Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

ILI

La comtesse Pauline de Beaumont · 22 min de lecture · p. 129–152 · chapitre 7 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il n'y avait pas de satisfaction à espérer pour Montmorin dans la situation critique qui se dessinait à tous les yeux. Louis XVI T'aimait et pourtant ne se livrait pas à lui; sa bonté n'avait rien d'expansif. La reine ne pardonnait pas à l'ancien menin son intimité avec Necker et La Fayette. D'autre part, l'esprit vulgaire d'envie et de haine s'irritait avec acharnement contre l'ombre du pouvoir qui restait au ministre « Baptiste Montmorin a pris le rôle de la bêtise, écrivait Camille Desmoulins. O bon monsieur Capet, quel choix vous avez fait dans votre sagesse1! » Malgré les dégoûts qui lui montaient souvent au cœur et dont nous trouvons la trace dans ses confidences, Montmorin croyait encore au plan politique de La Fayette.

1. Révolutions de France et de Brabant, t. III n° 36. ↩

Quinze mois après son retour triomphal, Necker venait de donner sa démission sans que personne songeât à le retenir. Il n'y avait pas d'homme plus usé. La situation de ses collègues du ministère n'était plus tenable. La Fayette était intervenu auprès du roi; il lui avait nettement dit que, le comte de Montmorin étant connu pour son attachement à la Constitution, ne pas mettre de prix à son maintien aux affaires étrangères était un acte d'hostilité personnelle; que le seul moyen de durer était que le roi, Montmorin et lui eussent une confiance entière réciproque. La reine résistait, aigrie par une pareille recommandation. Montmorin avait en ce moment, auprès de l'Assemblée, une dernière lueur d'influence. Il tenait, d'ailleurs, grâce aux fonds secrets, les mille liens des négociations avec plus d'un meneur bruyant et vénal. Sa démission ne fut donc point acceptée. MM. de Fleurieu, du Portail, L Tour du Pin et Duport du Tertre devinrent ses nouveaux collègues. Mais l'amertume de son cœur et son découragement, nous les retrouvons à cette date dans un entretien qu'il eut avec M. de Ségur1.

1. Mémoires du comte de Ségur, t. III. ↩

Rappelé de la cour de Russie, où il avait intelligemment représenté la France, le comte de Ségur (septembre 1790) était allé rendre compte de sa mission à Montmorin. De tous les tableaux qu'on avait tracés de la Révolution, celui que lui fit Montmorin fut le plus sombre. Son esprit éclairé sentait très bien la nécessité de terminer les troubles par une transaction sincère et par un pacte qui contiendrait tous les éléments d'un gouvernement représentatif; mais, cn même temps, il était persuadé que la violence des passions rendait ce remède impossible. « D'un côté, dit-il à M. de Ségur, le peuple, dans sa fougue, parait ne vouloir qu'une démocratie qui mène à l'anarchie. Il s'armera bientôt contre ceux qui veulent aujourd'hui le soumettre à un frein légal. D'une autre part, la cour, l'aristocratie et ce qui environne le roi rejettent avec opiniâtreté tout ce qui ne leur montre pas la monarchie telle qu'elle était autrefois. Vous savez à quel point j'aime le roi; il est juste, vertueux, bon; mais sa bonté est privée de force. Il ne sait résister ni à ceux qu'il craint, ni à ceux qu'il aime. Je fais de vains efforts pour le déterminer à suivre avec fermeté un plan quelconque. »

Ce langage, tout à l'honneur de Montmorin, précise à la fois l'état de son esprit et les obstacles insurmontables auxquels se heurtaient ses projets. Déçu du côlé de La F'Fayette, il crut un instant avoir trouvé dans Mirabeau le génie indispensable pour que cette marche nouvelle du siècle se poursuivit avec calme et régularité.

Ils se connaissaient depuis longtemps. Une mauvaise aventure les avait brouillés.

