VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 4)
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C'en était fait, elle avait cessé de s'appartenir.
XI
La comtesse Pauline de Beaumont et Chateaubriand.
Chateaubriand avait trente-deux ans; un portrait de lui - portrait antérieur i celui de Girodet - le représente à cet âge tel que ses premiers amis l'ont connu : la tête et le front superbes, les épaules hautes, le corps disproportionné, le regard profond et, quand il le voulait, au dire du comte Molé, le sourire irrésistible. Il était encore l'étrange entant élevé dans les bois de Bretagne, par un père implacable, par une sœur exaltée jusqu'à la souffrance. Tout avait contribué à développer dans le jeune homme une imagination précoce et sans limite : les savanes américaines, les luttes terribles de la Révolution, le dénuement de l'exil, - tout, jusqu'à son étrange mariage, qu'il avait oublié depuis dix ans. Incapable d'équilibre, avec un don aussi démesuré, il avait obéi à la voix de Lucile, un jour qu'en automne, lui parlant avec ravissement de la solitude, au bruit des feuilles sèches qu'ils foulaient sous leurs pas, elle lui avait dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot avait été pour lui une révélation; il s'était senti naître à l'existence pour laquelle il était fait. La pauvreté dans les greniers de Londres, son roman avec Charlotte n'avaient été qu'un aiguillon de plus. L'Essai sur les révolutions était sorti de ses lectures hâtives et mal dirigées; mais dans cette tête ardente et fumeuse encore s'étaient créés Atala et René.
Il serait téméraire et puéril, après Sainte-Beuve, d'essayer d'entreprendre sur Chateaubriand une étude nouvelle. Non seulement la moisson est faite, mais les gerbes sont liées. Si cependant le grand critique n'a rien laissé à glaner dans le champ de ses observations, malgré une pointe de mauvaise humeur et presque de jalousie vis-à-vis de l'illustre écrivain, l'objet de tant d'adorations; s'il a curieusement fouillé et comme disséqué sa nature morale, prenant parfois un malin plaisir à étaler ses contradictions et ses misères; s'il ne s'est pas toujours souvenu du mot de Bacon, qu'il faut se garder d'enlever les défauts des pierres précieuses dans la crainte de nuire à la valeur de l'ensemble; il en connaissait pas les lettres de madame de Beaumont.
Plusieurs• hommes, d'ailleurs, ont existé dans Chateaubriand. Les premières années du retour de l'émigration ont été celles où il s'est le plus franchement montré ce qu'il était; c'est la période où il s'est révélé aimable et bon garçon, n'étant pas toujours pris au sérieux par ses amis dans les incidents de sa vie tourmentée, mais d'une rare sûreté de commerce et d'une modestie qui alors s'ignorait. « Je serais fort aise, écrivait Joubert au comte de Molé, que vous voyiez Chateaubriand ici Villeneuve, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons el remué que par lui-même. Sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien1. » C'est le moment où, stimulé et conseillé par des amis dont le jugement était aussi éclairé que leur cœur était ambitieux de sa gloire, il atteignait la perfection du talent et donnait a son style cette ampleur et cette harmonie qui produisaient l'oreille des effets semblables à ceux de la musique et des beaux vers. M. Molé el lui se voyaient beaucoup en ce temps-la, courant les champs ensemble, et, quand ils dînaient chez Joubert, y soutenant toujours le même avis contre tous les convives et demandant du même plat, à ce point que leur hôte ne se souvenait point d'avoir observé en sa vie une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.
