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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 7)

VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 7)

La comtesse Pauline de Beaumont · 8 min de lecture · p. 363–370 · chapitre 16 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Elle savait tout cela et restait néanmoins attachée. Si nous ne possédons pas les lettres que lui écrivait Chateaubriand, il a pris soin d'en reproduire des fragments en changeant l'adresse. Il écrivait si peu à Villeneuve, du moins dans ce temps-là, que Joubert priait madame de Beaumont de lui citer quelques mots de chacune des lettres qu'elle recevrait de Rome : • Je suis assuré que vous les choisirez toujours si bien, que, sans vous fatiguer, ils pourront me suffire à me donner une idée du reste. » Et, en effet, avant de partir pour le Mont-Dore, elle lui envoie un extrait; or, dans l'édition des œuvres complètes de Chateaubriand, cel extrait ligure comme lettre adressée par lui à Joubert. C'est une erreur volontaire1. En arrivant le 23 juin à Rome, ce n'est pas à Villeneuve, c'est à la femme délaissée et presque mourante qu'il se hâte de donner de ses nouvelles. « M'y voilà enfin, écrit-il, toute ma froideur s'est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peint : les sots! les âmes glacées ! les barbares ! Quand ils viennent ici, n'ont-ils pas traversé la Toscane, jardin anglais au milieu duquel il y a un temple, c'est-à-dire Florence? N'ont-ils pas passé en caravane, avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie appelée l'État romain ? Pourquoi ces créatures voyagent-elles ! Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte, à la porte de Rome : quelle ville ! quels souvenirs ! » Toutes ses notes sur l'Italie sont prises dans sa correspondance avec madame de Beaumont. Lorsqu'elle vint s'éteindre dans la maison de la place d'Espagne, Chateaubriand reçut d'elle tous les papiers qui pouvaient tomber entre des mains étrangères; il restitua à Joubert ses propres lettres, qu'on a pu ainsi publier. Quant à la promenade dans Rome au clair de lune, elle avait été écrite pour madame de Beaumont; elle y avait fait allusion : « Du haut de la Trinité-du-l'ont, les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d'un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d'un vaisseau à l'ancre. Que se passait-il il y a dix-huit siècles, à pareille heure et au même lieu? •

1. Édition de 1832 chez Furne. ↩

Certes, cette poésie du passé, les descriptions de la villa Adriana, et les longues arcades festonnées de lierre, la peinture de ces silencieuses galeries ornées de chefs-d'œuvre et la solitude de ces loges étudiées par tant d'artistes illustres, étaient faites pour ébranler l'imagination d'une femme instruite et bien douée; elle espérait peut-être, malgré ses défaillances, que les souffles venus des montagnes de la Sabine et passant sur la F'Farnésine et le Colisée seraient tièdes à sa poitrine; la séduction lente et intime que Rome apporte aux âmes fortes el rêveuses, le sentiment de grandeur qu'elle laisse et qui fait que, lorsqu'on rentre dans la vie moderne, les regards ont quelque peine à s'habituer aux vulgarités, tout cela, qui l'eût plus senti, plus compris que madame de Beaumont? Mais le suprême attrait étaitde rejoindre celui qu'elle entourait d'une sollicitude insatiable et d'une admiration continue. Le souvenir des intimités de Savigny était toujours présent.

Ge fut pourtant toute une lutte, dans sa société choisie, pour s'opposer à ce périlleux départ. Seule, Lucile le comprenait : « Mon frère m'a mandé (30 juillet) qu'il espérait vous voir en Italie... Je ne lui céderai pas le bonheur de vous aimer; je le partagerai avec lui toute ma vie. Mon Dieu ! madame, que j'ai le cœur serré et abattu! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont salutaires, • comme elles m'inspirent de dédain pour mes maux ! Souffrez que je vous recommande encore votre santé... Comment ne vous aimez-vous pas? Vous êtes si aimable et si chère à tous ! » Fontanes, surtout, fut extrêmement contrarié de ce voyage. Il se préoccupait peu de la santé de madame de Beaumont; il ne voyait que l'avenir de Chateaubriand et le parti que les envieux ou les jaloux pourraient tirer encore de la publicité donnée à une affection dont le monde ne connaissait pas le désintéressement et la hauteur. Déjà le sanglier d'Érymanthe avait grondé lors de la retraite de Savigny. Madame de Beaumont l'avait su, et, dédaignant toute explication personnelle, elle avait confié sa peine à Joubert. Ce fut bien pis lorsque Fontanes apprit sa résolution définitive : « Pour comble de ridicule, écrit-il à Guéneau de Mussy (5 octobre), madame de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Je défends le mieux possible mon ami, mais que puis-je contre l'orage? » Pauline n'avait pas été ébranlée par les critiques; Joubert, plus indulgent, plus tendre et aussi plus distingué de cœur, n'avait d'autres soucis que la fatigue et la longueur du chemin pour un être épuisé. Mais il sentait que le « vent du désert et le froid de l'isolement étaient encore plus funestes que tous les autres ». Il fallut se rendre enfin : « Conservez-moi votre amitié, lui répondit madame de Beaumont, et soyez sûr qu'elle est peut-être le plus fort lien qui m'attache à la vie: Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde1. »

