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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont III. Jeunesse de Pauline de Montmorin, son éducation, son mariage (suite 3)

III. Jeunesse de Pauline de Montmorin, son éducation, son mariage (suite 3)

La comtesse Pauline de Beaumont · 22 min de lecture · p. 78–103 · chapitre 5 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le besoin d'admirer l'entraînait vers les lettres et les philosophes, et, s'il est vrai que ce besoin soit chez certaines femmes une altération du désir d'aimer, combien cette âme était riche de sentiments comprimés ! Une jeune étrangère à la mode et qui n'avait pas encore écrit Valérie, madame de Krüdner, désira se lier avec elle. Abandonnée de son mari, qui avait quitté la France sans dire à sa femme ou il allait, madame de Krüdner, âgée alors de vingt-huit ans, avait eu pour M. Suard un ardent caprice. Chaque année, elle allait passer un mois dans un village où sa sœur était religieuse. Pour ne pas s'en séparer, elle se faisait presque religieuse elle-même; pendant ces quelques jours de retraite, elle écrivait à M. Suard : « Je ne manque jamais de suivre ma sœur aux chœurs et aux offices; je me prosterne avec elle au pied des autels, et je dis : « Mon Dieu, qui m'avez donné ma sœur • et mon amant, je vous aime et je vous adore ! »

Cette étrange et mystique personne fit naître chez madame de Beaumont le désir de connaître la comtesse d'Albany. Elle s'était installée à Paris à la fin de l'année 1787 et s'était mise en relation avec toute l'aristocratie. La veuve de Charles-Édouard était venue assister aux derniers beaux jours de la vieille France et lui présenter Victor Alfieri. Autant par curiosité que par sympathie, le grand monde affluait dans leur hôtel de la rue de Bourgogne; et madame de Beaumont était présente le soir où Beaumarchais vint lire son drame la Mère coupable. André Chénier, qui était revenu de Londres, plus mélancolique que jamais, blessé par les mœurs anglaises, mais ayant affermi ses convic-. tions libérales, André Chénier accompagnait ce jour-là, avec François de Pange, la fille de M. de Montmorin. Une note trouvée dans les papiers de Beaumarchais nous apprend qu'il fut touché des critiques et des louanges de ces juges plus fins et plus délicats, s'ils n'avaient pas autant d'esprit que lui.

Les derniers moments de bonheur1, les amis les passèrent le plus possible les uns près des autres. Les frères Trudaine avaient quitté leur somptueux hôtel de la place Louis AV, des qu'elle avait été tachée par les premières gouttes de sang. Ils s'étaient retirés à Montigny. André Chénier collaborait au journal de la Société de 89, au Moniteur et au Journal de Paris; avant que toutes ses illusions politiques fussent déçues, avant qu'il fût à jamais écœuré par les hommes et par les choses, il se reprenait encore à aimer. Madame de Beaumont l'avait introduit chez madame Pourrat, l'amie intime des la Luzerne. Remarquable par sa beauté autant que par sa bonté, par la pureté de son goût autant que par la générosité de ses sentiments, mariée à un opulent banquier qui dirigeait la Compagnie des eaux, mère de deux filles qui inspirèrent de profondes affections à des cœurs dignes d'elles, madame Pourrat possédait à Luciennes, aux portes de Versailles, une propriété ou madame de Beaumont venait passer les heures qu'elle pouvait enlever à sa sollicitude filiale. La seconde fille de madame Pourrat, la baronne Laurent Lecoulteux, plus jolie mais moins brillante et moins pétillante d'esprit que sa sœur aînée, madame la baronne Hocquart, devenait une des muses d'André Chénier, en même temps que madame Hocquart inspirait au jeune Montmorin un attachement insensé. Le pauvre garçon avait vingt-deux ans à peine, lorsque le tribunal révolutionnaire le condamna. Il marcha à l'échafaud dressé en face de l'hôtel Trudaine, en tenant attaché sur ses lèvres un ruban bleu qui avait enlacé la taille de celle qu'il avait silencieusement aimée, comme Aubiac allait à la potence, dit Chateaubriand, en baisant un petit manchon de velours qui lui restait des bienfaits de Marguerite de Valois.

1. Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. IV, et Lacretelle, Testament politique et littéraire. ↩

Avant ces heures néfastes qui sonnèrent trop vite, madame de Beaumont, tout à ses amitiés avec les beaux esprits, rencontrait encore à Luciennes un homme d'une conversation riche et variée, très supérieur à ce, qu'il a écrit, Riouffe. Rien de plaisant, de piquant et quelquefois même de profond comme ce qu'il racontait. Si Riouffe eût été moins paresseux, mais il l'était avec délices, il eût acquis, d'après le témoignage de ses contemporains, une réputation aussi brillante que durable. La correspondance de Joubert nous donnera exactement l'impression que firent sur son amie et sur lui les Mémoires d'un détenu, dès qu'ils parurent.

C'est dans les soirées de mai et de juin 1791, soirées de printemps où passa comme une fée madame Gouy d'Arsy, en laissant une trace dans le cœur mobile d'André Chénier, que l'amitié s'établit plus grande entre le poète et madame de Beaumont. Confidente de ses capricieuses amours, elle pouvait prêter une oreille plus attentive et plus détachée à la lecture des troublantes élégies dont la composition remonte surtout cette date. André lui prêtait ses manuscrits; il l'autorisait même à copier ce qui lui plaisait. Grâce à cette communication, elle pul, en 1801, réciter des pièces en- • tières à Chateaubriand, dans leur douce retraite de Savigny-sur-Orge; elle savait par cœur Myrto, la Jeune Tarentine et Néère, et ce fragment d'une suavité pénétrante :

Accours, jeune Chromis; je t'aime et je suis belle; et cette pièce d'une désespérance si complète, qui arrachait des larmes à de beaux yeux :

O nécessité dure, ô pesant esclavage, etc.

Nous aimons à nous représenter ces derniers Athéniens, dans les jardins de Luciennes, un de ces jours printaniers baignés de lumière et comme pénétrés d'un souffle de Grèce, heureux encore, parce que les âmes restaient, malgré les événements, pleines de confiance en l'avenir; nous aurions essayé d'en retracer le souvenir qui s'est prolongé presque jusqu'à nous, si nous ne trouvions dans un livre oublié et de la bouche même d'un auditeur le récit d'une de ces conversations qui en apprennent plus que bien des livres.

C'était deux ans auparavant, dans une réunion, -chez M. Suard. La compagnie était nombreuse et de tout état; ceux que nous connaissons maintenant étaient là : François de Pange, André et Marie-Joseph Chénier, Riouffe, l'abbé Morellet, Trudaine de Montigny, qui venait de commander à David son tableau de la Mort de Socrate, Trudaine de la Sablière, qui, sous ce titre : le Fédéraliste, traduisait les écrits publiés en Amérique en faveur de la constitution proposée au congrès ; Alfieri, la comtesse d'Albany, madame Pourrat, mesdames Hocquart et Le Coulteux, madame de Staël, madame de Beaumont. On causait des états généraux, lorsque le marquis de Condorcel entra. On venait de faire de lui l'éloge le plus complet; on avait vanté son active obligeance et la douceur de son commerce. Les Trudaine rappelaient les belles paroles qu'il avait prononcées sur leur père l'Académie des sciences. Bien peu osaient se souvenir du mot de mademoiselle de Lespinasse : « C'est un mouton enragé et un volcan couvert de neige. » Sa causerie avait tant de richesses, ses connaissances une si étonnante variété, qu'on était curieux de l'entendre. On était au mois d'avril 1789. André Chénier était venu de Londres passer quelques semaines avec ses amis et se renseigner sur les événements. Le tiers état marchait à la suprématie, et Sieyès dirigeait l'attaque. Condorcet était si sûr de la victoire, qu'il en analysa sur-le-champ tous les magnifiques résultats, comme s'ils eussent été présents ses regards: • Son flegme philosophique voilait tout ce que ses espérances et les nôtres, dit un témoin, avaient d'intrépide et de démesuré. Le cri commun était alors : « A bas les illusions ! » et jamais on n'avait été plus emporté par leurs flots. On ne se défiait pas du torrent, parce qu'il présentait une surface limpide. » Cependant quelques objections étaient faites ; l'abbé Morellet entrait en fureur dés qu'on parlait de l'abolition des dîmes. Alors Condorcet détourna la conversation sur le sujet dont il s'était pénétré : les avantages pour la société du progrès illimité des sciences. Il offrit ses auditeurs le tableau d'un véritable âge d'or, montra la raison et les vertus croissant d'âge en âge. Il enrichissait la postérité de tant de dons magnifiques, grâce à l'avancement de la médecine, de l'hygiène, de la chimie, de la navigation aérienne, grâce au développement des forces magnétiques et électriques, grâce à l'application des mathématiques même à la morale, qu'il étendait démesurément les bornes de la longévité humaine. L'auditoire, enthousiasmé par un si magnifique langage, s'écria tout d'une voix : « Quel dommage que nous ne • soyons pas notre propre postérité ! » Excité de plus en plus, Condorcet arriva de degrés en degrés jusqu'à assurer presque l'immortalité sur la terre.

