Avant-propos
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si la haute société de la première moitié du xVII° siècle est bien connue, celle qui commençait, vers 1785, à remplacer les célèbres salons philosophiques et qui fut détruite par le bourreau ou par l'émigration, est moins étudiée.
N'y a-il pas cependant intérêt à savoir quelle influence la Révolution exerça immédiatement sur les rares survivants du monde aristocratique? Qu'étaient devenus la sociabilité et l'esprit ? Le goût des lettres sans aucune affectation à tenir la plume, l'amour de la conversation, la passion pour ces réunions intimes où l'intelligence éloquente et spirituelle était souveraine avaient-ils déserté notre pays, remué jusqu'au fond ? En était-il des dernières marquises et comtesses comme de leurs pastels jaunis, fanés, percés de coups de pique, et qu'on vendait à vil prix sur les quais ? Ge fin sourire qui éclairait leur bouche avait-il disparu avec les robes à ramage et la poudre à la maréchale ?
Si l'Empire devait commencer à rouvrir peu a peu les portes à quelques débris de l'ancienne noblesse, si la Restauration devait ramener avec elle les fidèles obstinés, aigris, désenchantés, ce n'étaient pas ces revenants qui pouvaient nous expliquer la brusque transition du vieux monde au monde moderne. Il fallait que le hasard, ou la pitié, ou bien une retraite profonde en France eussent permis à la descendante d'une famille illustre d'échapper à la hache, pour que nous pussions avoir, dès le lendemain même du jour où les prisons se fermèrent, la réponse aux questions que nous venons de poser.
Une jeune femme du plus grand nom a pu traverser la tourmente; elle s'appelait Pauline de Montmorin, devenue, par une union mal assortie, comtesse de Beaumont. Nous l'avons, pour la faire revivre, replacée dans son cadre, et, comme l'époque brillante de son existence a été le ministère de son père, nous avons cru devoir, avec des documents inédits, en écrire aussi l'histoire. Il le fallait d'autant mieux que Pauline était, à dix-neuf ans, le secrétaire de ce père vénéré, et que sa petite main a tracé des lignes graves et presque compromettantes dans la correspondance du comte de Montmorin avec le comte de la Marck. C'est notre réponse aux reproches des lecteurs qui prendraient pour un hors-d'œuvre le chapitre que nous avons consacré aux affaires étrangères, spécialement en 89 et en 90.
Les calamités de toute sorte qui atteignirent madame de Beaumont ont été si répétées et si imméritées, qu'il était nécessaire de justifier M. de Montmorin, d'établir qu'il ne mérita point b sa destinée et ne fut pas un mauvais Français dans un temps où il était placé chaque jour entre son cœur et son devoir.
On a tellement pris l'habitude d'abuser des épithètes, que nous nous gardons de dépasser la mesure, en parlant de madame de Beaumont. Elle a si peu encombré le monde de ses prétentions et de ses vanités ! Cette âme attachante était inconsciemment d'ailleurs le produit d'une longue suite d'éducations aristocratiques et comme le point culminant de tout un art social complexe et artificiellement combiné. . Comme elle avait rencontré le désenchantement dès les premiers pas de la vie, elle avait tiré des revers de son cœur un avantage certain : elle n'était plus romanesque, et son jugement avait profité de ce qu'elle avait ôté à ses illusions.
La plupart des femmes du xvII° siècle se ressemblaient par le tour facile et naturel des idées et du langage, par la finesse de l'esprit et par la délicatesse des pensées; elles étaient plus lettrées que savantes, sans jamais faire montre de leurs lectures. Elles ne connaissaient pas plus la coquetterie que la recherche des mots. Les expressions n'étaient pas plus maniérées que les personnes.
Ces êtres à part joignaient à tous ces charmes la fermeté du caractère, la promptitude des résolutions et la science du monde. On ne comprend pas comment, en arrivant dans un salon, elles connaissaient sitôt et les usages et les. hommes. Leurs paroles avaient l'air d'être en elles de la réminiscence; elles n'apprenaient pas, elles se souvenaient.