1. Lettres de Joubert, 18 novembre 1801 et 12 juillet 1806. ↩
C'était un autre Chateaubriand que voyait madame de Beaumont. Il lui rendait visite tous les jours el habituellement deux fois par jour. Seul avec elle, le besoin de plaire lui donnait une tout autre physionomie. Le soir, quand la petite société choisie était réunie et qu'il lisait à haute voix les pages inédites, brûlantes d'Alala ou de René, quand la conversation avec Joubert et Fontanes prenait des ailes, la séduction se complétait; mais, dans la journée, la causerie intime était de la confidence. Tout entre eux semblait un contraste, jusqu'à leur enfance et leur éducation, l'un ayant vécu dans la solitude et avec la nature, et, au lieu d'y calmer les passions, n'ayant fait que les attiser; l'autre étant allé de bonne heure chercher dans le beau monde raffiné et lettré l'oubli des peines domestiques. Ils possédaient cependant en commun une incurable mélancolie; mais, chez René, qui usait jusqu'à la satiété les désirs dans son cerveau avant de les réaliser, la mélancolie provenait du désaccord entre une intelligence puissante et hautaine, un cœur toujours avide et jeune et une imagination grandiose et désabusée; chez l'autre, la mélancolie avait pris naissance dans des infortunes sans nom, dans la conscience de l'injustice du sort, et dans les pressentiments d'une fin prochaine. Ce n'est pas à Joubert, c'est à madame de Beaumont que Chateaubriand racontait son adolescence, tour à tour bruyante et joyeuse, silencieuse et triste, ses timidités et ses contraintes devant son père, les consolations que lui apportait la plus jeune de ses sœurs, celle qu'on lui avait livrée comme un jouet, qu'il nommait « ma Lucile, et dont il a gravé l'image avec son air malheureux, ses robes trop courtes, un collier de fer garni de velours brun au cou et une toque d'étoffe noire, rattachant ses cheveux retroussés sur le haut de la tête. Quelque éminents que fussent les causeurs de ses soirées, madame de Beaumont était mieux préparée qu'eux à comprendre René entrant « avec ravissement dans le mois des tempêtes et prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automme ».
Ce langage nouveau des passions, langage si différent de celui des romans du xvII® siècle, quelle secousse il donna à une jeune femme neuve encore de pareilles émotions. Son esprit, développé par une éducation recherchée et par les études les plus variées, était ouvert à toute tentative de rénovation littéraire. Elle devina quelle sève Chateaubriand apportait dans les lettres, desséchées par trop d'analyse et d'esprit. C'était l'école romantique qui commençait. Madame de Beaumont fut la première à la saluer. En louant avec enthousiasme des pages pleines encore des senteurs des bruyères sauvages, elle n'abdiquait pourtant ni sa liberté d'appréciation, ni son sens critique; si elle était fascinée, elle n'était pas sans préoccupation du public, peu préparé à ces hardiesses. Il est bien difficile, quand on admire ainsi, qu'on n'aime pas un peu. Elle admira beaucoup et elle aima davantage; son dévouement fut à la hauteur de son cœur. Elle est désormais tout entière à le gloire, au bonheur de • celui qui vient d'entrer si brusquement dans sa vie et qui, du premier jour, l'a accaparée. Le n'est pas elle qui aurait mis la main devant la flamme pour empêcher le souffle de la passion de l'éteindre vite; elle eût voulu maintenant être mieux portante; elle le disait, elle l'espérait, tant elle voulait être heureuse des succès d'un autre. Dans un billet insignifiant ' Fontanes (août 1800), nous trouvons ce mot : « Il me semble que ma santé est maintenant moins mauvaise. »
De mai 1800 à mai 1801, elle ne quitte presque plus Paris; elle ne fait même pas au Mont-Dore une saison qu'elle y avait projetée. Chateaubriand lui avait présenté sa sœur; Lucile se prit d'un vif attachement pour madame de Beaumont. Autant elle était violente, impérieuse, déraisonnable vis-à-vis de madame de Chateaubriand, autant elle avait accepté la pitié tendre de Pauline1. Belle et étrange, veuve du vieux comte de Gaud, elle se croyait en butte à des ennemis cachés; elle donnait à madame de Beaumont de fausses adresses pour leur. correspondance; elle examinait les cachets, cherchait a découvrir s'ils n'avaient pas été rompus ; elle errait de domicile en domicile. Ce n'était pas impunément que son âme, surexcitée à seize ans par la solitude, avait tant aimé les rêves; elle pe s'en était jamais guérie. Tandis que son frère y avait trouvé le génie et était parti à temps pour le pays de Céluta et de Chactas, tandis qu'il s'était retrempé dans les souffrances de l'émigration et qu'il avait enfanté la plus originale de ses œuvres, elle Lucile, s'était consumée : elle avait pris l'expression fixe de ses maux quand il la retrouva après huit ans d'absence. En contemplant cette sœur, dévorée par la sensibilité, en apercevant sa jeunesse derrière les yeux un peu égarés de Lucile, que pensa-t-il? Que pensa-t-elle en se voyant idéalisée sous les traits d'Amélie ? Si la meilleure partie du talent se compose de souvenirs, quelle trace laissèrent dans son esprit malade certaines pages de René? Madame de Beaumont le sut peut-être, en versant des consolations dans cette pauvre âme. C'était entre elles deux à qui souffrirait le plus. « Quand je songe, dit le poète dans ses Mémoires, que j'ai vécu dans la société de ces anges infortunés, je m'étonne de valoir si peu. •