C'était à la fin de 1787; Montmorin venait de succéder à M. de Vergennes. Mirabeau, sans ressources, presque dans le dénuement, avait obtenu par l'intermédiaire de l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand, une mission confidentielle en Prusse. On était convenu que Mirabeau lui adresserait ses lettres chiffrées pour les remettre au ministre. Sur le bruit de la convocation des notables, Mirabeau était accouru en france, après plus d'un an de séjour en Allemagne, et, à l'aide des minutes de sa correspondance, il avait composé l'Histoire secrète de la cour de Berlin1. On était en novembre 1788; l'ouvrage allait paraître. Montmorin avait eu connaissance du manuscrit. Le duc de Lauzun le lui avait apporté et avait ajouté que Mirabeau en ferait le sacrifice si Montmorin voulait en donner le prix offert par le libraire, trois cents louis. Le marché accepté, l'argent avait été compte, à cette nouvelle condition que Mirabeau renoncerait à se faire élire en Provence. Cet engagement était-il possible ? Nous ne le discuterons même pas. Mirabeau était parti, s'était présenté à Aix, et le livre avait paru. La femme du libraire, madame Legay, très liée avec Mirabeau, avait soustrait la copie du manuscrit vendu. La présence à Paris du prince Henri de Prusse, fort maltraité dans l'ouvrage, ajoutait aux embarras du gouvernement. Des poursuites rigoureuses avaient été ordonnées; on allait jusqu'à parler d'une lettre de cachet. L'abbé de Périgord, après de sanglants reproches, s'était brouille avec Mirabeau pour ne se raccommoder avec lui qu'à son lit de mort. Des lettres presque 'injurieuses avaient été échangées entre lui et Montmorin, et l'impression était restée vive, lorsqu'ils se trouvèrent face à face à l'Assemblée constituante.

1. Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, t. Ier et II. — Mémoires de Malouet, chap. II. ↩

Par l'entremise du comte de la Marck, des relations s'étaient nouées entre Mirabeau et la cour des mars 1790. En homme de gouvernement, Mirabeau avait vainement essayé jusqu'à cette heure de se rapprocher des ministres. Préoccupé de la marche des événements, de la tendance des partis, de l'inanité des mesures employées pour les combattre, il surmonta ses répugnances. Il voulait que Necker et Montmorin lui confiassent leur plan, s'ils en avaient; il s'engageait i le soutenir, à employer tous ses moyens, toute son influence pour empêcher l'invasion des fausses idées démocratiques. Il s'était adressé à Malouet pour obtenir une conférence. Necker et Mirabeau avaient malheureusement été laissés seuls en présence l'un de l'autre. A cause de l'affaire du manuscrit, Montmorin avait cru ne pas devoir assister à cette première entrevue. On sait comment la raideur de Necker compromit tout et comment le lendemain, à l'Assemblée, passant tout rouge de colère, à côté de Malouet, il lui cria en enjambant un gradin : • Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles. •

Mirabeau s'était alors tourné vers La Fayette. Il ne réussit pas mieux. C'était vainement qu'il lui écrivait : « Soyez Richelieu sur la cour, pour la nation, et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant les libertés publiques; mais Richelieu avait son capucin Joseph; ayez donc votre Éminence grise; ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion, mon impulsion a besoin de vos grandes qualités. » La Fayette plein de méfiance restait sourd; on se contentait d'offrir à Mirabeau une ambassade. L'indignation et la colère s'emparaient de lui; il voyait s'écouler stérilement des heures dont la perte était irréparable. Si on lit sa correspondance avec le comte de la Marck, pendant cette année 1790, son antipathie contre Montmorin, la sévérité de son jugement, j sont accusées à chaque page; il le croit le serviteur de La Fayette el il ne le lui pardonne pas. La vivacité de son langage devait s'adoucir du jour où Montmorin put le convaincre que, quelles qu'eussent été son amitié et sa déférence pour La Fayette, son dévouement à la cause de la monarchie constitutionnelle l'emporterait sur tout. Cette preuve ne tarda pas à être faite.