Tout, autour d'elles, leur parlait du goût, leur ameublement, leurs modes, leur toilette.
Les précieux inventaires conservés dans quelques familles provinciales plaisent même par l'énumération de ces mille riens choisis, en harmonie avec les parures et les étoffes. Mais on ne peut disserter pesamment de ces choses fragiles, sans risquer d'être comparés par Rivarol aux commis des douanes qui imprimaient leurs plombs sur les gazes légères de Venise.
Pauline de Montmorin entrait à la cour, au moment où un véritable changement, précé‹ dant de quelques années la Révolution, s'accomplissait dans les mœurs et dans les sentiments. La simplicité et le naturel essayent alors de se substituer aux raffinements. Si le Traité sur le bonheur, de madame du Châtelet, est encore consulté, il n'est plus le bréviaire des belles dames. Avec non moins de netteté, elles ont moins de sécheresse et de crudité. Leur tact social est encore plus exquis. Madame de Beaumont eut, en outre, l'infortune comme suprême conseiller. Ses malheurs lui apportèrent ce qui manquait à l'esprit et à la sociabilité développées à outrance, une fleur de poésie et d'imagination. C'est pour cela qu'elle fut apte à comprendre sur-le-champ André Chénier et Chateaubriand. Elle ne ressemble donc à personne, ni à une dévote de Rousseau, comme madame de Latour-Franqueville, ni à une fanatique de Voltaire, comme madame de Rochefort ou madame de Saint-Julien : elle avait recueilli ce qu'il y avait d'excellent sans alliage.
Puisque toute cette société a disparu pour toujours, puisque nous ne les reverrons plus ces femmes d'élite, produit d'une civilisation, d'une • courtoisie particulières à la France, que les lettrés sachent du moins reconnaître et honorer leurs idoles ! Qu'ils en gardent le culte discret! Ils en seront récompensés par le dégoût insurmontable des vulgarités, par l'attrait de ce qui est simple et fin.
Cette étude sur les dernières années du XVIIIe siècle devrait être complétée. On ne sait pas combien l'influence de la femme fut profonde dans cette période de transformation démocratique, si l'on néglige la haute bourgeoisie française.
Nos anciennes provinces, celles qui gardèrent le plus longtemps leur originalité et leur saveur, renfermaient, autant que Paris, dans les diverses magistratures, dans le barreau, dans le riche négoce, des modèles de femmes absolument différentes de l'aristocratie et qui prirent, pendant et après la Révolution, un rôle prépondérant. Certes, ce n'est ni l'honneur, ni l'intelligence, ni la volonté, ni le jugement qui manquèrent à nos grand mères. Attachées la plupart aux idées de 89, très indépendantes même dans leur religion, ayant conservé avec une langue forte et imagée la sève gauloise, la vigueur du cerveau, le sens des affaires, le sentiment de l'éducation, l'admiration des classiques, elles ont représenté pendant la monarchie constitutionnelle, et souvent beaucoup mieux que leurs maris, le gouvernement du tiers état. Nos grandes bourgeoises avaient beaucoup lu le Dictionnaire philosophique et l'Emile; elles en avaient été tout aussi fortement, mais autrement impressionnées. Si elles ne possédèrent pas au même degré que leurs rivales l'intuition de cet ensemble d'élégances, de goûts, qui ont créé l'époque française par excellence, elles sauvèrent d'autres qualités d'ordre et de famille qui s'associaient à la clarté d'esprit, à l'habileté, à la pénétration, à l'activité.
Il y a des correspondances ignorées qui révéleront, dans le milieu bourgeois de la première moitié du xix° siècle, des âmes supérieures, plus filles de Molière que de Marivaux. Mais c'est assez, au milieu de tant de portraits effacés et oubliés, d'avoir essayé de restituer celui d'une patricienne, jeune, sérieuse et séduisante, qui a passé sa vie si courte à charmer et à souffrir.
10 janvier 1884.