Conclusion
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les derniers moments de madame de Beaumont n'eurent que deux témoins, Bertin l'aîné et Chateaubriand. Ils se succédèrent au chevet de son lit. L'un n'a laissé aucune lettre qui pût nous renseigner ! L'eût-il fait, qu'aurait-il pu nous dire qui valût les éloquentes pages consacrées à l'agonie de Pauline dans les Mémoires d'outre-tombe? Qui ne les a lues? Essayer, après un pareil maître, de décrire ce douloureux spectacle serait plus qu'une faute, nous pouvons du moins enchâsser ses larmes et mettre en relief les traits ineffaçables du tableau créé par son génie. L'art a peut-être trop pris la place de la sensibilité, quand, plus de trente ans après avoir perdu l'affection la plus élevée qu'il eût jamais rencontrée, il est revenu sur ses tristesses anciennes et a raconté cette mort! Et néanmoins le souffle y est et vous emporte.
Pour mieux fixer alors ses souvenirs, il avait sous les yeux un récit, composé par lui, le lendemain même et destiné à M. de la Luzerne. Mais, préoccupation singulière ! Chateaubriand en fit plusieurs copies que les amis se passèrent de main en main religieusement. Nous avions eu une obligeante communication de ce précieux document, conservé dans la famille Joubert. Il a été publié depuis. On peut donc comparer les deux textes; ils se rapprochent beaucoup, des phrases entières ont passé sans changement dans le livre. Des longueurs, nécessaires, quand les amis avaient soif des moindres incidents, ont disparu; si l'homme de lettres a quelquefois mis de l'apprêt quand la simplicité de l'ancien texte eût été plus touchante, ces taches sont rachetées par de telles beautés, que les yeux suivent, sans pouvoir s'en détacher, les scènes de l'émouvante séparation et que les cœurs restent attendris.
Lorsque madame de Beaumont entra à Rome, elle ne pouvait ni monter un escalier, ni marcher. Les médecins déclarèrent que le poumon commençait à être attaqué, et qu'il ne fallait plus espérer la vie de la malade que d'un miracle. Le sentiment de l'honneur n'abandonna pas un seul instant Chateaubriand, et la vue de tant de souffrances subies avec un si viril courage, donna à son dévouement une énergie qui ne se démentit pas, durant cette difficile épreuve. Il s'efforça de mettre en évidence devant le monde, devant la diplomatie, non plus Pauline, mais la fille du comte de Montmorin, du ministre de Louis XVI. Le pape envoya savoir des nouvelles du dernier rejeton d'une famille illustre et malheureuse. Le cardinal Consalvi, et les membres du Sacré Collège imitèrent Pie VII. Le cardinal Fesch lui-même obéit aux convenances.
Madame de Beaumont parut d'abord un peu soulagée par le climat. Quand le temps le permettait, elle se promenait de midi a une heure, en voiture. Dans ses lueurs d'espérance, Chateaubriand pensait • que son amie ne le quitterait plus; il comptait la conduire à Naples au printemps et, de la, envoyer sa démission aux Affaires étrangères. Il était ému enfin du déchirement de cette âme, qui avait reçu plus que les autres la faculté de souffrir.
Des lettres cruelles à lire lui arrivaient. Toutes, malgré des inquiétudes, exprimaient encore de l'espoir; toutes aussi, comme celle de madame de Krüdner, après avoir rappelé l'intérêt qu'excitait madame de Beaumont disaient : « Elle retrouvera un peu de santé avec le soleil d'Italie et le bonheur de votre présence. » - Mais aucune voix ne fut plus lamentable que celle de Lucile : « Mon ami, je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de jeunesse et presque immatérielle; rien de funeste ne peut, à son sujet, me tomber dans le cœur. Le ciel qui connaît nos sentiments pour elle, nous la conservera sans doute; mon ami, nous ne la perdrons point; il me semble que j'en ai au dedans de moi la certitude; je me plais à penser que, lorsque lu recevras cette lettre, tes soucis seront dissipés. Dis-lui, de ma part, tout le véritable et tendre intérêt que je prends à elle; dis-lui que son souvenir est pour moi une des plus belles choses de ce monde » - Et puis le désespoir, la cruelle certitude de son isolement dans le monde lui dictent ces lignes qui sont autant de sanglots : « Adieu, te reverrai-je?... Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant! Adieu, félicité sans mélange! O souvenir de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures!... Des notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami, jamais tu ne m'as coûté une larme et jamais tu n'as fait un ami sans qu'il ne soit devenu le mien... Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont1. »
Lucile se reposait du bonheur qui lui manquait sur son frère et sur Pauline, et elle se sauvait de son ennui et de son chagrin dans leur pensée. Les êtres qui inspirent de pareilles affections à des natures aussi distinguées ont des qualités que le vulgaire a ignorées. La vie de Lucile jetait ses dernières clartés; elle se consumait, comme une lampe, dans les ténèbres d'une longue nuit. C'était Saint-Germain, le valet de chambre de madame de Beaumont, qui, quelques mois après avoir pleuré l'une, devait suivre seul, absolument seul, le cercueil délaissé de l'autre; et Lucile, qui tenait si peu à la terre, ne devait même pas y laisser de trace ; elle disparaissait dans la fosse commune.