L'esprit et le bon sens français, et de la meilleure source, intervinrent alors.

« - En vérité, mon cher marquis, interrompit madame Pourrat, vous nous feriez sécher de jalousie pour le sort de nos chers descendants. Ne pouviez-vous pas augmenter notre part aux dépens de la leur, qui me paraît excessive? Et puis, tout bien compté, cette immortalité-là me paraît assez pauvre. Fénelon ne nous dit-il pas que Calypso, abandonnée par son amant, se plaignait d'être immortelle? Or j'imagine que beaucoup de femmes se trouveront fort délaissées lorsqu'elles arriveront à l'immortalité, toutes ridées, toutes édentées, et avec tous les autres désagréments de la vieillesse dont je n'ose faire l'énumération. Puisque vous êtes en train de faire des découvertes physiques, trouvez-nous donc une fontaine de Jouvence; sans quoi, votre immortalité me fait peur.

» - A quoi pensez-vous? reprit Condorcet. C'est la résurrection que vous préférez? Eh bien, sera-t-il fort agréable à des dames arrivées à cet âge malencontreux dont vous racontez les misères, de ressusciter avec toutes leurs dents de moins, et de voir fleurir éternellement leurs côtés des jeunes filles, des jeunes femmes enlevées à la fleur de l'âge et dans tout l'éclat de leur beauté?

» - Je ne sais pas, répondit en souriant madame Laurent Le Coulteux, de quel prix seront nos pauvres charmes formés du limon de la terre aux yeux des anges et des saints; mais je crois que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que votre physique et votre chimie ne pourront y parvenir sur cette terre. Il me semble que tout s'embellit avec une auréole céleste. »

Ainsi se jouaient la fantaisie, l'esprit, la frivolité dans ces entretiens si français d'allure, de ton et de langage. Tout était permis pour faire sourire. l'Tandis que je réveille cette conversation, ajoute Lacretelle, je me sens poursuivi d'une image funeste. Je vois ce même Condorcet proscrit, mis hors la loi par la Convention; je le vois s'arrachant à la plus généreuse hospitalité, par la crainte de compromettre une noble amie qui lui disait pour vaincre ses scrupules : « Oui, vous êtes hors la loi, mais vous n'êtes pas hors de l'humanité. » Je le vois errant, passant les nuits dans les cavernes de Montrouge, chez cet ami même où il avait naguère exprimé les rêves de sa philanthropie et ne pouvant y trouver un abri de quelques heures. »

Qu'on se rappelle la saisissante prophétie que La Harpe met dans la bouche de Cazotte ! Elle vient naturellement à la mémoire. Qui eût dit aux Trudaine, à André Chénier, à ces apôtres convaincus de la liberté, de la philosophie et de la raison, que leur tour viendrait, après le roi et la reine de France, celui-là eût passé pour un faiseur de plaisanteries patibulaires, suivant le mot un peu trivial de Chamfort. Cependant la tragédie s'annonçait. Les acteurs étaient à leur poste, l'opinion qui naissait avait une force prodigieuse; n'ayant encore rien produit, elle se regardait comme infaillible. La lumière venait par cent trous qu'il était impossible de boucher. Cette brillante école du xVII siècle, si forte par le nombre, l'ardeur, qui touchait à tous les problèmes et les remuait tous, entraînait M. de Montmorin lui-même et redressait son éducation première. Elle allait en faire un constitutionnel et un défenseur convaincu des idées anglaises.

VI

Le ministère du comte de Montmorin pendant la Révolution.

