Pauline de Montmorin
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consumée d'une maladie de langueur,
est venue mourir sur cette terre étrangère.
F.-d. de Chateaubriand a élevé ce monument
à sa mémoire !
Il lui en a élevé un autre. Il a immortalisé son nom. Lorsque l'age eut amorti les passions, lorsqu'il put se rendre compte de la part qu'avait eue la vanité dans les affections qu'il avait inspirées, ' lorsqu'il eut dressé cet inventaire douloureux des sentiments que tout homme réfléchi et perspicace sait démêler, il s'aperçut que deux femmes seules l'avaient aimé au-dessus de tout et plus qu'elles-. mêmes, sa sœur et son amie de Savigny, Lucile el Pauline. Mais c'est dans sa vieillesse que ces deux ombres vinrent le consoler et qu'il causait intérieurement avec elles. Il avait été séduit et comme enlevé par ses années de gloire. Alors qu'il se croyait condamné à une tristesse sans appel et à des regrets sans espoir, les portes de son cœur se rouvraient; et six mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'il avait pleuré. Mais que pourrions-nous dire qui valût ses aveux, et quelle accusation ne serait pas désarmée par sa confession? « Mon •chagrin ne se flattait-il point, en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre était mon dernier lien? et pourtant que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! L'indigence de notre nature est si profonde, que, dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots deja usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les répétant. »
Le souvenir de Pauline de Montmorin se trouva toutefois mêlé à deux actes importants de sa vie.
Il était reparti pour Paris le 21 janvier 1804, après avoir prié à Saint-Louis sur des cendres qui n'étaient pas froides encore. Le premier consul l'avait nommé ministre plénipotentiaire à Sion. L'ancienne société de la rue Neuve-du-Luxembourg s'était dispersée; madame de Chateaubriand était venue le rejoindre pour l'accompagner dans le Valais. Il allait prendre possession de son poste le 20 mars, lorsqu'il voulut dire adieu au cyprès que Pauline, presque enfant, avait plante dans le jardin de l'hôtel de la rue Plumet. René seul distinguait cet arbre grêle entre trois ou quatre autres de son espèce1. Il inclinait vers lui sa tête jaunie et murmurait à la fenêtre de la chambre abandonnée des choses mystérieuses. Une fois son pieux tribut payé, il descendait vers l'hôtel de France, rue de Beaune, où il logeait, lorsqu'il entendit un crieur public annoncer le jugement qui condamnait à la peine de mort Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien. Il entra chez lui et écrivit sur-le-champ sa démission.
A vingt-quatre ans de là, il était envoyé comme ambassadeur dans cette Rome, qu'il n'avait pas revue. C'était madame Récamier qui réglait alors sa vie. Il reprit la route de Pérouse, le chemin de sa jeunesse, dans le temps où il trouvait le climat encore trop rude pour la malade et où les brises lui semblaient des tempêtes1. Le remords de tous les oublis vint l'assaillir. A Terni, où il s'arrêta, il n'entendit plus la voix mélancolique qui disait : Il faut laisser tomber les fois! El, quand il rentra dans Rome, les monuments lui parurent moins parfaits. Le tombeau qu'il avait élevé n'avait pas été entretenu. M. Pasquier, dans un voyage en Italie, l'avait heureusement fait réparer; madame de Duras, en 1822, était allée visiter la chapelle. Que d'années de solitude et de silence avaient passé, lorsque Chateaubriand retrouva, en 1828, le monument élevé à celle qui avait été pour lui si douce, et qui avait été l'âme d'un monde évanoui2 ! Que lui dit-il en appuyant son front presque sexagénaire sur le bas-relief bruni par l'abandon ?
