VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François
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de Pange.
Des agents de la nation avaient pris provisoirement possession des châteaux de Theil et de Passysur-Yonne et y avaient mis les scellés. Madame de Beaumont, presque mourante, trouva un asile chez un pauvre vigneron des environs de Villeneuve. Il se nommait Dominique Paquereau : son nom a mérité d'être conservé par Joubert. Abandonnée, seule avec deux anciens serviteurs de son père, Saint-Germain et sa femme, qui étaient entrés au service du comte de Montmorin lors de son ambassade à Madrid, madame de Beaumont s'abrita pendant quelques mois dans une chaumière délabrée. Elle vécut du prix de quelques bijoux qu'on vendait presque pour rien à Sens. L'hiver venu, elle se traînait de son lit au foyer. Aille racontait plus tard à ses auditeurs attentifs, dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, ses misères attendrissantes. Deux ou trois livres qu'elle avait emportés lui servaient de compagnie.
C'est la qu'elle apprit peu à peu toutes les calamités qui l'avaient frappée; elle y apprit aussi l'exécution de ses amis, celle des frères Trudaine et d'André Chénier, celle de M. de Malesherbes.
Le beau-père de Trudaine de Montigny, vieillard de soixante-treize ans, M. Micault de Courbeton, accusé d'émigration, avait été guillotiné le premier. Son gendre avait été ensuite arrêté. Le dernier enfant, âgé de dix-sept ans, se trouvait à Montigny lorsque le comité de surveillance s'y présenta; il fut laissé sous la surveillance de la municipalité. Mais Trudaine de la Sablière ne voulut pas abandonner son aîné et il devint alors l'objet d'un mandat spécial. Les Trudaine1 (qui l'ignore ?) avaient été réunis à André Chénier et portés avec lui sur les listes de Saint-Lazare. Madame de Beaumont se plaisait à raconter la lutte, digne de Plutarque, entre les deux frères devant le tribunal révolutionnaire. Acceptant pour lui-même les accusations les plus absurdes, l'aîné présenta la défense du plus jeune, dépeignant la candeur et la générosité de son caractère, comme s'il avait eu devant lui des juges et une justice. Les Trudaine ne furent pas épargnés. André Chénier les avait précédés de vingt-quatre heures.
1. M. le duc d'Audiffret-Pasquier a bien voulu permettre à M. Louis Favre d'explorer pour nous les précieux papiers du chancelier Pasquier. ↩
La Révolution avait chassé madame de Beaumont du monde réel en le rendant trop horrible. Convaincue qu'il fallait aimer peu de gens et connaître beaucoup de choses, elle s'efforça d'agrandir ses idées et de concentrer ses affections. Que lui en restait-il? La hache avait fait des trouées profondes. Les filles de madame de la Luzerne avaient heureusement retrouvé leur père; elles étaient trop enfants pour être autre chose que des nièces. Parmi les commensaux de l'hôtel de la rue Plumet, F. de Pange, et sa cousine, madame de Sérilly, avaient survécu; madame de Staël n'avait pas encore quitté Coppet; madame Hocquart et les Suard avaient pu se cacher1. Ces amitiés, en se renouant, eussent-elles toutefois suffi à l'âme mélancolique et désenchantée de Pauline de Beaumont? Son appétit de savoir, qui s'alliait au jugement le plus droit, aurait-il, en étendant la variété de ses connaissances, satisfait le sentiment et le besoin de bonheur qui étaient pourtant en elle? Aurait-on apprécié cette intelligence admirable, cet esprit qui se nourrissait de pensées, « sans y chercher la satisfaction de la vanité » ? Lût-elle, en un mot, été tout fait elle-même, si elle n'eût pas rencontré sur son chemin un homme d'un caractère aussi élevé que sûr, esprit de premier ordre, et d'autant plus distingué qu'il s'ignorait lui-même, fuyant le bruit, plein de manies et d'originalités, comme dit Chateaubriand, et manquant éternellement à ceux qui le connaissaient, ayant une prise extraordinaire sur ses amis, s'emparant d'eux comme une obsession, ayant la prétention d'être toujours au calme et étant troublé plus que personne; enfin (et c'est le coup de pinceau qui achève le portrait tracé par un maître) un égoïste qui ne s'occupait que des autres.