1. Mémoires d'outre-tombe, et lettre de Joubert à Chênedolle (10 juin 1803). ↩
Joubert, de retour à Villeneuve, avait repris sou existence de paix et d'études. Necker publiait son livre : Dernières Vues de politique et de finances; il affirmait que le crédit de la France ne pourrait exister sans une constitution libre. Il posait en maxime qu'il n'y a point de système représentatif sans élection directe du peuple et que rien n'autorisait à dévier de ce principe. En restant dans le domaine des théories, l'ouvrage n'eût peut-être pas donné prise à l'irritation de Bonaparte : mais Necker, après avoir prouvé qu'il n'y avait pas de république sous le gouvernement consulaire, en concluait aisément que l'intention du premier consul était d'arriver à la royauté. Il insistait avec une force extrême sur la difficulté d'établir une monarchie tempérée sans 'avoir recours pour une chambre haute aux survivants des anciennes familles aristocratiques. Lebrun lui écrivit une lettre arrogante ou il déclarait que madame de Staël serait responsable des idées de son père. Joubert avait apporté le livre de Paris; mais, avant de l'ouvrir, il avait passé dix jours à lire Condillac, le cher abbé de madame de Beaumont, et son esprit en était tout raidi et desséché; un Massillon sur lequel il avait mis la main l'avait heureusement détendu. Avec Necker, il se sentait tout rempâlé. Mais comme il en parle bientôt avec finesse1! « Tant pis pour ceux qui ne sauront pas trouver dans ce gros livre de l'utilité et se borneront à en rire! Il y a de grands profits à y faire pour sa vie et son esprit. » La lettre de Joubert à madame de Beaumont se terminait en la priant de le rappeler au souvenir de ses jeunes et aimables compagnons de solitude.
1. Lettre du 1° décembre 1800. ↩
C'est qu'en effet la société de la rue Neuve-du Luxembourg était vite devenue, sous les regards vifs et doux de Pauline, une réunion où la liberté de l'esprit était exempte de prétentions et d'envie. Tout y excitait l'intérêt, y éveillait la curiosité; le passé et l'avenir s'y donnaient la main sans que les amours-propres opposés vinssent à se heurter. La femme qui animait la conversation' lui donnait un liant qui ne portait atteinte ni à l'originalité des idées ni à la soudaineté des impressions. Sismondi2, quand il vint à Paris, dix ans après, et qu'il se trouva en présence des anciennes habituées de ce salon, madame de Vintimille, madame de Pastoret, madame de Lévis, recueillit leurs souvenirs; elles en parlaient comme d'un festin continuel de l'intelligence, et l'écho de ces fêtes enivrait l'ami de madame d'Albany et lui tournait la tête. Chateaubriand s'y compléta; son style, qui cherchait avant tout la noblesse de la ligne et qui rencontrait souvent l'effort, fondit ses riches couleurs; il devint, pour emprunter l'image de Joubert, semblable à ce fameux métal qui, dans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange de tous les autres métaux.
2. Lettre de Sismondi à madame d'Albany (mars-juillet 1803). ↩
Madame de Beaumont apportait dans son adoration les soucis de la femme aimante et le désintéressement de la faiblesse. Quand elle passait, enveloppée d'un châle blanc, toute mignonne, avec l'élégance de son allure, et toute éclairée dans sa pâleur par l'éclat de ses yeux, on eût deja suivi avec sympathie cette ombre qui glissait; mais, lorsqu'elle dirigeait la causerie, qu'elle faisait un véritable usage de ses qualités, de la richesse de ses pensées, de l'excellence de son jugement, on s'expliquait le fécond encouragement que Chateaubriand reçut de ses louanges. Elle fut plus sensible que personne à ces effets merveilleux que l'enchanteur tirait de l'alliance des mots. Ses nerfs mêmes étaient atteints, lorsqu'avec le sens parfait qu'elle avait du beau langage, elle entendait René lire : « Le désert déroulait maintenant ses solitudes démesurées ; » ou bien certaines phrases d'Atala comme celles-ci : « Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. La nuit était délicieuse, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des bois. • - Ou bien encore : « Les femmes témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable; elles me questionnaient sur ma mère et sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur; elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer. » C'était en écoutant ces phrases pleines de nombre et ces sons harmonieux que madame de Beaumont disait tout bas à madame de Vintimille un mot tendre et que nous avons déjà cité. Mais nous-mêmes ne nous attardons pas à ces douceurs du chant; on se laisserait bercer par lui.