Cependant le mieux que le climat de Rome fit éprouver à madame de Beaumont ne dura pas.
Le 28 octobre, elle pouvait encore écrire sur son journal ces quelques lignes : « Depuis dix mois, je n'ai pas cessé de souffrir; depuis six, j'ai tous les symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré. Il ne me manque plus que les illusions et peut-être en ai-je. » - Elle n'écrivit plus. Les promenades en voiture cessèrent. Vainement Chateaubriand s'efforçait de la distraire, en lui montrant la campagne et le beau ciel; elle ne prenait plus goût à rien. Sa dernière sortie fut pour le Colysée, pour ces portiques qui avaient vu tant mourir! Avec quelle poésie cette visite a été retracée !
Elle eut froid et Chateaubriand la ramena place d'Espagne. Elle se coucha et ne se releva plus: Le 2 novembre, le médecin ne dissimula pas que le terme approchait. Madame de Beaumont le savait, et son courage ne faiblit pas. Apercevant des larmes qui se dérobaient dans les yeux de son ami, elle lui dit en souriant et en lui tendant la main : « Vous êtes un enfant; est-ce que vous ne vous y attendiez pas? »
Les deux récits, celui des Mémoires, et celui qui fut adressé à M. de la Luzerne se ressemblent ici et donnent sur la journée et la nuit du 3 novembre les mêmes détails. Les nuits d'agonie ne s'oublient jamais. Chateaubriand tenait à ce que la fille du comte de Montmorin reçût un prêtre; lorsque, fondant en larmes, il lui en parla, elle fut quelque temps sans répondre, le regarda fixement; puis, d'une voix ferme : « Je ne croyais pas que cela fût tout à fait si prompt : Allons! Il faut bien vous dire adieu. Faites appeler l'abbé de Bonnevie. » C'était un grand vicaire de Lyon, homme d'esprit et attaché à l'ambassade.
On se rappelle que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution avaient fait douter madame de Beaumont de la justice de la Providence. Elle déclara à l'abbé de Bonnevie « qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle; qu'elle espérait toutefois que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde abrégeraient son expiation dans l'autre ».
L'abbé de Bonnevie n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. Chateaubriand étant retourné auprès de son amie, elle lui dit à demi-voix : Eh bien, êtes-vous content de mor? Que de choses, dans ce mot fin et tendre! Il fallait bien maintenant que le cœur se dégonflât. Elle s'attendrit sur les bontés que René lui témoignait. A ce moment, la lettre de Chateaubriand M. de la Luzerne se tait; mais les Mémoires parlent. Pauline avoua qu'elle avait cru lui être à charge, et qu'elle avait désiré mourir pour le débarrasser d'elle. Elle lui dit tout ce qu'une femme tendre et fière, et n'ayant plus que quelques heures à elle, peut dire quand elle ne s'est pas crue aimée et quand elle n'a aimé qu'une fois. Que répondît-il? Il fut séduisant, il pleura; sut-il convaincre? une admirable phrase, plus éloquente dans sa sobriété que de longues périodes, nous rassure. Elle l'écoutait; « elle ne cessait de marquer sa surprise, et elle semblait mourir désespérée et ravie ».