Necker, opposé à l'établissement des assignats, lassé de la conduite de l'Assemblée, mécontent aussi de l'opposition sourde et continue qu'il rencontrait dans l'entourage intime du roi, avait, comme nous l'avons dit, pris la résolution de se retirer. Il était parti le 8 septembre, le cœur brisé. Le renvoi du ministère à la suite de celle retraite avait été obtenu. Montmorin seul avait été conservé et devenait le véritable chef du cabinet. Il n'était plus possible que le ministre principal n'eût aucune connaissance des projets ou des conseils de Mirabeau. Les rapports avec le roi, du moment qu'il n'y avait pas un centre de direction, étaient plutôt des intrigues qu'un système de conduite. Le comte de Mercy-Argenteau, qui avait l'oreille de la reine, était convaincu qu'on ne pourrait tirer parti de Mirabeau qu'en l'abouchant avec Montmorin. La Marck avait été chargé de cette délicate entreprise; il en parla à Marie-Antoinette. Elle tenait toujours rigueur à Montmorin de sa trop facile soumission aux volontés de Necker. Néanmoins, comme elle reconnaissait qu'il n'avait fait en cela qu'obéir au roi, elle pardonna facilement; elle n'avait pas, du reste, été longtemps sans s'apercevoir qu'au milieu des nouveaux ministres, Montmorin était le seul ami. Il venait d'avoir avec son collègue Duport du Tertre, le successeur aux sceaux de Champion de Gicé, une altercation des plus vives. Seul dans le conseil, il osait prendre la défense de la reine; on ne parlait dans les clubs que de la légitimité d'un attentat sur l'Autrichienne. Montmorin demandant si on laisserait consommer un tel forfait, Duport du T'Tertre répondit froidement qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire un procès à la reine. • Quoi! s'écria Montmorin, vous ministre du roi, vous consentiriez à une pareille infamie? - Mais, répondit l'autre, s'il n'y avait pas d'autre moyen ! » Cela se passait en décembre 1790. On conçoit que Marie-Antoinette n'ait plus hésité à donner son affection à l'honnête homme qui la défendait courageusement.

Mirabeau rend compte dans sa quarante-sixième note de l'accueil empressé qu'il venait de recevoir de Montmorin. Il lui avait, en effet, fort habilement inspiré confiance; après avoir dissipé tout soupçon de connivence avec La Fayette, après avoir rejeté sur Necker l'insuccès des premières tentatives de réconciliation, Montmorin dit à Mirabeau : « Nous périssons, nous, l'autorité, la royauté, la nation entière. L'Assemblée se tue et nous tue, et cependant, quelque important qu'il soit de la renvoyer, on ne peut tourner court. Que faut-il donc? Temporiser, mais gouverner. Je veux relever l'autorité; je veux consacrer toutes mes forces à ce but, vous le voulez vous-même. Les divers points de notre coalition sont faciles à arrêter. Je vous demande de m'aider : 1° à tracer un plan qui puisse faire finir l'Assemblée sans secousses; 2° à changer l'opinion des départements, a veiller sur les élections, repopulariser la reine; 3° à me faire obtenir sa ' confiance. » Et, avec une modestie égale à sa bonne . foi, Montmorin ajouta : i Éclairez-moi, secondez-moi! Je n'ai jamais rêvé sur la constitution des empires, ce n'est pas là mon métier; je le ferais mal. Il me faut des gens habiles et je ne compte que sur vous. »

Mirabeau, très ému, prit les mains de Montmorin : « Ce n'est pas le ministre du roi, forcé quelquefois de jongler, que je viens. d'entendre, répondit-il: c'est un homme d'honneur qui m'a parlé et qui ne veut pas me tromper. Je vous servirai, je vous seconderai de tout mon pouvoir. » A partir de ce jour, l'intimité des deux côtés fut absolue. Ranimé et encouragé, Mirabeau (23 décembre 1790) rédigea et compléta son plan, qui porte le titre d'Aperçu sur la situation de la France et les moyens de concilier les libertés publiques avec l'autorité royale. C'est à la fin de cet écrit qu'il se livre aux plus sinistres prévisions sur l'avenir de la famille royale. Montmorin, de son côté, mettait un sérieux esprit de suite surmonter les obstacles qui se présentaient.

