positives; Rousseau s'excusa, se rétracta même ; mais l'impression reçue ne s'effaça point, et madame Trudaine de Montigny ne le revit plus.

Le maître de la maison1, qu'on désignait familièrement sous le sobriquet de « garçon philosophe », était, à cause de ses relations, tracassé par le premier ministre. Il n'y avait pas de déboire qu'on ne lui fit essuyer pour le forcer à quitter le département des finances. Les Mémoires d'Augeard nous apprennent par quel procédé Trudaine de Montigny reconquit les faveurs du'duc d'Aiguillon. Après avoir été son ennemi, il le porta à la plus haute estime et engagea même le roi et toute la cour à assister à l'inauguration du pont de Neuilly pour faire honneur à la famille Trudaine.

1. Mémoires d'Augeard. Dutens, Mémolres d'un voyageur qui se repose. Mémoires de l'abbé Morellet. ↩

Deux événements qui eurent alors du retentissement ne contribuèrent pas moins à le populariser dans le parti des philosophes et des économistes. Associé aux idées de Turgot1, convaincu que, pour le développement de la richesse nationale, le moment était venu de briser les douanes provinciales, dépassant son siècle par la conception de la liberté commerciale, Trudaine de Montigny utilisait la pluie de Morellet, qu'il avait attaché à son cabinet. L'introduction et l'usage des toiles étrangères étaient prohibés sous les peines les plus sévères. On inquiétait les citoyens jusque dans la capitale par des visites domiciliaires; on dépouillait les femmes à l'entrée des villes. Toutes les tyrannies fiscales étaient employées pour empêcher ce genre d'industrie importée de s'établir. On envoyait nombre d'hommes aux galères pour une pièce de toile. Les fabricants et les chambres de commerce du royaume avaient presque tous voté contre la liberté. Trudaine de Montigny fit publier par l'abbé Morellet une brochure intitulée : Avantages de la fabrication et de l'usage des toiles peintes en France, et put obtenir un arrêt favorable du conseil.

1. Corresponilance de l'abbé Galiani, février, avril, décembre ↩

En 1762, avait paru le mémoire sur son projet favori, le reculement des barrières et l'abolition des droits intérieurs. L'affaire ne put pas être jugée, il fallut la main puissante de la Constituante pour la trancher. Mais l'édit de 1764 sur la libre exportation des blés fut l'acte mémorable du ministère de M. de Montigny. Les meilleures raisons ne purent cependant tenir devant les étincelants Dialogues de l'abbé Galiani. On sait quel en fut le succès : les femmes du monde se les disputaient, comme les Petites Lettres, un siècle auparavant. La verve spirituelle avait tout entraîné et tout gagné, jusqu'à Voltaire, qui écrivait à d'Argental : « O le plaisant homme! ô le diable de corps! On n'a jamais eu plus gaiement raison. Cet homme-là ferait rire la grand' chambre; mais je ne sais s'il viendrait à bout de l'instruire. » Vainement Morellet obéit-il à l'invitation de réfuter les Dialogues; il avait suffi aux rieurs de l'entendre surnommer l'abbé Panurge pour lui donner tort; que pouvait un gros livre de didactique contre ces flèches légères, acérées et vibrantes ?

M. de Montigny avait été plus heureux dans l'aide qu'il avait prêtée à l'affranchissement du pays de Ger, anéanti sous le poids d'impôts écrasants. Voltaire avait demandé à Turgot que les marchandises y arrivassent de Marseille avec la même exemption de droits dont jouissait Genève. Trudaine de Montigny voulait faire mieux encore : il pensait que les impôts établis sur la consommation et le commerce étaient contraires aux intérêts de la nation; il désirait trouver une province où il pût faire un essai de ses principes. Il avait vu le pays de Gex en allant à Ferney et il avait proposé à Voltaire une contribution unique établie du consentement des habitants et remplaçant la multiplicité des taxes. « Mes petits-enfants, répondait le patriarche, s'assembleront lundi 11 décembre; je m'y trouverai, moi qui n'y vais jamais. J'y verrai quel ques curés qui représentent le premier ordre de la France et qui regardent comme un péché mortel l'assujettissement de payer 30,000 francs à la ferme générale. Ils auront beau dire que les publicains sont maudits dans l'Évangile. Je leur dirai qu'il faut vous bénir et que vous êtes le maître auquel les publicains et eux doivent obéissance. Je leur remontrerai qu'il faut accepter votre édit purement et simplement, comme on acceptait la bulle. » La réforme réussit en effet.

Par une conséquence des mêmes principes, Trudaine pensait que plus une denrée est nécessaire et le besoin de cette denrée général et pressant, plus aussi le commerce en doit être libre. Il ne put réussir à convaincre les intérêts peu éclairés de son temps. S'il eût vécu jusqu'en 89, il eût augmenté le groupe des Mounier, des Malouet, des Montmorin; il les eût suivis dans leur dévouement et dans leur résistance.