1. Lettre du 1° octobre 1797. ↩
Nous n'avons pas une page inédite à ajouter aux documents publiés sur Joubert. Une honorable famille, chez qui sa mémoire est à juste titre vénérée, a conquis la sympathie de tous les lettrés par le soin pieux qu'elle a mis à faire connaître non seulement ses pensées et sa correspondance, mais encore sa vie modeste et sérieuse, son intérieur paisible, ses affections à la fois passionnées et austères. Si madame de Beaumont doit beaucoup à Joubert, il lui dut beaucoup aussi, et cet empire qu'il exerçait sur les autres, une femme qu'un souffle pouvait renverser, un être tout de grâce, de faiblesse et de langueur, l'exerça à son tour sur le penseur ingénieux et fort.
Il habitait la majeure partie de l'année à Villeneuve-sur-Yonne. Marié, depuis quelques mois à peine, il n'était plus un jeune homme. Les quarante ans allaient sonner. La rumeur publique lui apporta le récit des événements accomplis au château de Passy, la détresse et l'abandon dans lesquels se trouvait la fille du comte de Montmorin. Joubert fut ému. Il alla frapper à la porte de l'humble maison où Pauline s'était réfugiée. Cette visite marqua dans la vie de Joubert. Il lui offrit de la recevoir à Villeneuve: ses visites se renouvelèrent, même dans cet hiver de 1794, presque aussi cruel que celui de 1709; mais l'air qu'il respirait, près de cette chaumière couverte de neige, lui était déjà favorable, et son cœur honnête avait presque la crainte d'effaroucher madame de Beaumont par un trop vif empressement.
Ce qu'était alors Joubert, son état moral, c'est à lui-même que nous devons le demander. Il ne s'est pas dérobé aux regards de l'observateur. Dans son ignorance de la vie réelle el dans sa passion pour l'idéal, il n'avait pas changé depuis le jour où, la première fois, il avait quitté ses vieux parents pour aller à Paris. Sa mère le trouvait si grand dans ses sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, que l'avenir l'inquiétait. Un • jour qu'elle reprochait à son fils son désintéressement et sa générosité, il lui répondit qu'il ne voulait pas que l'âme d'aucune espèce d'homme eût de la supériorité sur la sienne. Cette âme ne s'était pas abaissée : la solitude, la réflexion, l'etude, l'avaient encore ennoblie. Depuis la Révolution, la France lui paraissait un tourbillon habité par un peuple à qui la tête tournait. Ce qui lui semblait faux n'existait pas à ses yeux; subtil à force de recherches, chassant aux idées, comme si elles étaient des papillons, rêvant la perfection comme le vulgaire rêve le bonheur, il était tourmenté, quand il écrivait, par l'ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, el une phrase dans un mot. N'était-ce pas de lui-même qu'il disait que, pour juger de pareils esprits, il n'y avait pas de mesure usitée? Aussi vivraient-ils ignorés et mourraient-ils sans monument, si quelque haute amitié ne se montrait à côté d'eux, comme un hasard fortuné, pour leur servir de stimulant et faciliter leur éclosion.
Fontanes aurait pu, à beaucoup d'égards, remplir ce rôle : Joubert lui était profondément attaché, et depuis ces années heureuses où les cœurs se lient le mieux. La seule entreprise littéraire à laquelle il ait songé pour augmenter ses ressources, une revue anglo-française, Joubert lui en avait confié l'essai; il avait fait mieux; pour lui assurer son indépendance; il l'avait marié une femme de son choix. Sans doute il ne taisait pas à Fontanes ses peines secrètes, ses luttes entre un corps faible et une âme vigoureuse; mais cet esprit rare, qu'il comparait à une noisette des contes de fées où l'on trouvait des diamants lorsqu'on en brisait l'enveloppe, cet esprit, si fin qu'il est parfois subtil, restait enfermé. Quelles mains délicates l'entr'ouvriraient ? Dans les moments d'inspiration et de ravissement où la contemplation parfois le plongeait, aux heures où il eût voulu que ses pensées s'inscrivissent toutes seules sur les arbres qu'il rencontrait, tant il avait la tête gonflée et tant il répugnait à écrire, Fontanes eût été le critique choisi; mais le désir de plaire, la confiance absolue, cet encouragement dont les plus sages ont besoin, qui les donnera? Et cette louange discrète, quelles lèvres la diront sans banalité, comme on veut qu'elle soit dite ?