Il y a un attrait qui agrandit l'âme à parler avec équité d'un homme lorsqu'il a été longtemps calomnié et méconnu. C'est comme une haute et tardive justice que l'on rend un condamné innocent. On se laisserait alors facilement entraîner à exagérer l'importance du personnage, l'étendue de son intelligence, l'originalité de ses vues, l'éclat de ses qualités et de ses vertus. Nous ne tomberons pas dans cet écueil en restituant son caractère véritable au rôle du comte de Montmorin pendant la Constituante et la Législative. Nous avons, pour nous garder de toute exagération, les témoins les plus éclairés et les plus impartiaux, les aveux les moins suspects et la mise au jour de ces dessous de l'histoire sans l'examen desquels on ne pénètre qu'une partie de la vérité.

Le comte de Montmorin, au dire même des personnages de son intimité1, est, de tous les ministres du malheureux Louis XVI, celui qui fut jugé avec le plus de sévérité. L'opinion générale sur son compte était telle en 1789, qu'on ne pouvait, dans le monde de la cour, avouer même ses rapports avec lui. Il y avait du courage à l'estimer. Plus déteste par les jacobins que les aristocrates les plus signales, parce qu'il luttait de plus près contre les ennemis du roi, Montmorin attend l'heure où, mieux comprise, plus dégagée des passions, l'histoire définitive de cette terrible époque sera écrite. Il appartient à cette vieille aristocratie française qui, à l'inverse de la petite noblesse de province, voulait de bonne foi établir en France une chambre des lords et une chambre des communes. Certes, il ne pouvait être suspect de rester atlaché quand même à l'ancien régime, celui qui écrivait en 1791 : « Ce que l'on appelle la Révolution n'est que l'anéantissement d'une foule d'abus accumulés depuis des siècles. Ces abus n'étaient pas moins funestes à la nation qu'au monarque. Is n'existent plus. La nation souveraine n'a plus que des citoyens égaux en droits, plus de despote que la loi, plus d'organes que les fonctionnaires publics et le roi est le premier de ces fonctionnaires. Telle est la révolution française. Elle est faite, elle est complète, elle est sans retour. Espérer le contraire serait une erreur dangereuse, et toute entreprise fondée sur cet espoir nous plongerait dans un abime dont il est impossible de sonder la profondeur et dans lequel toute l'Europe serait entraînée avec nous1. »

1. Archives nationales, inventaire Montmorin ; papiers séquestrés. ↩

1. Lettre aux ambassadeurs (23 avril 1791). Lettre à M. de Noailles (3 août 1791). ↩

Appelé prématurément à diriger les événements dont nul n'avait prévu le courant irrésistible, il marcha devant lui dans la ligne du devoir et de la raison, et cette fermeté l'amena à se séparer de cette portion de l'aristocratie qui n'a jamais pu garder dans ses rangs ceux de ses amis qui montrent quelque sagesse et quelque prudence. L'esprit de parti a accusé Montmorin de faiblesse, comme s'il avait pu avoir alors véritablement de la force ! On l'a aussi accusé d'inexpérience, comme si quelqu'un avait pu acquérir, dans ces années où tout le passé était brusquement aboli, une expérience à la hauteur des circonstances!