1. Lettre de madame de Beaumont du 4 septembre 1803. ↩

Elle quitta le Mont-Dore le 5 septembre et s'arrêta à Clermont-Ferrand. Elle s'y plut; elle en aimait les toits plats, les points de vue, ce qui en faisait une ville singulière; elle se sentait dans la province d'ou les Montmorin étaient sortis. Elle avait retrouvé une excellente cousine, madame de Vichy, qui s'était mise à l'adorer; et puis elle entendait enfin parler en Auvergne, mieux qu'ailleurs, de ses vieux parents, de sa mère, de son père, et la façon dont on lui en parlait lui donnait de vraies jouissances. Les premiers jours, elle put croire que les eaux étaient allées chercher la vie et la lui avaient apportée. Adoucissement trompeur et passager! un refroidissement amenait bientôt une quinte de toux, et néanmoins elle partait pour Lyon2. Joubert lui écrivait le 14 septembre; c'était son avant-dernière lettre; il la suppliait de ménager sa vivacité, il tournait de tous les côtés son imagination pour chercher quelques soulagements à la malade. Il répétait pour la centième fois, à celle dont l'ardeur allait gaspiller sos derniers jours, que la vie est un devoir, et qu'il faut attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : « C'est assez! » Il était tenté de se fâcher, voyant à quel point Pauline était aimée de ses amis, et combien elle le croyait peu. Il attendait avec impatience et inquiétude sa dernière décision, le repos à Villeneuve ou le voyage à Rome. Ce ne fut pas la raison qui l'emporta. Ballanche, qui Ja reçut à Lyon, prévint Chateaubriand. II lui mandait qu'un malheur immédiat n'était pas à craindre et que l'état de la malade paraissait s'améliorer.

2. Lettres de madame de Beaumont des 7 et 9 septembre 1803. ↩

Elle partait pour l'Italie, et, le 1° octobre, elle était à Milan. Elle s'efforça de rassurer Joubert, lui affirmant qu'elle était arrivée en meilleur état qu'elle ne l'espérait, quoique extrêmement fatiguée. Son cœur était si triste1! Chateaubriand n'avait pu venir jusqu'en Lombardie à sa rencontre; mais il lui avait envoyé un compagnon sur, respectueux et discret, M. Bertin l'aîné. Chassé de Paris en vertu d'un ordre arbitraire, relégué pendant quelque temps à l'ile d'Elbe, M. Bertin s'était évadé, emmenant avec lui son geôlier. Il séjournait à Florence lorsqu'il rencontra pour la première fois Chateaubriand aux funérailles d'Alfieri. De retour à Rome, ils se lièrent si promptement et si étroitement que, retenu par un devoir officiel auprès du cardinal Fesch, René confia à son nouvel ami la mission d'aller chercher à Milan la fille du comte de Montmorin.

1. Lettre de madame de Beaumont du 1° octobre 1803. ↩

C'est Florence qu'il la rejoignit lui-même. Il fut terrifié à sa vue; elle n'avait plus que la force de lui sourire. La voiture cheminait au pas. L'automne, en Italie, est la plus délicieuse des saisons. La nature se repose dans l'harmonie des couleurs et dans la douceur du ciel. Touty apaise le regard. Pauline attachait moins ses yeux sur le beau pays qu'elle traversait que sur l'homme qu'elle aimait et admirait tant ! Ils avaient pris la route de Pérouse. « Que m'importait l'Italie? J'en trouvais encore le climat trop rude, et, si le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes. » Ainsi parlait en 1837, après plus de trente ans, René vieilli, écrivant ses Mémoires. Le cœur lui battait en remuant les cendres des tendresses de sa jeunesse. •A Terni, madame de Beaumont parla d'aller visiter la cascade. « Ayant fait un effort pour s'appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit : « Il faut laisser tomber les flots! » C'étaient des paroles comme seule, dans sa mélancolie, elle savait les prononcer. Ils descendirent par la voie Appienne, entre cette allée de tombeaux en ruine, longeant cette cam-, pagne dont « le silence était aussi vaste que le tumulte des hommes qui l'avaient foulée » et contemplant cet horizon qui n'est comparable aucun autre pour la beauté des lignes. Pauline ne pouvait que serrer la main a Chateaubriand lorsqu'elle l'entendait lui décrire les grandeurs des paysages où elle venait demander le repos. C'est ainsi que, bouleversés par les plus fortes émotions, ils entrèrent dans la ville éternelle. Ceux qui ont vu Rome connaissent la place d'Espagne. Il y a quatre-vingts ans, dans la portion la plus rapprochée de la Trinité-du-Mont, et qui touche à la rue Saint-Sébastien, existait une petite maison, avec un jardin d'orangers, s'étendant jusqu'au-dessous du Pincio, et une cour plantée d'un figuier. Ce fut dans cette retraite abritée que Chateaubriand installa son amie malade. C'est la qu'elle s'éteignait vingt jours à peine après avoir retrouvé celui qu'elle avait à tout prix voulu rejoindre.