Madame de Beaumont fut tout cela pour Joubert. Elle absente, l'esprit de son ami était presque absent. Vainement Fontanes lui recommandait d'écrire, chaque soir, le résultat des méditations de la journée et l'assurait qu'à la fin il aurait fait un beau livre, sans aucune peine; madame de Beaumont était alors au mont Dore et ne pouvait que rarement lui adresser de ses nouvelles ; il devenait un marbre; jusqu'à ce que, Béatrix étant pour toujours partie, il en arrivât à s'ennuyer de ce qu'il entendait, de ce qu'il disait, indifférent à ce qu'il voyait, ne comprenant plus rien ni aux livres, ni aux hommes, ni à ses propres pensées, et si peu semblable à lui-même, qu'il écrivait à madame de Vintimille : « Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n'ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé1. »
1. Correspondance de Joubert. ↩
Ce n'étaient heureusement que des crises intermittentes; mais, pour les amener, combien devait être attrayante cette aristocratique jeune femme, et pénétrant son souvenir !
En décembre 1794, malgré un vigoureux hiver, madame de Beaumont se décida à aller revoir ses amis qui avaient survécu; son cœur était serré de quitter le pauvre logis de Dominique Paquereau; elle était effrayée de revoir cette ville teinte encore du sang de tout ce qu'elle avait eu de plus cher au monde. Joubert, avec sa bonté prévoyante, l'avait recommandée à l'un de ses frères qui habitait Paris. Elle descendit dans un modeste hôtel de la rue Saint-Honoré. Quelle impression dut lui laisser le spectacle des lieux où tant de forfaits s'étaient accomplis ! Quelle transformation, rapide comme un changement à vue !
Qui ne s'est demandé comment purent reprendre le train ordinaire de la vie les nobles qui, sans émigrer, avaient échappé aux horreurs de 93 et de 94? C'était pour les anciens privilégiés comme un mauvais songe. Ils se frottaient les yeux. Était-ce possible? Quoi! en si peu de temps toute une société anéantie ! Les quelques lettres datées de cette époque et conservées en province, dans les anciennes familles de commerçants, sont instructives. Seuls, ils s'étaient risqués, des le lendemain de thermidor, à reprendre leurs affaires avec Paris et y étaient rentrés. Les rues étaient débaptisées; les plus brillants hôtels étaient devenus des restaurants ou des maisons meublées; dans les églises mutilées, le bonnet rouge planté sur une pique remplaçait la croix; dans les vieux quartiers, jadis tout noirs de couvents et d'abbayes, les cloîtres étaient éventrés, les chapelles transformées en échoppes, les clôtures des jardins ébréchées.; sur les murailles ces mots inscrits : Propriété nationale à vendre ! A tous les étalages, chez les brocanteurs. des dépouilles à acheter, ornements d'autel, statues, reliquaires, tableaux, vieux livres; les cafés et les cabarets multipliés; seule la place de la Révolution était silencieuse, vide et nue. On n'y passait presque pas. Quelle modification plus complète encore dans le costume et dans les mœurs ! A cette allure nerveuse, à ce langage hardi et cru, on ne pouvait se méprendre, pas plus qu'aux meurtrisssures de la façade des Tuileries et aux inscriptions gravées par le 10 août. Quand Chateaubriand lui-mème, cinq ans après, entra à pied dans Paris, il lui sembla qu'il descendait aux enfers, tant l'émotion était encore poignante !
Madame de Beaumont ne séjourna pas plus de six semaines au milieu de ces ruines. L'hôtel Montmorin avait été pillé. Il ne restait debout dans le jardin qu'un cyprès planté par elle à quatorze ans. Elle se plaisait, plus tard, au cours de ses infinies tendresses pour René, à le lui montrer dans leurs promenades vers les Invalides. C'est à ce cyprès, dont il connaissait seul l'origine et l'histoire, qu'à son premier retour de Rome, prêt à repartir pour le Valais, il alla faire ses adieux.