Ces obstacles étaient de diverses natures. L'absence d'énergie du malheureux Louis XVI n'était pas le moindre. « Lorsque que je lui parle de ses affaires et de sa position, écrivait Montmorin au comte de la Marck, il semble qu'on lui parle de choses relatives à l'empereur de Chine. » La médiocrité de son esprit ne s'atténuait pas, mème dans ses rapports avec l'homme d'État le plus éminent. Et, en effet, Mirabeau, à travers les éclairs de son génie, comprenait que l'anéantissement du clergé; des parlements, des pays d'états, de la féodalité, des privilèges de tout genre, était une conquête commune à la nation et au monarque. C'était sur ces immenses ruines qu'il voulait bâtir. La Révolution était faite, mais la Constitution ne l'était pas, et Mirabeau, se sentant pour la première fois véritablement soutenu, songeait à établir un contre-poids entre les pouvoirs; sa plus vive préoccupation était le conflit perpétuel entre le roi et le corps législatif. Ses conversations avec Montmorin portaient principalement sur ce sujet. Madame de Beaumont, parlant plus tard à Chateaubriand de ce douloureux passé, revenait fréquemment sur cette courte période où, servant de secrétaire et de confidente à son père, elle avait partagé avec lui les illusions que faisaient naître les affirmations hardies, la foi audacieuse de Mirabeau.

Son apostrophe : « Silence aux trente voix! » dans les premiers jours de 1791, avait, plus que toutes les indiscrétions, annoncé publiquement son changement d'opinion; mais Montmorin n'avait confié à personne le secret de ces communications, lorsque, sur la prière du roi, coïncidant avec un désir de Mirabeau, communication du plan fut donnée à Malouet1. « C'est de votre faute, lui dit Montmorin en l'abordant, si vous êtes si tard et si mal instruit. Vous nous avez abandonnés avec humeur, et vous avez dans votre modération une telle inflexibilité, qu'étant bien sûr de vous trouver toujours au moment du besoin, je n'ai pas couru après vous. » Il lui fit'alors le récit de toutes les négociations ; il ne lui dissimula même pas qu'il était dépositaire d'un bon de deux millions que Mirabeau devait toucher des que les affaires auraient pris une meilleure tournure. Il recevait, en attendant, dix mille francs par mois.

1. Mémoires de Malouet, chap. XV. ↩

• La cour se figurait que le meilleur moyen d'arrêter la Révolution était aussi d'en gagner les chefs. C'était Montmorin qui était chargé de cette besogne; une partie de la liste civile recevait cet emploi2. Elle ne payait pas moins de 34 000 livres par mois. Ces corruptions systématiques étaient à la fois une erreur et une duperie. La Révolution, suivant l'expression de madame de Staël, n'avait que des chefs invisibles : c'étaient des croyants à certaines vérités, et nulle séduction ne pouvait les atteindre. Il faut transiger avec les principes en politique et ne pas s'embarrasser des individus, qui se placent d'eux-mêmes, dès qu'on a bien dessiné le cadre dans lequel ils doivent entrer. Ces transactions avec les consciences ne rencontraient à chaque pas que des déconvenues.

2. Mémoires secrets de Bertrand de Molleville, t. I1, p. 141. ↩

Depuis que le comité des finances avait réclamé la communication du livre des pensions, depuis que Montmorin avait été obligé de prouver qu'il n'avait pas fait passer d'argent à l'empereur, le département des affaires étrangères était l'objet d'attaques continuelles, surtout dans son personnel. Heureusement que Mirabeau était membre du comité diplomatique et qu'il accablait de sa supériorité le rapporteur Fréteau, la commère Fréteau, comme il le nommait dédaigneusement. Il ne put cependant empêcher l'Assemblée d'adopter un décret qui causa les plus graves embarras. Ce décret fixait la pension de retraite des ambassadeurs et des ministres plénipotentiaires. Les jacobins, en le votant, n'avaient eu qu'un but : le renouvellement du corps diplomatique. Les motions succédaient aux motions; le moindre incident servait de prétexte aux interpellations; tantôt c'était une dénonciation pour avoir autorisé le passage sur le territoire • français de quelques troupes allemandes, usage réciproque et nécessaire pour les changements de garnison ; tantôt c'était la signature donnée pour le passeport de Mesdames tantes du roi. Les orages s'amoncelaient sur Montmorin; combien de temps encore eussent-ils pu être dissipés, même si Mirabeau eût vécu !