Ce talent si neuf allait se produire en dehors du cercle choisi où il se fortifiait. L'Essai sur les révolutions était ignoré ou oublié, mais on commençait dans le monde des lettres à parler d'un ouvrage sur les beautés de la religion chrétienne. Fontanes, qui rédigeait le Mercure, l'avait annoncé avec éloge. Une lettre sur la seconde édition du livre de madame de Staël : De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, mit brusquement Chateaubriand en évidence. Fontanes avait critiqué avec politesse, mais sans ménagement, l'œuvre quand elle avait paru. Dans la préface de la seconde édition, madame de Staël lui avait répondu. Chateaubriand crut devoir venir au secours de son ami, et dans le Mercure du 1° nivôse an Ix, il publia ses observations. Nous n'en parlerions pas si la fille de Necker n'était venue porter à madame de Beaumont ses plaintes et ses amertumes.
Fontanes avait ainsi terminé son second article (Mercure, messidor an VIII) : « Ce qui explique les irrégularités qu'on a relevées dans les ouvrages de madame de Staël, c'est que en écrivant, elle croyait converser encore. Ceux qui l'écoutent ne cessent de l'applaudir. Je ne l'entendais pas quand je l'ai critiquée. Si j'avais eu cet avantage, mon jugement eût été moins sévère, et j'aurais été plus heureux. » Fontanes n'avait pas voulu continuer lui-même la polémique; il avait excité des colères et s'était attiré de vives représailles. Chateaubriand entra donc dans la mêlée. Nous citerons le début et la fin de sa lettre, peu connue aujourd'hui et qui eut tant d'éclat. On se rappellera que la théorie de la perfectibilité servait de trame aux développements du livre de madame de Staël. « J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de madame de Staël. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de la perfectibilité. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu, je me suis hâté de lire la défense et les notes ; mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections... Si j'avais l'honneur de connaître madame de Staël, voici ce que j'oserais lui dire :
» - Vous êtes sans doute une femme supérieure; votre tête est forte et votre imagination pleine de charmes, témoin ce que vous dites d'Herminie déguisée en guerrière. Votre expression a souvent de l'éclat et de l'élévation. Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d'être ce qu'il aurait pu devenir. Le style en est monotone, sans mouvement, et trop mêlé d'expressions métaphoriques. Le sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le cœur surtout est trop sacrifié à la pensée. D'o « proviennent les défauts? De votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or il n'y a pas d'éloquence sans religion...
• Voilà comment je parlerais à madame de Staël sous le rapport de la gloire. Quand je viendrais à l'article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de sauvage; je dirais à ma néophyte :
» - Vous paraissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez souvent de manquer de cœurs qui vous entendent. Sachez qu'il y a de certaines âmes qui cherchent en vain dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir et qui sont condamnées par le grand Esprit à une sorte de veuvage éternel. Si c'est là votre mal, la religion peut seule vous guérir. Le mot philosophie, dans le langage de l'Europe, me semble correspondre au mot solitude dans l'idiome des sauvages. Comment la philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours? Comble-t-on le désert avec le désert? »
Le Journal des Débats, par la plume de Geoffroy, signala les vues neuves que révélait cette lettre, l'instruction profonde qu'elle supposait, et surtout une imagination qui savait agrandir les objets et les peindre avec force. Il regrettait cependant que les idées ne fussent pas toujours nettes, et que le style fût quelquefois voisin de l'exagération.
De quelque politesse que fussent enveloppées les critiques de Chateaubriand, elles n'en avaient pas moins percé le cœur de madame de Staël. Elle était à la veille d'être persécutée. Était-il chevaleresque d'écrire qu'elle avait l'air de ne point aimer le gouvernement actuel? N'était-ce pas appeler encore sur elle l'attention d'une police soupçonneuse ? Mais le cœur impétueux de madame de Staël était sans rancune. Sait-on comment elle se vengea? Elle employa ses amis à obtenir la radiation de Chateaubriand de la liste des émigrés. Il alla la remercier, el, peu de jours après, lorsque parut A tala, il exprima dans la préface ses excuses en des termes un peu précieux, où il opposait son obscurité, le peu de gravité des blessures, à l'existence brillante de madame de Staël. Il fut plus heureux lorsqu'il rendit hommage à ses qualités morales et à sa bonté, dans un compte rendu publié par le Mercure, le 18 nivôse an Ix, à propos de la Législation primitive de M. de Bonald. Madame de Beaumont avait cicatrisé les plaies et avait été assez habile pour effacer les froissements de: l'orgueil.