La joie de madame de Beaumont, dans ce court séjour à Paris fut de retrouver François de Pange et madame de Sérilly. A peine sa cousine avait-elle recouvré la liberté qu'elle était citée comme témoin dans le procès intenté, par la conscience publique révoltée, à Fouquier-Tinville. Depuis que le club des Jacobins avait été fermé, les imaginations peu à peu se rassuraient. La bourgeoisie, exaspérée contre la terreur, était d'autant plus lasse de la rude domination des conventionnels, qu'elle avait ardemment acclamé la Révolution. La majorité de l'Assemblée eût voulu punir les députés les plus fe-
roces qui l'avaient opprimée; mais, suivant le mot de madame de Staël, elle traçait la liste des coupables d'une main tremblante, craignant toujours qu'on put l'accuser elle-même des lois qui avaient servi de justification ou de prétexte à tous les crimes. Les sympathies qui accueillirent madame de •Sérilly lui permirent de rentrer immédiatement dans ses biens. Elle reprit possession du château de. Passy et vint l'habiter avec François de Pange. Ils se marièrent et prirent avec eux madame de Beaumont, en attendant qu'elle obtînt la main levée • du séquestre de Theil. Elle lia les hôtes de Passy avec Joubert. L'esprit austère de François de Pange ne lui eût pas été sans utilité. Son imagination se trouvait contrainte dans son commerce et n'osait pas se livrer à tous ses caprices. « M. de Pange veut qu'on marche, et j'aime à voler ou du moins à voleter1. »
1. Lettre du 26 avril 1795. ↩
Sa lettre du 26 avril 1795 allait trouver madame de Beaumont à Paris. Elle était tout entière au passé sanglant, recueillant des informations, écoutant les récits d'anciens serviteurs. Riouffe, l'ami des girondins, venait de publier ses Mémoires d'un détenu; ils avaient produit dans le public une vive sensation. Aucun ouvrage de ce genre n'avait été écrit avec le même talent. Le succès des Prisons, de Silvio Pellico, il y a quarante ans, pourrait seul rappeler la vogue de l'ouvrage de Riouffe. L'intérêt que Joubert et madame de Beaumont prirent à cette lecture est un signe des temps. La lettre à Joseph Souque, objet de l'engouement de ces deux nobles esprits, nous en paraîtrait peu digne, si nous ne nous placions pas au lendemain des scènes d'attendrissement produites par le procès des noyades de Nantes et par les dépositions des victimes échappées au tribunal révolutionnaire. Un bénédictin, un peu illuminé, s'était trouvé dans l cel-Inle où était enfermé Riouffe. Pour se débarrasser de ses sermons, celui-ci avait imaginé, en fils du xvIu° siècle, de créer un culte nouveau sous le nom d'1- brascha, et d'en publier les rites et les maximes. Joubert et madame de Beaumont avaient de l'aversion pour cet Ibrascha; ils ont soin, dans leur correspondance, de le déclarer, tant ils avaient pris au sérieux l'auteur, et tant ils avaient été remués par les tableaux de l'intérieur des cachots avant le 9 thermidor.