Le 31 mars 1791, Montmorin écrivait à La Marck : « Je suis entièrement effrayé et tout aussi affligé. Le billet de Cabanis, ce matin, était détestable. Je renvoie, pour savoir des nouvelles. Si elles sont aussi mauvaises que ce matin, si l'état continue à être aussi dangereux, ne pensez-vous pas qu'il y aurait quelques précautions à prendre pour les papiers? On me dit qu'il pourrait y avoir plusieurs personnes compromises. Je suis bien inquiet, très affligé, très découragé. »

Le 2 avril, en effet, Mirabeau mourait ; avec lui disparaissaient les derniers rêves constitutionnels caressés par Montmorin. Son abattement fut profond. Il ne s'en releva pas ; il offrit sa démission, mais le refus de M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople, le força de reprendre une lutte qui l'avait lassé. Désormais il va consacrer ce qui lui reste à vivre à essayer de sauver les jours du r'oi. Son autorité près de lui baissait avec ses espérances; quelques semaines à peine s'étaient écoulées, qu'il ne dissimulait plus qu'on marchait à la république. L'assemblée n'avait-elle pas, le 7 avril, voté la résolution par laquelle aucun député ne pourrait entrer dans le ministère que quatre ans après la fin de la législature ?

'VI

Quelle politique extérieure pouvait prendre place entre ces deux années 1791 et 1792 ? La Révolution écrivait un droit diplomatique nouveau. C'était contre l'empire germanique que sa première action extérieure devait s'exercer. Le décret du 4 août 1790 avait dépouillé de leurs droits féodaux plusieurs princes ecclésiastiques et laïques de l'empire, raison de leurs possessions enclavées dans les provinces d'Alsace, de Franche-Comté et de Lorraine. Dès le mois de janvier suivant, les délégués du cercle du Haut-Rhin, assemblés à Francfort, avaient pris un conclusum porlant que l'empereur et le corps germanique étaient requis d'accorder appui et protection aux états, à la noblesse et au clergé de l'empire contre les actes de l'Assemblée nationale. Léopold, en entrant à Francfort (fin septembre 1790) avait promis d'appuyer les droits des princes allemands possessionnés. Il s'y était d'autant mieux engagé que les écrits français et les harangues de nos orateurs avaient donné un grand mouvement aux esprits dans les électorats de Trèves, de Cologne et de Mayence. Cependant la Constituante, qui n'était pas prête à déclarer la guerre, avait reconnu le principe d'une indemnité. M. de Ternant, colonel du régiment le Royal-Liégeois, avait été envoyé par Montmorin en mission extraordinaire a Coblentz pour déterminer les princes, réunis à la diète de Ratisbonne, à accepter un règlement basé sur les traités1. Une lettre de M. de Vergennes, fils de l'ancien ministre, et représentant la France dans les électorats, les dépêches à M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, indiquent clairement les difficultés. Elles pouvaient être pacifiquement résolues; mais le roi et la reine, éperdus, sans appui réel à l'intérieur, ne comptant: plus sur personne autour d'eux pour sauver la monarchie, veulent gagner du temps, espérant dans une intervention conciliante des puissances coalisées.

1. Archives nationales, papiers séquestrés. ↩

Montmorin est alors chargé de rédiger le manifeste célèbre du 23 avril 1791, adressé à tous nos représentants à l'étranger « Le roi, écrivait-il, me prie de vous mander que son intention la plus formelle est que vous manifestiez ses sentiments sur la Révolution et la Constitution à la cour où vous résidez; les ambassadeurs ou ministres de France près toutes les cours de l'Europe reçoivent les mêmes ordres, afin qu'il ne puisse rester aucun doute ni sur les intentions de Sa Majesté, ni sur l'acceptation libre qu'elle a donnée à la nouvelle forme de gouvernement, ni sur son serment inviolable de la maintenir. » Cette circulaire s'efforçait surtout de répondre à cette accusation que la volonté du roi avait été forcée, et elle se terminait par ces mots : • Ges calomnies ont cependant pénétré jusque dans les cours étrangères ; donnez de la constitution française l'idée que le roi s'en forme lui-même, ne laissez aucun doute sur l'intention de Sa Majesté de la maintenir. »