Nous avons, du reste, pour nous le témoignage de Mallet du Pan, qui jugeait Montmorin, au moment de sa démission, l'homme fort du ministère ; nous avons l'appréciation des étrangers qui l'ont approché, et l'illustre Jefferson a écrit de lui que c'était un des hommes les plus honnêtes et les plus r'respectables de France '. Il devait seulement à son éducation ecclésiastique, et surtout à son tempérament maladif, une sorte de timidité; mais elle ne peut pas plus justement lui être imputée à crime que la petitesse de sa taille et la frêle structure de son corps. Éloigné de tout intérêt personnel, incapable, dans ces heures troublées, d'une perfidie, jamais personne ne craignit moins la mort, et l'on verra avec quelle intrépidité d'âme il prévit et supporta sa destinée. Indifférent aux injures, poursuivi avec acharnement par les méfiances et les haines quand elles s'irritèrent à l'excès contre cette ombre de pouvoir, il se confia trop dans l'honnêteté de ses sentiments et ne put marcher le pas rapide de l'opinion. Il eût de bonne heure écouté le découragement qu'apportent les mécomptes, s'il n'eût été soutenu par son affection désintéressée pour la personne du roi, par l'amitié qui l'unissait à La Fayette et par ses convictions constitutionnelles. Suspect longtemps la reine, Montmorin ne cessa cependant de rester fidèle. Les fautes que lui fit commettre Louis XVI sont aussi nombreuses que les situations fausses dans lesquelles les indécisions du roi et sa double politique le placèrent; Montmorin ne se plaignit jamais et s'exposa toujours avec témérité. Convaincu à tort qu'en achetant quelques orateurs de club, il contre-balancerait les déclamations furieuses, il n'écartait pas les périls auxquels ses infidèles agents l'exposaient. Il répondait à des amis qui s'effrayaient : « Je conviens de la vérité de vos représentations; mais aucun danger personnel ne m'empêchera jamais de faire tout ce que je croirai utile à Sa Majesté. » Et, à côté de ces qualités rares en révolution, ses connaissances acquises, l'extrême. justesse de son jugement, lui assuraient dans la direction des affaires étrangères, avant l'explosion de la politique girondine, l'estime de l'Europe.

1. Bertrand de Molleville, Mémoires secrets.

On peut diviser en trois périodes son ministère depuis la convocation des états généraux : la première, où, d'accord complètement avec Necker, désirant comme lui une constitution, il s'approcha du système politique de l'Angleterre, et conserva l'espoir d'obtenir, de la noblesse et du roi, ce changement par les voies de la conciliation; la seconde période dans laquelle, voyant la Révolution varier d'objet, poursuivre l'égalité plus que la liberté et rêver l'établissement d'une sorte de démocratie royale, il tenta avec Mirabeau d'arrêter les exagérations et de créer le parti modéré au milieu des tourmentes populaires ; la troisième période enfin, ou, tous les moyens de se défendre manquant successivement à la royauté, Montmorin concentra tous ses inutiles efforts à sauver la personne même de Louis XVI. Ce fut le temps où il écrivait au comte de la Marck ce billet désespéré : « J'ai pleuré ce matin comme un imbécile chez le roi; il en a fait autant. Tout cela ne remédie à rien. »

Avant d'entrer par cette porte des larmes, il faut donner quelques éclaircissements sur la conduite de Montmorin pendant le passage aux affaires du cardinal Loménie de Brienne, dans ces mois où les esprits, inquiets et ne sachant où se fixer, attendaient et appelaient Necker comme un messie.

Le comte de Montmorin avait enchanté, des le début, tout le corps diplomatique. Il avait rétabli l'ancien usage, lorsque le roi ne recevait pas à Versailles, de venir à Paris donner ses audiences1. Comme il joignait à la plus sincère modestie une extrême honnêteté; comme il ne se flattait pas de bien faire, mais de faire le moins mal possible; comme il avait de l'activité dans l'expédition des affaires, une décision prompte et consciencieuse, il ne recueillait alors autour de lui que de la bienveillance. Ses réceptions étaient fort brillantes. Généreux jusqu'à la prodigalité, ses revenus ne suffisaient pas au luxe de sa maison ; il avait été obligé de vendre ses propriétés d'Auvergne.

1. Journal de Bachaumont (année 1787). ↩

Un document conservé aux Archives nationales permet de se renseigner complétement sur sa fortune2. La table du ministre coûtait, avec le vin, 202,800 livres par an; les gages et habillements des domestiques attachés à l'hôtel de la rue Plumet s'élevaient à 52,835 livres. L'écurie, qui était de onze palefreniers et de vingt-quatre chevaux, dépensait 24,000 livres; les mémoires particuliers des gens, c'est-à-dire les dépenses de poche, montaient 8,000 livres; le blanchissage à 6,000; enfin, l'entretien personnel des maîtres de la maison et le jeu de la reine coûtaient 80,000 livres au minimum. On lit, dans l'inventaire, que madame de Beaumont avait, en outre, une voiture et une livrée, que son trousseau avait coûté 25,000 livres, qu'elle dépensait 7,000 écus par an pour sa bibliothèque et ses reliures. Sa sœur, madame de la Luzerne et elle, recevaient chacune, pour leur entretien personnel, une rente annuelle de 18,000 livres.