Dans la stérilité littéraire de ces années terribles, un mot, une phrase, suffisaient pour attirer l'attention des esprits éclairés. La société ne s'était pas encore assise. Lire était donc la plus grande occupation de madame de Beaumont. Les échanges de livres étaient continus entre Villeneuve-sur-Yonne et Passy. Les plus graves étaient dévorés. Comme cette jeune comtesse de Béthisy dont parle Rivarol, madame de Beaumont aimait beaucoup les sujets de métaphysique; ses questions abrégeaient les difficultés; ses réponses redressaient souvent l'explication. S'il est vrai que, selon l'age, selon l'année, selon la saison et quelquefois, dans le même jour, selon les heures, nous préférions un livre un autre, un style a un autre style, il est encore plus vrai qu'il y a dans chaque siècle une sorte de goût général qui s'impose; il donne à certains auteurs une réputation de mode et finit par imprimer un caractère uniforme aux intelligences contemporaines. Pauline de Beaumont était trop de son temps pour ne pas être quelque peu philosophe; elle appelait Condillac son cher abbé, et il exerçait sur elle toutes les séductions de sa méthode et de sa lucidité; elle essayait de goûter Malebranche; elle admirait le Phédon et le mettait au-dessus de tout. L'Apologie de Socrate lui avait produit moins d'effet. « Je crois, disait-elle, que cela tient aux circonstances; nous avons vu tant de procès aussi injustes et tant de magnanimité parmi des victimes qui nous intéressaient plus vivement ! » Elle prenait même connaissance des articles de Fontanes sur Kant. Enfin, pour achever de comprendre cette cervelle curieuse à l'excès, et qu'aucun effort, aucune forte attention ne rebutaient, nous ne pouvons oublier qu'il y avait en madame de Beaumont du sang de la vieille Auvergne. Aussi l'Histoire de Port-Royal l'occupa-t-elle plusieurs mois. Il lui semblait que, dans un chrétien, l'esprit devait être janséniste, et le cœur un peu moliniste. Elle attribuait toutefois cette dernière partie de ses souhaits à ce qu'elle appelait les préjugés de sa jeunesse. Une de ses tantes, l'abbesse de Montmorin, était soupçonnée d'être l'amie des jésuites. Toujours est-il que, dans les premières ardeurs de son zèle janséniste, elle écrivait à Joubert : « Si Port-Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir1 ii Elle se contenta de relire les Provinciales.
Gardons-nous de croire, malgré ces sérieuses lectures que nous ayons en face de nous une pédante. Elle avait eu grand'peur de le devenir. Ses ouvrages favoris l'eussent guérie. C'était d'abord La Bruyère, qui lui avait appris à rire avant que d'être heureuse, sous peine de mourir avant d'avoir ri; Le Tasse, une passion qu'elle devait partager avec Chateaubriand; Tristram Shandy, qui l'amusait singulièrement et qui plaisait aussi à Joubert, de telle sorte qu'elle s'imaginait quelquefois qu'il lisait Sterne par-dessus son épaule. Mais sa lecture préférée était la Correspondance de Voltaire. Elle lui tenait lieu de société et de la société la plus spirituelle. C'était Joubert qui lui avait conseillé de lire ces lettres; il se piquait d'avoir le mérite de deviner le goût de son amie, et l'un de ses tourments était la conviction que l'esprit de Pauline ne s'était pas encore occupé des objets les plus propres à lui donner des ravissements. Il était impatient de voir en sa possession les ouvrages les plus capables de la charmer. Cela le rendait fort affairé : « Si Dieu me prêtait vie, lui écrivait-il1, et mettait devant mes yeux les ha- . sards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde. »
1. Lettre du 15 mai 1797. ↩
Joubert, en effet, n'aimait que les petits livres, ceux qui n'occupent qué peu de place et font les délices des délicats. Les très bons écrivains avaient peu produit, parce qu'il leur avait fallu beaucoup de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse. Ainsi pensait Joubert, et il citait le mot de Saint-François de Sales : « J'ai cherché le repos partout et je ne le trouve que dans un petit coin et avec un petit livre1 ' »
1. Lettre du 30 mars 180g. ↩
Ces premières années de tendre et expansive amitié, de conversations intimes, entrecoupées de quelques voyages à Paris, nécessités par les embarras de fortune de madame de Beaumont, furent sans nuages. En les rappelant au comte Molé, Joubert en parlait comme d'une sorte de paradis perdu, tant les deux âmes étaient près d'être parfaites. Il se mêlait à leur affection quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, c'est-à-dire le souvenir de l'innocence. Ce n'étaient que visites, envois de livres, dans ce calme et doux pays de Bourgogne, entre Villeneuve, Passy et Theil, quand madame de Beaumont put y rentrer. Il ne lui manquait que le courage d'être heureuse;. mais, pour y atteindre, il aurait fallu d'abord le courage de se soigner et la volonté de guérir.
« - Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue, lui disait Joubert; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas.