Montmorin communique cette circulaire à l'Assemblée; elle éclate en enthousiasme, - enthousiasme de peu de durée. Des le lendemain, l'abbé Royou publiait ses Réflexions: « Quoi ! au sein des attentats contre sa personne, des outrages faits à son épouse, des persécutions suscitées à l'Église, des horreurs qui souillent la Révolution, le confident des pensées du roi ose protester à l'Europe qu'il est heureux!... Captif au milieu d'une nation qu'il a rendue libre, il voit tous ses goûts contrariés, toutes ses intentions suspectées, ses actions dénaturées, ses vertus même calomniées; ses plus fidèles serviteurs lui sont arrachés; il n'est pas jusqu'à sa conscience qu'on ne violente, et son ministre atteste à l'Europe qu'il est heureux! Quelle idée veut-il donc donner de sa sensibilité? Non, M. de Montmorin n'a rien cru de tout cela, et c'est pourquoi je regarde comme un chef d'œuvre de politique d'avoir, sans hésiter, adopté la lettre qui lui a été adressée par le club des Jacobins. »

Les doutes se répandent, en effet; l'Orateur du peuple imprimait ces lignes1 : « Quelle foi ajouter à ta lettre, plat Montmorin, petite vipère gonflée de tout le venin de l'ancien régime et que le peuple aurait dû mille fois écraser ! › Et dans un autre numéro : « Croyez-vous la sincérité des sentiments consignés avec tant d'affectation, dans la lettre de Montmorin aux cours étrangères? Plus elle est patriote, plus elle doit être suspecte! » Enfin, le Moniteur du 31 mai insère un extrait d'une correspondance de Francfort dont voici le texte : « J'ai dans ce moment entre les mains les copies fidèles de deux contre-lettres envoyées en même temps que la déclaration, dont on a voulu qu'elles annulassent l'effet et qu'elles ont discréditée entièrement. »

1. L'Orateur du peuple, t. V et VI. ↩

Montmorin, de bonne foi, atteste, sur sa tête et son honneur, sa sincérité; il était encore une fois trompé. Il n'en défend pas moins le roi.

Quinze jours après (21 juin), Dandré entrait, à six heures du matin, chez Montmorin et lui apprenait la fuite de Varennes. Une lettre de Louis XVI apportée au même instant lui annonçait son départ et lui disait d'attendre ses ordres. Il oublia, dans ce moment, ses propres périls pour se livrer à la joie de savoir le roi, qu'il aimait, échappé au danger de la sortie de Paris. La joie fut courte. La nouvelle s'était répandue; le peuple assaillit aussitôt l'hôtel de Montmorin, réclamant sa tête. Il put faire parvenir à son collègue de Lessart, chargé de ministère de l'intérieur, ces quelques lignes : « Je ne puis sortir, le peuple entoure ma maison; on y a mis des gardes. S'il y a quelques démarches à faire auprès de l'Assemblée nationale, je vous prie de me le faire savoir et de prier l'Assemblée de donner des ordres pour que je puisse me rendre auprès d'elle. Je ne demande pas mieux que de lui rendre compte de ma conduite. » Il écrivait en même temps au président.

Ordre fut donné de dégager Montmorin. A l'interpellation qui lui fut adressée, il répondit par ce simple mot : « Il y a à parier que, si j'avais donné au roi le conseil de partir, je l'aurais précédé ou suivi. » On l'invita, au milieu des applaudissements, à reprendre sa place au milieu des ministres. Mais l'irritation populaire ne fit que s'accroître lorsque, après l'arrestation de la famille royale, on découvrit le passeport délivre sous le nom de la baronne de Korf. Cette fois encore, la foule voulut mettre le feu à l'hôtel de la rue Plumet. La santé de madame de Beaumont reçut dans ces cruelles émotions la première atteinte grave. Les pleurs, les insomnies, les inquiétudes incessantes et mortelles que donnaient les violences populaires à une jeune femme vivant de la vie de son père et toujours à ses côtés, frappaient en elle les sources mêmes de l'existence. C'était, en effet, Montmorin, qui avait signé le passeport. Il lui avait été demandé, par M. de Simolin, ministre de Russie, à qui il ne pouvait le refuser. Quatre commissaires furent désignés par l'Assemblée : Rœderer, Gourdon, Camus et Muguet. Ils se transportèrent dans les bureaux des affaires étrangères, examinèrent la demande, compulsèrent les registres et rédigèrent un rapport favorable. Un député dit même que les éclaircissements fournis par le rapporteur étaient si satisfaisants et qu'il était si important d'environner de la confiance publique un ministre n'ayant pas mérité de la perdre, qu'il était convenable d'ordonner l'impression et l'affiche du rapport. La motion fut décrétée et la conduite de Montmorin déclarée irréprochable.