2 Archives nationales, inventaire Montmorin; papiers séquestrés. ↩

En dépouillant ces précieux papiers, un petit fait parait touchant à signaler. Dans une lettre à Joubert, de mai 1797, madame de Beaumont lui demande l'adresse d'un libraire. Elle voulait absolument se débarrasser d'une édition de Voltaire trop volumineuse; sa seule prétention était d'emporter un moindre poids en voyage. « Vous l'offrir après cet aveu, disait-elle à son ami, c'est s'y prendre aussi spirituellement que cet homme qui apportait un panier de prunes à son curé, l'assurant que ses cochons n'en voulaient plus. N'importe, si ce n'est de bonne grâce, c'est de bon cœur que je vous l'offre. • Ce n'est pas sans émotion que nous avons lu la quittance de 850 livres pour deux exemplaires des œuvres de Voltaire achetés directement à Beaumarchais, l'un destiné à madame de Beaumont, l'autre i son père.

Pour faire face à un pareil état de maison; le comte de Montmorin, en dehors de ses appointements, s'élevant à 300,000 livres, y compris les gratifications, n'avait que 80,000 livres de rente qu'il touchait de ses intendants. Pour se rapprocher de ses amis, Megret d'Étigny et de Sérigny, il venait de leur acheter, moyennant la somme de 730,000 livres, la propriété de Theil, non loin de Sens, tout près de Passy-sur-Yonne. Une aussi mauvaise administration conduisait infailliblement à la ruine, si la cassette royale n'eût pas été une ressource. Chacun des époux touchait en effet sur le Trésor une pension annuelle de 18,000 livres environ1.

1. Archives parlementaires, t. XIII (1'° série). ↩

La comtesse de Montmorin, très ambitieuse pour sa famille, désirait que son mari obtint le titre de duc héréditaire. La demande, conservée aux Archives, est accompagnée d'une note écrite de la main de Montmorin. Nous y apprenonsqu'il a refusé la grandesse pendant son ambassade en Espagne. Nous savons aussi, par cette note, que l'archevêque, premier ministre, traitant seul les affaires avec le roi et ayant supprimé tout rapport avec le monarque, avait froissé ses collègues. Le pouvoir du cardinal de Brienne n'avait pas élé cependant de longue durée. Avec une présomption aveugle, plus semblable à l'ineptie qu'au courage, il n'avait fait que presser le cours des événements. Le comte d'Artois lui-même, sur les instances de la comtesse de Polignac, avait conjuré Louis XVI de renvoyer le premier ministre et de rappeler Necker.

Le comte de Montmorin se prêta d'autant plus volontiers à cette négociation qu'il n'avait pas à se : louer de l'archevêque. Il lui avait donné dans deux • circonstances, devant l'opinion, la responsabilité de fautes qu'il n'avait pas commises. On sait quel •étonnement se produisit en Europe, en 1787, lorsqu'on apprit que le sultan avait fait enfermer le ›ministre de Russie aux sept tours et déclaré la guerre à Catherine1. Ce n'étaient plus, cette fois, :les Russes qui menaçaient l'empire ottoman. M. de Ségur, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, avait expédié un courrier au comte de Montmorin pour obtenir des instructions. La Prusse et l'Angleterre avaient fait jaillir les premières étincelles de ce feu qui pouvait embraser le monde. Sous l'influence prédominante du premier ministre, le comte de Montmorin n'avait pas pris de parti et s'était borné à prescrire une réserve qui n'était que de la faiblesse.

1. Mémoires du comte de Ségur, t. III. ↩

Mais ce fut en Hollande que la politique française subit la plus grave humiliation.