• - Gela serait plus tôt. fait, répondait madame de Beaumont.
» - Plus tôt, oui, mais non pas bientôt, reprenait son ami. Enfin il faut aimer la vie quand on l'a; c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis, je m'en tiens à l'assertion. »
L'année 1795 s'était écoulée dans une quiétude relative : à l'extérieur, la paix de Bâle venait d'accomplir la pensée du cardinal de Richelieu : la France réunissait ce qui est compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées; à l'intérieur, la constitution de l'an il attestait les changements raisonnables qui s'opéraient dans les idées et les théories; mais elle ne guérissait pas les plaies de l'anarchie et le malaise, qui était partout. François de Pange était pressé par madame de Beaumont de donner son opinion sur le gouvernement. Il jouissait enfin du repos à Passy, replié sur lui-même; sans se dissiper ni se répandre; il écrivit à sa cousine cette lettre admirable, comme un testament politique. Elle fut insérée dans le Journal de Peltier1.
1. Puris pendant l'année 1796, t. 1X ↩
« Je ne puis me résoudre à publier même une brochure. J'ai cru longtemps à cet empire despotique de la raison, dont parle Montesquieu; mais chaque jour j'y crois moins; chaque jour mon découragement augmente. Pour qui écrirais-je? Pour quelques hommes raisonnables et éclairés dont j'aimerais le suffrage? Mais ce que je dirais de vrai, ils le savent, et ce qu'ils savent ne sert qu'à eux. Ce n'est pas la peine d'écrire pour une stérile approbation et le faible honneur d'avoir raison.
» C'est la masse du peuple qu'il faudrait éclairer; mais cette masse s'agite et ne lit pas. Il faut la calmer avant de l'éclairer. C'est l'ouvrage du temps, et cet ouvrage s'avance. Ce qu'on appelle le peuple est rassasié de ces grands mouvements, de ces grands spectacles qui ont produit de grands malheurs autour de lui, sans de grands avantages pour lui. Il sent enfin le besoin de repos et celui de l'ordre.
i Vous voulez qu'on éclaire, qu'on dirige l'opinion; mais, avant de la diriger, il faut la r'redresser. Ne voyez-rous pas que, semblable à l'aiguille de la boussole dans la tempête, elle est devenue folle, qu'elle est pervertie ou égarée sur les premières notions de la morale ou de la politique? Qu'attendez-vous de l'opinion dans ce temps de délire, où l'esprit de faction a ôté le ridicule à l'absurde, l'horreur au meurtre, l'estime à la vertu ?
• Sera-ce pour les hommes de parti que j'écrirais? La raison et l'esprit de parti sont des ennemis qu'aucun traité ne peut rapprocher, et l'esprit de parti parmi nous a pris un caractère qui le rend plus intraitable encore. Ce n'est pas seulement l'intolérance d'opinion et la jalousie du pouvoir qui le constituent comme partout : il se joint à ces sentimens un intérêt personnel qui en irrite la violence.
• Des hommes que des passions féroces, ou un fanatisme insensé, ou simplement une coupable faiblesse, ont rendus complices des crimes qui ont désolé et déshonoré la France, repousseront toujours de toutes leurs forces el la raison qui les condamne et l'humanité qui les accuse.
» Ceux qui n'ont rien respecté voudraient qu'on respectât leurs écarts, leur ignorance, leurs crimes mêmes; voilà d'où vient l'embarras de cette faction, la versatilité de ses plans, l'inquiétude de ses mouvements. Mais c'est le danger où elle se trouve qui la rend plus dangereuse. Quel rôle voulez-vous que la raison joue au milieu de ce chaos?
» Il n'y a de conduite utile en ce moment que celle qui saura opposer les intérêts aux intérêts, la finesse à la ruse, la prudence à l'intrigue, des demi-vérités aux erreurs; mais cette conduite ne peut convenir qu'à l'homme public qui, placé au milieu des affaires, doit tendre à son but par les voies les plus sûres. Elle ne convient pas au philosophe, qui, en traitant des principes éternels de la morale et de la raison humaine, ne doit aucun ménagement aux passions, aux préjugés, à l'erreur.