1. Lettre à madame Récamier, 11 octobre 1828. ↩
2. Lettre de madame de Duras, 11 décembre 1822. ↩
Et Joubert? nous n'avons plus parlé de lui depuis ce fatal voyage de Rome, qu'il n'avait pu empêcher, et qui l'avait mortellement affligé. La dernière lettre de Pauline, datée de Milan, lui était arrivée le 8 octobre; les caractères de l'écriture portaient une telle empreinte de fatigue et d'accablement, que les larmes étaient montées à ses paupières. Il avait alors envoyé à l'infortunée ces lignes, qui sont un chef-d'œuvre de tendresse délicate et de commisération passionnée :
« Je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin. Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez et votre immense éloignement m'ont accablé.
» Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant mon réveil, depuis votre dernière lettre : « Elle est maintenant hors de France » ou : « Elle en est loin » !...
J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'amonceler les lettres qu'on m'écrit : je ne les lis même pas tout entières, je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne... Je reste ici l'hiver, ma vie intérieure va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes; mais elle en a perdu les délices...
• Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas ! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez et quoi que ce soit que vous vouliez ?... Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous...
» Je vais écrire un mot à notre jeune ami. Il a des peines, je le sais. Au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager! Vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le ma que vous vous feriez...
» Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu ! conservez-vous, ménagez-vous et revenez quelques jours parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir. »
Chateaubriand aurait-il écrit cette lettre-la, si pleine d'émotion contenue, si réchauffée d'une de ces flammes qui ne s'éteignent jamais?
Nous avons cité les paroles de Joubert au comte Molé, celles qui rendent le mieux justice aux qualités intellectuelles de madame de Beaumont, à la faculté qu'elle avait d'entrer dans toutes les idées qu'on pouvait lui présenter, à son goût pour ce qui était exquis, a sa légèreté de touche, à son esprit supérieur et sans faste, qui plaçait son âme au niveau des talents les plus éclatants. Mais c'est dans une lettre à Chênedolle du 2 janvier 1804, que Joubert s'ouvre tout entier. Après lui avoir expliqué que le voyage de Rome, et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes ses pensées el occupaient toutes ses forces, après s'être excusé de son silence, en alléguant des craintes qui ne l'avaient pas moins accablé que le malheur, il ajoute :
« Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est pas extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi ; mais elle lui manquera moins ou moins longtemps. Je n'avais pas eu, depuis neuf ans, une pensée où elle ne se trouvât d'une manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés. »
Joubert ne se vantait pas; sa douleur fut éternelle. Les années ne lui enlevèrent rien de sa profondeur; il ne voyait plus avec qui et à qui il pourrait parler. Il avait été mis en possession du beau portrait de madame de Beaumont par madame Vigée-Lebrun. Madame de Vintimille s'était aussi dépouillée pour lui d'une miniature qui avait été faite peu de mois avant la mort de leur jeune amie. Il vivait avec son ombre, il paraissait fort, il paraissait gai; le changement était tout dans le dedans. Là étaient le vide, le néant; il avait le cœur et l'esprit perclus1. Comme si ce n'était pas assez de penser à elle tous les jours, il consacrait à son souvenir un mois spécial, ce mois d'octobre, où elle l'avait fait tant souffrir de ses souffrances. Tout ce qui la lui rappelait lui était cher; et, s'il avait un jour trouvé charmante l'enfant de madame de Guitaut, c'est que son prénom appartenait à la femme si regrettée, dont l'affection avait réjoui sa vie! Comme mademoiselle de Montmorin, mademoiselle de Guitaut s'appelait Pauline, et il lui souhaitait plus de bonheur.