Comme Joubert jugeait bien cette âme de flamme, lorsque, apprenant les suprêmes consolations que lui versa Chateaubriand, il écrivait à Chênedollé : • Quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage qui m'a causé tant de tourments1! »
1. Lettre de Joubert à Chênedollé, 2 janvier 1804. ↩
La fin était proche. On porta à madame de Beaumont les derniers sacrements avec la solennité, la . pompe et le concours habituels à Rome. Elle vit sans la moindre frayeur, le formidable appareil1. Elle n'avait pas tout dit. Quand la foule fut retirée, elle fit asseoir Chateaubriand au bord de son lit; elle eût voulu lui laisser sa fortune, si elle • avait eu le temps de refaire son testament, et si son ami avait voulu accepter; mais il n'y avait que Fontanes pour lui donner un pareil conseil2. La délicatesse de Chateaubriand s'en était justement révoltée; Pauline exigea qu'il vécût désormais auprès de madame de Chateaubriand3. Elle y ajoutait Joubert; elle savait bien que Joubert lui parlerait d'elle. • Vint alors le souvenir des rêves faits en commun; elle rappela Savigny et les projets de retraite à la campagne dont ils s'étaient quelquefois entretenus et elle se mit pleurer. Puis elle pria René d'ouvrir la fenêtre, pour qu'un rayon de soleil la réjouit. C'était le vendredi 4 novembre. Il était environ midi. On vint chercher Chateaubriand pour donner des ordres. M. Bertin le remplaça au chevet du lit. Lorsque René revint entre deux et trois heures, madame de Beaumont lui dit qu'elle sentait l'approche des convulsions. Elle rejeta tout à coup sa couverture, lui tendit une main; ses yeux s'égarèrent : « Je lui demandai si elle me reconnaissait; l'ébauche d'un sourire parut au milieu de son égarement; elle me fit une légère affirmation de tête. » La lettre M. de la Luzerne s'exprime ensuite en ces termes : « Les convulsions ne durèrent guère plus de dix à douze minutes; après quoi, elle ferma les yeux et s'affaissa sur son oreiller. Je portai la main à son cœur, il ne battait plus. » Les Mémoires ont un langage moins vrai et moins simple.
1. V. Lettre à M. de la Luzerne. ↩
2. Lettre de Fontanes à Chateaubriand. ↩
3. La lettre à M. de la Luzerne ne contient que ces mots : Ses conseils ne sortiront jamais de ma mémoire. ↩
« Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité, comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. O moment d'horreur et d'effroi! Je le sentis s'arrêter. Nous inclinâmes sur son oreiller la femme inclinée au repos; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front, ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l'étrangère; le miroir ne fut pas terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini ». Combien malgré la magnificence de ce langage, nous préférons en ce moment-la la courte phrase du premier récit!
Ce ne furent pas les obsèques de Pauline; ce furent les obsèques de la fille du comte de Montmorin que Chateaubriand célébra ; il représenta et le cardinal ministre et la famille : mais que d'amertumes au milieu de cette pompe officielle! « Si vous saviez ce qu'on entend et dans quels détails il faut entrer! i Il fallut qu'il s'occupât de la longueur de la fosse, qu'il délivrât le linceul et donnât les dimensions du cercueil au menuisier. Il fallut faire plus ! Madame de Beaumont avait désiré d'être ensevelie dans une pièce d'étoffe que son frère Auguste lui avait envoyée de l'île de France. Cette étoffe n'était pas à Rome; on n'en trouva qu'un morceau qu'elle portait partout avec elle. Chateaubriand écarta les mains mercenaires. Il aida la pauvre Saint-Germain à attacher ce morceau autour du corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. « Le samedi 5 novembre à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de Beaumont par le chemin ou nous passerons tous. »
1. Lettre à M. de la Luzerne.
Les cérémonies religieuses eurent lieu le lendemain dimanche, à l'église Saint-Louis, en présence de tous les Français qui se trouvaient à Rome. Chateaubriand présidait, et, en rendant compte de cette cérémonie à M. de la Luzerne, il ajoutait ces paroles touchantes ; « Je vous prie d'observer que M. de Montmorin, madame de Montmorin, leurs deux fils et madame votre épouse, ayant pour ainsi dire été privés de sépulture, j'ai désiré que le dernier rejeton d'une famille illustre et malheureuse trouvât du moins quelque appui dans l'attachement d'un homme obscur, et que l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune. »
Il ne sollicita que deux faveurs et toutes les deux doivent être comptées à son cœur. Il demandait à prendre pour serviteurs madame Saint-Germain et son mari, parce qu'ils avaient aimé leur attachante maîtresse, et à élever à ses frais un monument à Pauline de Montmorin. Ces désirs furent exaucés. Un marbre devait être placé sur la tombe, avec l'inscription du verset de Job que madame de Beaumont répétait souvent : Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animo sunt? (Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur.) L'autre marbre devait être debout à la tête du cercueil el appliqué contre le mur de la chapelle. Ce fut M. Bertin, avec son goût éclairé, qui fournit le sujet du bas-relief. La jeune femme est couchée sur son lit et elle montre d'une main les portraits de sa famille; elle va elle-même exhaler son dernier. soupir. Sous les médaillons est gravé le not de Rachel : Qura non sunt.
Chateaubriand connaissait un jeune sculpteur français, M. Marin, célèbre par la belle esquisse qui remporta le grand prix en l'an Ix, Gracchus partant pour le conseil des conjurés1. Il lui confia l'exécution du monument et donna l'artiste une idée générale de la figure de Pauline.