• Aussi la philosophie, qui n'a pas conduit cette révolution, qu'elle avait préparée, ne la terminera pas non plus, mais elle apprendra peut-être à en profiter. »
Les jacobins, que François de Pange continuait a attaquer avec énergie, et qu'il jugeait avec cette fermeté de vues, tenaient encore entre leurs mains une autorité compromise et défaillante. Ils avaient fait contracter a la nation des habitudes serviles et tyranniques à la fois, et préparaient pour Bonaparte les hommes qui ont fondé sa puissance. L'esprit public était tellement impatient de les voir écartés des affaires qu'il allait déjà de ses vœux au-devant de l'illégalité.
Cette lettre vigoureuse de François de Pange avait eu l'approbation enthousiaste de madame de Beaumont; Joubert aussi n'avait pas ménagé les éloges; il l'avait signalée à Fontanes, et il relevait particulièrement les dernières lignes renfermant un aperçu nouveau et tout un jugement sur la révolution française.
La frêle santé de François de Pange n'allait pas lui permettre d'édifier l'œuvre de philosophie sociale que ses amis attendaient de lui. Il voulait prendre pour épigraphe ce mot sévère, qu'il répétait Joubert, un peu optimiste : Triste comme la vérité. Après quelques mois d'un bonheur longtemps attendu, mais du moins réalise, le souffle lui échappait. Il mourait en septembre 1796. Nous devons à madame de Beaumont de connaître les derniers traits de sa vie et de pouvoir apprécier l'étendue de cet esprit éminent. Il s'appliquait à tout; il réunissait le goût de tous les arts à celui de toutes les sciences. Il était astronome et musicien, géomètre et homme politique; mais ce qui l'avait surtout rendu digne de respect, c'était son caractère. Il faut laisser à la personne qui l'a le mieux connu le soin d'achever ce portrait. Si nous réunissions en un volume les quelques écrits et les lettres de la femme ardente et triste, passionnée et grave que nous essayons de faire revivre, les deux pages consacrées par elle au compagnon de sa jeunesse, au premier éducateur de son jugement et de son intelligence, seraient en tête du recueil. Les voici :
• Vous me demandez quelques traits qui puissent donner une idée du caractère de celui que nous pleurons; mais la beauté même de ce caractère rend votre demande presque impossible à satisfaire. Sa vie entière est le seul trait qui puisse le caractériser. Un homme dont une qualité surpasse éminemment toutes les autres, qui, par exemple, est plus courageux que ne l'est le commun des hommes, ou plus généreux, ou plus humain, mais qui d'ailleurs n'a rien d'extraordinaire, cet homme brille par sa qualité dominante que le reste de son caractère ne donnait pas le droit d'attendre ; mais, lorsque tout est à l'unisson, quand les qualités du cœur et celles de l'esprit sont nettement ordonnées, que leur accord règle tous les mouvements de l'âme et de la pensée, on n'est plus frappé que de cet accord, parce qu'il est rare; mais ses effets n'étonnent pas, parce qu'ils sont prévus.
» Quel homme, je ne dirai pas de ses amis, mais de sa connaissance, a été surpris de son désintéressement lorsqu'il perdit une somme considérable, la portion la plus solide de sa fortune, et sur laquelle il avait dû compter si sûrement? A peine en parla-t-il et personne ne s'en étonna. De sa part, le contraire aurait étonné. On en peut dire autant de ce qui lui arriva le 15 vendémiaire dernier. Vous avez su qu'il courut alors de grands dangers en prenant la défense d'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il voyait maltraité. Il fut menace, frappé et traîné en prison; sans doute il devait être un peu ému : à peine sorti de prison, il m'écrivit, et la première moitié de sa lettre contenait des réponses à des commissions que je lui avais données. Ce ne fut qu'à la fin qu'il me raconta son aventure, avec une simplicité surprenante dans tout autre, mais que j'étais sûre de trouver en lui. Ce n'était pas la première fois qu'il s'exposait ainsi ; il aurait couru les mêmes dangers le lendemain. Son cœur le plaçait toujours dans le parti de l'opprimé, quel qu'il fût, et le péril était un aiguillon de plus.