Son affection avait, bientôt après, un sérieux sujet d'alarmes. Chateaubriand venait de prendre le parti de détacher Atala du Génie du Christianisme et de livrer à la publicité cette singulière pièce justificative des beautés de la religion chrétienne. Madame de Beaumont était toute craintive. Cette forme de poème donnée volontairement au récit, ce procédé littéraire si contraire à l'esprit du xvII siècle, la préoccupaient. Partagerait-on: l'enchantement qui s'était emparé d'elle, des le prologue, lorsque les immenses paysages se déroulent avec le cours du Meschacebé? Ces cris d'un cœur malade, les comprendrait-on comme elle les. sentait? Le tableau pathétique des derniers instants. d'Atala, la sincérité de la passion, feraient-ils accepter la faiblesse de l'invention romanesque? Admirerait-on comme elles le méritaient ces funérailles d'une perfection accomplie, cette veillée funèbre où la lune, « après avoir répandu dans les bois son grand secret de mélancolie, vient comme une blanche vestale pleurer sur le cercueil d'une compagne »? La description du convoi où Chactas, après avoir chargé le corps sur ses épaules, descend avec l'ermite de rochers en rochers, « la vieillesse et la mort ralentissant également leurs pas, tandis que les éperviers crient sur la montagne et que les martres rentrent dans le creux des ormes », ces traits qui mettent à l'idéal le sceau même de la réalité1, arracheraient-ils des larmes comme dans le petit salon où le charmeur avait lu son manuscrit pour la première fois?
1. Vinet, Etudes sur la littérature française au xIx° siècle. ↩
Madame de Beaumont portait au succès du livre toute l'anxiété d'une âme éprise et toute l'ardeur d'une nature souffrante. Elle communiquait ses craintes à Joubert, qui l'aimait à ce point qu'il aima même Chateaubriand; elle eût voulu que la critique désarmât ses colères ou ses railleries, et Joubert la rassurait : « Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous. Ce livre n'est pas un livre comme un autre... II y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout parce qu'il a tout manie, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, la aussi sera un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait et, par conséquent, le moment critique est passé. Il résistera parce qu'il est de l'enchanteur. » C'est par ce jugement ferme, au-dessus de son temps, que Joubert nous appartient, à nous plus ou moins enfants de cette école qu'on a appelée (on ne sait pourquoi) romantique el qui n'est que le renouvellement de la beauté. L'homme d'esprit, plus connaisseur du cœur féminin qu'il ne le semblerait, montre un coin de douce malice dans cette lettre adressée « la hâte à un cœur tout palpitant, et dont l'angoisse va grandir à mesure que le jour de la publication •approche : « S'il y a laissé des gaucheries, ajoute-t-il, c'est à vous que je m'en prendrai; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude... Encore une quinzaine et je pourrai vous gronder et vous regarder tout mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie. • Quelques « gaucheries », qui disparurent dans la seconde édition, avaient pourtant échappé. Nous rappellerons, comme exemple, le nez aquilin du père Aubry et sa longue barbe, « qui avaient quelque chose de sublime dans leur quiétude et d'aspirant à la tombe par leur direction naturelle vers la terre ». Quant à la situation délicate d'Atala et de Chactas dans les savanes, objet des mordantes plaisanteries de l'abbé Morellet et de Marie-Joseph Chénier, elle n'était pas une gaucherie, c'était la donnée même du drame; elle ne pouvait être modifiée sans que l'œuvre perdît son caractère. Vraie ou fausse, la situation était sauvée par les larmes. Joubert l'avait bien compris.
Atala parut en avril 1801. Les prédictions de l'amitié se réalisèrent. Le succès dépassa toutes les espérances; l'étrangeté de l'ouvrage ne fit qu'ajouter à la surprise de la foule. L'auteur devint à la mode; son nom passa la frontière, et quatorze traductions - trois en anglais, sept en italien, deux en allemand, deux en espagnol, - rendirent populaire une œuvre qui rompait de toute façon avec une littérature fade et vieillie, si nous en exceptons Bernardin de Saint-Pierre et madame de Staël.