1. Journal de Paris, 7 pluviôse, an XII. Extrait d'une lettre de Rome. ↩
« On n'a pas senti la désolation du cœur, quand on n'est point demeuré seul a errer dans les lieux naguère habités d'une personne qui avait agréé votre vie. » Ainsi s'exprime René parlant des semaines qui suivirent la cruelle séparation. Les aspects lui semblaient changes; il se croyait abandonné sur les ruines de Rome. Essayait-il de se livrer au travail? une figure venait se placer devant lui et il ne pouvait plus la chasser. Les consolations lui arrivèrent d'abord de la pelite société dissoute. C'était à qui relirait la copie de la relation faite pour M. de la Luzerne1, et en saurait des phrases par cœur. Chateaubriand a cru devoir reproduire dans ses Mémoires quelques lettres de condoléance, comme autant de couronnes destinées à être déposées sur un tombeau.
1. Lettre de madame de Vintimille à Chênedollé. ↩
De tous ces témoignages de regret, nous ne citerons pas ceux de Chènedollé et de Fontanes. On n'y sent pas suffisamment le cri de l'âme en deuil. Une seule lettre est émouvante; elle est de madame de Staël. Exilée de Paris, et loin aussi de Coppet, elle n'avait lu que tardivement la narration qui lui avait été envoyée. Son admiration pour le caractère de madame de Beaumont s'était réveillée. • Depuis que je suis entrée dans le monde, je n'avais jamais cessé d'avoir des rapports avec elle, et je sentais toujours qu'au milieu même de quelques diversités, je tenais à elle par toutes les racines. » La femme de génie demandait à Chateaubriand une place dans sa vie; elle lui parlait même de l'enthousiasme de M. de Humboldt pour ses livres, et elle ajoutait : « Que vais-je vous parler de vos succès, dans un tel moment? Cependant elle les aimait, ces succès; elle y attachait sa gloire... Continuez de rendre illustre celui qu'elle a tant aimé... Que, dans votre récit, il y a de mots déchirants! Et cette résolution de garder la pauvre Saint-Germain ! Vous l'ramènerez une fois dans ma maison. Adieu tendrement, douloureusement adieu. »
Il fallait tout ce réconfort pour que, dans son isolement, Chateaubriand se relevât. Son âme, qui était faible, ne résistait pas aux calomnies, pas même aux médisances. Une lettre bien curieuse, écrite par lui, le 20 novembre, à Guéneau de Mussy, déchire les voiles. On ne peut négliger de pareilles confidences !
« Votre lettre, mon jeune ami, m'a fait pleurer. J'ai été très sensible aux marques de votre bon ' cœur dans cette circonstance, d'autant plus que ma peine est extrême, et que ni vous ni vos amis de Paris ne peuvent savoir, et peut-être ne croiront jamais ce que j'ai souffert ici... Si je ne trouvais pas un dédommagement dans l'opinion publique qui semble m'élever dans toute l'Europe, à mesure qu'on cherche à me ravaler, je ne sais si j'aurais pu rester ici huit jours. Les infâmes ! n'ont-ils pas mêlé une femme adorable, ma bienfaitrice, et j'ose dire, à présent, une sainte, à leurs propos? L'auteur du Génie du Christianisme ne devait-il pas demander le divorce? Eh bien, la mort est venue. Que diront-ils? Le monde entier a été appelé à ce spectacle; le dernier rejeton d'une famille massacrée par eux est descendu chrétien au tombeau; certes le démenti est formel; mais qu'il me coûte cher ! Je ne forme plus qu'un vœu, celui d'une petite retraite où je puisse me cacher pour écrire les mémoires de ma vie avant de mourir... Le monument de madame de Beaumont me coûtera environ neuf mille francs. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une partie; il me reste encore une très belle voiture; mais, comme notre amie est montée dedans deux ou trois fois et que sa maladie est regardée ici comme contagieuse, j'ai peur de ne pouvoir me défaire de cette voiture. mille amitiés. »
Les injures avaient été aussi impuissantes que le découragement avait été passager. L'homme d'honneur, par son altitude, désarma toutes les méchancetés et les envies. Chateaubriand, avant même de quitter Rome, avait conquis l'estime du corps diplomatique en entier, et même l'amitié du cardinal Fesch1. En même temps que, par la tournure des esprits et des événements, complète justice lui était rendue, une auréole s'attachait au front de l'aimable femme ensevelie à Saint-Louis. Le bas-relief fut promptement achevé. La petite statue, aussi élégante que l'une des Graces de Germain Pilon, fut placée contre la muraille de la chapelle, et cette inscription fut gravée au-dessous sur le marbre blanc :
1. Lettre de Joubert à Chênedollé, 2 janvier 1804. ↩
Après avoir vu périr toute sa famille,
son père, su mère, ses deux frères et sa sœur,