La république des Provinces-Unies se trouvait agitée de troubles intérieurs. Depuis la paix de 1783, les étals généraux, en lutte ouverte avec le stathouder héréditaire, le prince d'Orange, s'appuyaient sur la France. Dans une contestation survenue entre l'empereur Joseph et la Hollande, notre intervention avait été souveraine; le cabinet de Versailles avait même consenti à payer une indemnité. Un traité d'alliance et de garantie mutuelle • des droits des neutres vis-à-vis de l'Angleterre avait encore resserré depuis nos liens d'amitié avec les Provinces-Unies. Le stathouder en était exaspéré. La mort du grand Frédéric changea subitement la face des choses. La princesse d'Orange , était la sœur du nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume; la conciliation avec les états généraux devint impossible. Les patriotes, commandés par d'Averhoot, le 9 mai 1787, battirent les troupes du prince d'Orange. Le stathouder fut forcé de quitter sa résidence; les états déclarèrent l'union rompue. Au moment où les esprits étaient le plus animés, la princesse partit de Loo pour se rendre à la Haye. Arrêtée pr un poste militaire, on ne lui permit pas de continuer sa route, elle se plaignit avec emportement et demanda à son frère une réparation éclatante. Le roi de Prusse fit avancer vingt mille hommes, sous les ordres du duc de Brunswick. Le comte de Montmorin, stimulé par les patriotes hollandais, promit qu'un corps d'armée de vingt mille Français allait être réuni à Givet. La seule présence d'un camp sur notre frontière eût décidé Frédéric-Guillaume à négocier. L'archevêque de Sens ne voulut jamais consentir à créer des ressources pour cette démonstration militaire; le ministre de la guerre, le maréchal de Ségur, se refusa alors à prendre des mesures insuffisantes; les troupes prussiennes n'hésitèrent plus à entrer sur le territoire des Provinces-Unies. Le duc de Brunswick a dit lui-même, depuis son expédition, que, s'il y avait eu quelques tentes à Givet, il n'aurait pas continué sa marche. Le roi de Prusse ne voulait pas, dans l'intérêt seul de sa sœur, s'engager avec la France dans une guerre dont la maison d'Autriche n'aurait que trop profité.

Cependant l'Angleterre avait armé en même temps que la Prusse. La cour de Versailles donna enfin des ordres pour mettre en mer une escadre. Montmorin entama une alliance avec la Russie, l'Autriche et l'Espagne. Au grand étonnement de l'Europe, surprise de notre hésitation, l'archevêque de Sens proposa au cabinet anglais de signer une convention de désarmement. Cette convention enleva tout à la fois au gouvernement français l'estime de ses rivaux et la confiance de ses alliés. Le projet de quadruple alliance, qui eût peut-être sauvé la Pologne, fut pour toujours entravé; un secrétaire du comte Oxenstiern en avait trahi le secret, et le comte de Ségur, notre ambassadeur en Russie, fut réprimandé pour avoir hâté les négociations, c'est-à-dire pour avoir failli réussir. L'empereur Joseph Il avait bien raison d'écrire à ce moment : « La France vient de tomber ; je doute qu'elle se relève. » Le comte de Montmorin n'avait donc pas eu à se louer du cardinal de Brienne.

La rentrée de Necker aux affaires, en donnant à Montmorin plus d'indépendance dans le cabinet, allait-elle lui porter bonheur? L'heure arrivait ou l'ancienne diplomatie française, fondée sur l'exécution du pacte de famille, devait faire place à la nouvelle politique révolutionnaire. A la veille du jour où l'une des plus grandes époques de l'ordre social s'ouvrit, on n'avait encore aucune idée précise sur ce que l'on ferait. Ceux qui exerçaient le pouvoir, à commencer par le roi, s'ils continuaient à parler en maîtres, obéissaient, en réalité, à la puissance invincible de l'opinion publique. Les possesseurs de privilèges étaient les premiers à s'excuser des avantages dont ils jouissaient. En voulant les conserver, ils prétendaient à l'honneur d'y être indifférents. Les abus n'étaient pas récents ; ce qui l'était, c'était l'impression qu'ils faisaient naître. S'il est vrai que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement soit celui ou il commence à se réformer, il était impossible de ne pas voir que la nation marchait à un rapide dénouement. Le trésor était à sec, les parlements en exil, toutes les provinces agitées, la disette menaçante, les états généraux promis solennellement et sans retard, Paris inondé d'un débordement de pamphlets et s'habituant déjà à ne plus travailler et à vivre dehors.

Nous ne voulons raconter les événements que dans la mesure ou Montmorin y prit part. La vie de madame de Beaumont fut, dans ces dramatiques années, tellement mêlée à celle de son père, qu'on ne peut passer son ministère sous silence. Nous devons, pour mieux comprendre pourquoi sa fille avait si peu d'attaches à la vie, faire connaître cette série d'infortunes qui permettait à madame de Staër: de dire que la famille de Niobé n'avait pas été plus. cruellement frappée.