Tandis que les intelligences sans préjugés se désaltéraient avec avidité à cette source fraîche qui venait de jaillir d'une terre épuisée, madame de Beaumont n'écoutait pas sans tristesse les protestations ironiques et violentes du parti philosophique contre les applaudissements qui accueillaient Alala. Fontanes, dans le Mercure du 16 germinal an xI, avait annoncé le livre d'une façon touchante : « L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus d'une fois, en annonçant son grand travail sur les beautés morales et poétiques du christianisme. Celui qui écrit l'aime depuis douze ans, et il l'a retrouvé d'une manière inattendue, après une longue séparation, dans des jours d'exil et de malheur; mais il ne croit pas que les illusions de l'amitié se mêlent à ses jugements. » Dussault, dans le Journal des Débats (27 germinal an Ix), faisant un parallèle entre Paul et Virginie et Atala, attribuait à l'un plus de douceur, de sagesse, de retenue; à l'autre, plus de force, d'impétuosité et de hardiesse. Enûn, Geoffroy lui-même, que madame de Beaumont redoutait, Geoffroy dont elle disait : « Êtes-vous bien sûr qu'en ruant il montre quatre fers de bon aloi, et n'y aurait-il pas quelque boutd'une corne tout usée? • Geoffroy parlait d'A tala comme d'une fiction vraiment originale, dont les détails, aussi neufs qu'imprévus, avaient agrandi le domaine de la haute poésie et enrichi notre langue poétique. Il appelait Chateaubriand l'Homère des forêts et des déserts, pour s'être servi le plus heureusement des formes antiques.
Qui eût pensé que la voix discordante de l'abbé Morellet, bien avant celle de Marie Chénier, se fût élevée, après trente ans de silence, au milieu de ce concert d'éloges? L'abbé était bien connu de madame de Beaumont; il avait été le secrétaire du père des Trudaine et avait fréquenté l'hôtel Montmorin. Cette ancienne école spirituelle, sans imagination, el ne sentant pas la supériorité, essayait de barrer la route ; les barrières furent renversées. La Harpe, depuis quelques années brouillé avec les philosophes, préparait une réponse. Le Journal des Débals l'annonça : elle ne vint pas; mais un plaisant, imitateur de Candide, s'avisa de ressusciter Atala en deux volumes et de la faire voyager. Fontanes avail souri de celte facétie; pourquoi n'en donnerions-nous pas une analyse ?
Madame Ferval disait donc un jour: « Que je serais heureuse d'avoir Atala pour amie ! Quel plaisir de cultiver cette nature sauvage et de la rendre digne de la société ! » Et voilà tout aussitôt que l'on annonce dans son salon mademoiselle A tala. L'ange qui l'avait ressuscitée, avec Chactas et le père Aubry, leur avait ordonné d'aller dans la ville du vice. S'étant embarqués pour satisfaire à l'ordre céleste, ils avaient été séparés par une tempête, et la malheureuse Atala jetée dans une île déserte. Elle se rend à Bordeaux, puis à Paris. Nous ne la suivrons pas dans ses courses diverses; elle visite Chateaubriand et assiste au bal des étrangers. Enfin elle rencontre un beau matin le père Aubry, qui disait la messe dans l'église des Carmes. Chactas y était aussi; après la messe, ils s'embrassent dans la sacristie.
Si Chateaubriand et la société qui l'entourait n'attachaient aucune importance à ces travestissements burlesques de choses quelquefois sublimes, les sœurs et les femmes qui aiment ne pardonnaient pas : Lucile et Pauline n'avaient pas ri. « La plaisanterie est plus étrange qu'offensante : mais on cherche à imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de toutes ces petites attaques que moi, qui justifie si bien la première partie de ma devise : « Un » souffle m'agite. » C'est en ces termes que madame de Beaumont donnait son avis à Chênedollé. La postérité a pensé comme Joubert et a ratifié les paroles de Fontanes. Lorsque Boileau avait publié une pièce de vers, il demandait è ses amis : « En a-t-on parlé? » Il croyait que ce n'est pas la critique, mais le silence, qui tue les livres. Si Boileau avait raison, le succès d'Atala fut complet : les suffrages des lettrés, les grossières plaisanteries de quelques-uns, lui avaient assuré une place définitive.