1. Lettres de Joubert, 18 novembre 1801, octobre 1807, 22 juillet 1822. ↩
Si Chateaubriand avait élevé un mausolée de marbre à la comtesse de Beaumont, Joubert lui avait dressé dans son cœur un autel qu'il entretint jusqu'à sa mort. Il s'attacha en vieillissant aux survivants de la petite société qui comprenaient et partageaient son culte. S'il avait conservé pour M. Jullien de l'amitié, c'est que celui-là, plus de vingt ans après, restait fidèle au souvenir. S'il se lia si intimement avec madame de Vintimille, c'est qu'elle écrivait : « L'éternel souvenir de la malheureuse amie que je pleure ne me permettra jamais de voir avec indifférence ceux qui partageaient mes sentiments pour elle. Quelle perte nous avons tous faite ! Je ne puis dire le chagrin que j'en ressens. C'est une plaie qui ne se fermera jamais. L'idée de ne plus la revoir me poursuit sans cesse1. »
1. Lettre de madame de Vintimille à Chênedollé. ↩
Que pensa-t-il de Chateaubriand, tout en continuant de l'aimer? Il l'avait bien jugé durant le premier séjour à Rome. Et, malgré sa tolérance pour le pauvre garçon, il l'avait complètement pénétré dans ses côtés d'ostentation et d'homme de cour. Le manque de convenances de certains passages de l'épisode de René l'avait blessé. Mais il avait à la longue pardonné, comprenant le fonds d'ennui et le tempérament de ce naïf et de cet égoïste qui n'écrivait que pour les autres et ne vivait que pour lui2. Lorsque le comte Molé, en juin 1805, dans une lettre inédite, disait : « Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. Il y a dans cet homme une vanité frivole que je croyais inconciliable avec un mérite comme le sien. • Lorsque le comte Molé parlait ainsi à Joubert, ce dernier avait discerné depuis longtemps, dans le préféré de Pauline, un fonds d'enfant qui le rendait aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.
2. Lettre de Joubert à Molé, 21 octobre 1803. ↩
Pour avoir à ce point séduit et presque rendu jaloux le plus subtil, le plus fin, le plus délicat, le plus original des penseurs, qu'avait donc la comtesse de Beaumont? Elle avait elle-même tous ces dons, avec le charme féminin. Le mot de mademoiselle de Chatenay lui était plus applicable qu'à Joubert. Elle était vraiment une âme qui, ayant rencontré par hasard un corps, s'en tirait comme elle pouvait.
Il n'y a eu qu'un temps, il n'y a eu qu'un pays, où, sans aucune force de beauté, d'opulence, de renommée, une jeune femme ait exercé un tel empire sur des esprits éminents. C'est la France à la fin du xvII° siècle.
Produit de la race la plus aristocratique et de la civilisation la plus raffinée, réunissant dans un corps souple et frêle l'élégance d'une Florentine de la Renaissance et les grâces de la patricienne, a une époque ou les patriciennes furent le type accompli de la grande dame, ayant un cœur énergique et droit, Pauline de Montmorin possédait, en outre, le double attrait de la souffrance et du malheur supportés héroïquement. Elle mérite donc de vivre dans la mémoire de cette élite de lettrés dont les rangs s'éclaircissent de plus en plus.
Il y a peu de jours nous étions à Rome; nous avions voulu porter notre respectueux hommage à cette tombe sur laquelle Chateaubriand s'était agenouillé. Il nous semblait qu'après nous être incliné sur ses cendres, nous serions plus dignes de parler de Pauline de Montmorin, et qu'en respirant l'air qui avait recueilli son dernier souffle, nous y puiserions plus de sympathies pour elle.
C'est à gauche, dans la première chapelle, en face du tombeau du cardinal de Bernis, qu'elle repose. Les années ont enlevé quatre doigts à la petite main de marbre et estompé la douce image. L'église Saint-Louis était déserte à l'heure ou nous y entrâmes; nos pas troublaient seuls le silence. Il nous semblait entendre René faisant ses adieux à cette amie charmante, et la suppliant, comme dans l'épitaphe grecque, de ne pas boire, chez les morts, la coupe qui fait oublier. Nous pensions aussi que Joubert avait regretté toute sa vie de ne pas venir prier et pleurer sur cette pierre qui recouvrait les qualités les plus françaises, toutes aujourd'hui disparues. Puisse ce modeste livre ne pas. être trop au-dessous de ce temps et de cette société dont nous sommes, jusqu'au fond des entrailles, les enfants prodigues !