La mort frappa M. de Trudaine encore jeune. Lorsqu'en 1787, la place d'intendant des finances fut supprimée, il s'était retiré dans sa campagne de Montigny, sans accepter le poste de contrôleur général qu'on lui offrait. Il y faisait jouer la comédie. Mademoiselle Clairon était venue déclamer le songe d'Athalie et le rôle de Viriate dans Sertorius, qu'on disait être son triomphe. Dans une lettre à madame de Choiseul, la marquise Du Deffand raconte comment M. de Trudaine fut enlevé à l'affection des siens : « Vous serez bien surprise en apprenant la mort de M. de Trudaine; elle a été aussi imprévue et aussi prompte que celle de la maréchale de Fitz-James. Lundi, il se portait comme à son ordinaire; depuis quelque temps, il se plaignait de sentir des barres dans l'estomac, il prenait du lait de chèvre qui ne passait pas bien. Le mardi, il alla se promener en voiture. Il en descendit, voulant faire quelques tours à pied. Se trouvant trop faible, il fit feu de chemin et remonta en carrosse. A peine y fut-il entré, qu'il tomba sans connaissance sur ceux qui étaient avec lui. On le ramena bien vite, on le fit saigner. Le sang vint bien et soudain il mourut. Je ne sais quelles gens étaient avec lui. » Ces gens étaient madame de Saint-Maur, qui n'avait, racontent les mauvaises langues, que l'esprit qu'on lui prêtait, madame la présidente Belot des Mesnières et M. Saurin. « Je vous sais bien gré, écrivait Voltaire à la vieille aveugle, de regretter M. de Trudaine; c'était le seul homme d'État sur qui je pouvais compter1. » Il n'y avait en France aucun parti qui n'en parlât avec vénération.

1. Mémoires de Soulavie, t. IV. ↩

Deux fils lui survécurent, tous les deux d'une rare distinction et d'un caractère plus rare encore. L'aîné avait, comme son père, pris le nom de Montigny; le second, celui de leur aïeule, madame de la Sablière. Ils avaient l'un pour l'autre l'affection la plus touchante et ne voulurent jamais se quitter. Aussi le plus âgé seul se maria; il épousa mademoiselle de Courbeton. Le plus jeune, mieux doué, était poète et musicien; tous les deux n'avaient pas dépassé l'âge des illusions quand la Révolution éclata. Ils siégeaient à la chambre des enquêtes du Parlement et remplissaient avec honneur les devoirs de leur charge. Ils étaient heureux de vivre et ils croyaient la bonté des hommes!

François de Pange et le monde de madame de Beaumont

à l'ouverture des états généraux.

Ce fut le chevalier François de Pange qui présenta les frères Trudaine à madame de Beaumont. Ils devinrent les habitués de son cercle intime; ils initièrent cette âme ardente et deja attristée au culte des lettres. François de Pange avait beaucoup fait pour l'ouvrir; sa parenté lui avait donné des droits. Ils étaient, en effet, cousins par alliance. A défaut d'alliance, ils étaient attirés par des affinités de nature1. Leur santé était extrêmement délicate et donnait u son de leur voix l'émotion fréquente que leur cœur recevait des événements considérables qui se passaient sous leurs yeux. François de Pange était l'un des esprits les plus courageux, les plus éclairés, les plus polis parmi cette société d'élite. Il avait dans les manières et dans le langage cette finesse et cette grâce qui prouvent à la fois l'habitude des affections douces et celle des idées précises. Il ne disait, suivant le mot de Rœderer, que des choses dignes d'être écrites et il n'écrivait que des choses dignes d'être faites. Il avait vingt-trois ans en 1787, et déjà, à l'ingénuité et à l'exquise sensibilité de son âme, il joignait un savoir étendu et la maturité du jugement. Il était tout entier de son époque par son optimisme expansif. C'était déjà l'homme qui, après avoir fait partie de la Société de 1789 et du club des Feuillants, devait être le collaborateur du Journal de Paris et livrer, avec quelques écrivains intrépides, du mois de janvier au mois d'août 1792, des batailles désespérées, dont leur vie était tous les matins l'enjeu, pour la défense des lois et des libertés publiques.

1. Essais de mémoires sur M. Suard. ↩

Avec de tels dons, une si grande hauteur de cœur, il ne faut pas s'étonner de son influence sur des jeunes gens enthousiastes qui croyaient que la Révolution était grosse des destinées du monde. Par sa sagesse, par son tempérament à la Vauvenargues, de Pange s'en détachait et restait lui-même. S'il n'avait eu, comme tous les hommes de cette fin du xvII® siècle, une passion profonde que ses amis respectaient, nul doute qu'une sympathie plus intime ne l'eût uni à madame de Beaumont. Il la voyait tous les jours, il l'accompagnait dans le monde, ils aimaient les mêmes choses; mais François de Pange avait pour une autre de ses cousines, madame Louise Mégret de Serilly, une affection partagée que le tribunal révolutionnaire faillit à jamais briser, mais qui se renoua après thermidor et trouva enfin dans une union trop courte de suprêmes félicités. C'est d'elle que parlait André Chénier lorsque, enviant à son ami,

Nourri du lait secret des antiques doctrines, Un bien modique et sûr qui fait la liberté, il lui rappelle ses rêves, ses goûts de solitude et des bois,

Le banquet des amis et quelquefois. les soirs, Le baiser jeune et frais d'une blanche aux yeux noirs.