S'il était du reste nécessaire, pour établir sa sincérité, d'ajouter d'autres preuves, nous les trouverions dans un document inconnu de ses en nemis. Le 21 juin 1791, il écrivait confidentiellement au comte de la Marck : « Je reçois dans l'instant une lettre du roi m'annonçant qu'il est parti : jugez dans quel état je dois être; je ne sais ce qui va arriver. Je crois devoir rester. » Un autre témoignage non moins irrécusable nous vient de Malouet. Il avait, de concert avec l'abbé Raynal, préparé un plan de résistance peu différent de celui de Mirabeau, et il avait prié Montmorin de le présenter. Le roi avait dit non sèchement, et ce non avait fait pâlir l'abbé Raynal. Louis XVI leur laissa ignorer que ces mêmes mesures étaient précisément celles qu'il concertait avec M. de Bouillé. A son retour de Varennes, le roi eut une explication avec Montmorin et lui dit : « Je n'ai été empêché de m'ouvrir complètement à vous que par une seule considération, la peur de vous compromettre. Je ne pouvais vous emmener; devais-je vous mettre dans le cas d'un parjure si, sachant ' mon secret, vous persistiez à le garder, ou vous exposer à la mort si vous avouiez en être dépositaire et ne m'en avoir pas détourné. »

La méfiance populaire fut la plus forte; elle s'est imposée même à l'histoire. L'Orateur du peuple, dans ses numéros 41, 47, 48, dénonce Montmorin en ces termes : « Et Montmorin, qui peut être la dupe du décret qui blanchit ce sépulcre de forfaits?... La tête de Montmorin devrait déjà être tombée sous le fer du bourreau... C'est lui qui a donné à la reine un passeport sous le nom de la baronne de Korf, et le roi était désigné comme domestique. Montmorin s'est très mal défendu, et l'Assemblée a eu l'indignité de le laver de toute accusation. »

L'Orateur du peuple a été cru; on oublie même que la reine avait poussé si loin la dissimulation, qu'ayant rencontré, la veille du départ, Montmorin, elle lui avait demandé s'il avait vu Madame Elisabeth. « Je sors de chez elle, avait répondu Montmorin. - Elle m'afflige, répliqua la reine; j'ai fait tout au monde pour la décider à assister demain à la procession de la Fête-Dieu ; elle paraît s'y refuser : il me semble pourtant qu'elle pourrait bien faire à son frère le sacrifice de son opinion. »

Les passions et les préventions aveugles ne se modifient pas, et nous retrouvons les mêmes calomnies avec toutes leurs iniquités le jour où Montmorin comparut devant ses accusateurs.

Qu'avons-nous à raconter avant ce jour-là? Le roi, suspendu de ses fonctions, n'était plus qu'un gage entre des mains ennemies; il avait excité l'inquiétude comme s'il eût été fort, et tous les moyens de se défendre lui manquaient. Depuis son retour de Varennes jusqu'à son acceptation de la Constitution, les ambassadeurs de France n'avaient aucune correspondance officielle avec la cour où ils résidaient.

Presque en même temps que se signait la convention de Pilnitz, le 13 septembre, Louis XVI donnait son adhésion solennelle à l'acte constitutionnel. Ses frères avaient pris le parti de lui adresser ouvertement, sous la date du 11, une lettre laquelle ils avaient donné la plus entière publicité par les gazettes étrangères. Dans ce manifeste, les princes l'engageaient à refuser sa sanction, ne voyant dans les principes de la Révolution que la violation du droit. Tout préparait donc la guerre; les provocations venaient du dehors. Dans la circulaire adressée par lui à M. de Noailles, le 19 septembre, Montmorin jugeait très bien que l'Europe, en menaçant la France d'intervenir à main armée dans ses débats intérieurs, révoltait la fierté d'une nation indépendante et que les puissances, en se laissant entraîner par les émigrés, hâtaient le renversement du trône. Cette dépêche devait être l'avant-dernier acte diplomatique de Montmorin.

Le 30 septembre 1791, la Constituante terminait ses séances, et cette assemblée, à qui la race humaine doit tant de reconnaissance, s'en allait, de l'aveu des contemporains, plus vieillie après deux années que le plus long règne de l'ancienne monarchie.