C'est André Chénier qui fut, en effet, le chantre de ce monde élégant, voluptueux, instruit, distingué, ouvert à toutes les idées et à toutes les passions généreuses. Qu'on relise les élégies et les épîtres; à côté de Camille et de Fanny, les noms des deux Trudaine et de François de Pange, sont toujours dans sa bouche.

Ce sont les confidents de ses jeunes mystères.

Ils avaient été élevés ensemble au collège de Navarre; leurs vacances se passaient sous les ombrages de Montigny; la, François de Pange avait essayé de rimer : « Tu naquis rossignol, » lui disait Chénier; mais il avait été trop tôt fugitif des « neuf sœurs »;

De son cœur presque enfant la mûre expérience l'entraînait vers l'histoire; il n'était pas, comme ses aimables compagnons, des soupers de la Reynière et de Lycoris; le désir du savoir, la passion de l'universalité, le consumaient. Aucun ami cepen-. dant ne prêtait une oreille plus attentive et plus charmée aux vers d'André ; personne aussi n'avait mieux compris ce qu'il y avait de viril dans cette âme à la fois tendre et romaine.

L'amicale douceur de leurs chers entretiens ne fut jamais remplacée; aussi le poète a-t-il attaché son nom chéri, dans le livre de la postérité, avec un clou d'or.

Lorsque les dures nécessités de la vie, son pesant esclavage, forcèrent André Chénier à entrer dans la carrière diplomatique, ce fut madame de Beaumont qui le recommanda à son père. M. de Montmorin l'attacha a l'ambassade d'Angleterre. On sait quels liens étroits unissaient la famille du ministre des affaires étrangères à celle de la Luzerne. L'ambassadeur de France à Londres était l'oncle de Victoire de Montmorin, qui avait épousé le fils du ministre de la marine.

Pendant les deux années de séjour de Chénier en Angleterre, les relations mondaines de madame de Beaumont s'étendirent en dehors de son premier cercle. L'entrée de Necker au ministère de 1788 facilita cette transformation. C'est de cette époque que datent les rapports affectueux avec madame de Staël. Tout entière alors à ses devoirs d'ambassadrice, elle avait accepté la tâche de rendre un compte exact et régulier de ce qui se passait à la cour. - Elle avait déjà un salon à elle, ou, bien avant Benjamin Constant, M. de Guibert régnait, puis le comte Louis de Narbonne. Frappée de l'intelligence de madame de Beaumont, du sérieux et de la sûreté de son commerce, elle aimait à consulter son goût délicat sur ses premières productions. Par sa verve raisonneuse et expansive, par son éducation protestante et genevoise, elle brisait le cadre de l'ancien monde. Elle était presque une moderne. La société française lui paraissait à de certains égards trop civilisée ; elle était étonnée de voir la vanté occuper seule toutes les places l'homme ne vivre que pour faire effet autour de lui, pour exciter l'envie qu'il ressentait à son tour. « Ce besoin de réussir, comme elle l'a écrit, cette crainte de déplaire altérait, exagérait souvent les vrais principes du goût. Chaque jour, on mettait plus de subtilité dans les règles de la politesse. L'aisance des manières existait sans l'abandon des sentiments; la politesse classait au lieu de réunir. Il fallait et parler et se taire comme les autres, connaître les usages pour ne rien inventer, ne rien hasarder; et c'était en imitant longtemps les manières reçues qu'on acquérait enfin le droit de prétendre à une réputation1. • Une révolution se préparait dans la manière de vivre. On commençait à pérorer plus qu'à causer, et des divisions qui ne s'étaient jamais produites allaient enlever à la France cet art particulier, composé de sous-entendus, de nuances et de quiétude.

1. Madame de Staël, De la Littérature dans ses rapports avec les institutions sociales. ↩

Appelée à vivre aux confins de deux mondes séparés en quelques mois par un abîme, madame de Beaumont écoutait tout; elle n'était indifférente à rien. M. Suard, qui l'avait rencontrée, l'ayant jugée aussi spirituelle qu'aimable, François de Pange, un des habitués de la maison, l'avait présentée, et l'on mit plus que de l'empressement à la recevoir. Elle s'y plut beaucoup, et son esprit prompt et solide formait un saisissant contraste avec son enveloppe maladive. C'est alors que Rulhière fit graver pour elle un cachet qui représentait un chêne avec celte devise : « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle. » Plus tard, durant sa lente agonie, elle avait adopté un cachet égyptien en caractères arabes, avec cette inscription. « Sa puissance ne saurait subir ni destruction ni diminution. • Voulait-elle parler de Dieu ? voulait-elle, au contraire, parler d'une affection qui alors l'absorbait tout entière ?