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L'Enchanteur 1768—1848

ILI

La comtesse Pauline de Beaumont · 22 min de lecture · p. 104–128 · chapitre 6 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Necker, dans sa retraite, voulant justifier sa conduite depuis les états généraux, déclarait qu'il cédait à un mouvement de véritable peine. Il fallait, pour le soulager, qu'il associât à tous les soins, a tous les ménagements rendus nécessaires par les événements de chaque jour, un homme dont il ne s'était jamais séparé depuis son retour aux affaires et depuis qu'il avait connu son excellent esprit, la fidélité de son caractère, un ami nouveau pour lui, mais très ancien par le rapport des sentiments, Montmorin, ce ministre-citoyen, comme il l'appelle. « Que n'avons-nous pas fait ensemble, ajoute Necker1, pour assurer les fondements d'une liberté sage, pour les défendre tantôt contre les orages qui les menaçaient, tantôt contre les exagérations qui en affaiblissaient la base et dont nous prévoyions les dangers! Nous excusions ou plutôt nous adoucissions auprès du roi les actions, les procédés et les manières dont il pouvait avoir à se plaindre, et, près des députés, à l'Assemblée nationale, nous tenions le langage qui pouvait calmer leur défiance et ramener les. plus ardents à des opinions modérées. »

1. Œuvres de Necker, t. IV, p. 79. ↩

Montmorin était, en effet, le seul qui connût la pensée de Necker. Aussi le suivit-il dans toutes les résolutions importantes qui précédèrent la convocation de la Constituante, opinant comme lui dans le conseil et cherchant a l'excuser de cette infatuation qu'apporte aux plus honnêtes une immense popularité. Ils vivaient tous les deux au jour le jour, croyant, en présence de ce grand inconnu, é la soumission et à la reconnaissance. Quels projets avaient-ils arrêtés? Que plan s'étaient-ils décidés à accepter ? On est confondu, en allant aux sources, de voir combien peu de consistance politique révèlent les actes préparatoires. Tous les avant-coureurs de la Révolution annonçaient cependant la nécessité de transiger avec l'esprit des temps nouveaux. Madame de Beaumont, très au fait par ses abondantes lectures de tous les pamphlets et brochures, écrivait pour son père des résumés qu'elle plaçait sous ses yeux. C'est ainsi que, lors de l'établissement des assemblées provinciales par l'archevêque de Sens, Montmorin, plus éclairé, avait décidé que le nombre des députés du tiers serait égal à celui des deux ordres réunis et que le vote aurait lieu par tête.

Les avertissements ne manquèrent pas, par d'autres côtés, aux ministres. Malouet, intendant de la marine, s'étant lié avec Montmorin, lorsqu'à son retour de l'ambassade d'Espagne, il avait passé à Toulon, vint lui développer ses idées. Tout devait être prévu et combiné avant l'ouverture des états généraux ; il fallait déterminer ce qui pouvait être abandonné sans danger et faire largement la part des besoins et des vœux. On devait ensuite se disposer à défendre même par la force tout ce que la violence des factions voudrait attaquer. Ce n'étaient pas les résistances des deux premiers ordres que Malouet, avec sa conscience élevée et pura, craignait alors le plus, c'était l'exagération des prétentions des communes. Montmorin, au contraire, tenait plus de compte du mauvais vouloir du clergé et de la noblesse. Une fois élu à Riom, Malouet, fort mécontent de l'état des esprits, était revenu à Paris; il avait de nouveau communiqué toutes ses réflexions à Necker et à Montmorin; il voulait qu'on fit au plus vite le dépouillement des cahiers et que la majorité des vœux fût considérée comme un fait acquis.

Pour bien connaître l'opposition à laquelle se heurtaient dans le conseil ces opinions si raisonnables, il faut se mettre sous les yeux le mémoire autographe de M. de Barentin, le garde des sceaux. La forme de la convocation et l'époque de la tenue des états avaient été l'objet devant le roi et la reine d'une discussion passionnée. Montmorin qualifiait la double représentation du tiers/ de justice rigoureuse, et faisait ressortir la disproportion immense de population et d'intérêts entre les deux premiers ordres et le troisième. Aidés par leurs collègues, MM. de la Luzerne et de Saint-Priest, Necker et Montmorin l'emportèrent. Lorsque, peu de jours après, le conseil eut i déterminer le lieu de réunion des étals, Necker voulait que ce fût à Paris, où il croyait conserver l'influence de sa popularité. Montmorin écoutait; le roi ne disait rien; on parlait de Tours, de Blois, d'Orléans, de Cambrai : même silence du roi. Pensant qu'un déplacement éloigné le contrarierait, la majorité se rabattit sur Compiègne; puis Montmorin, se reprochant sa complaisance, indiqua Saint-Germain; alors Louis XVI prit la parole : « Ce ue peut être que Versailles, dit-il, à cause des chasses. »

Les esprits clairvoyants s'inquiétaient de cette insuffisance de vues. Quinze jours avant l'ouverture de l'assemblée, Malouet avait eu une dernière explication avec Montmorin en présence d'un des prélats les plus instruits, Guillaume de la Luzerne, évêque de Langres. La conversation s'engagea à l'occasion d'un article fort remarqué du cahier du baillage de Riom. Malouet avait fait voter la résolution de n'attribuer aux états que le droit de consentir et de sanctionner les lois et les impôts. Il laissait l'initiative à la couronne, et il voulait que le ministère en fit le point de départ de sa politique. Mais, comme les deux premiers ordres en majorité étaient contraires, l'évèque de Langres, s'emparant de la difficulté avec sa vivacité modeste, proposa l'expédient de réduire les trois ordres à deux. C'était l'établissement d'une chambre haute et le choix d'une constitution anglaise.

Telles étaient les visées de Montmorin. Pourquoi ne fit-il pas prendre au roi immédiatement cette résolution? C'est qu'il pensait avec Necker qu'un tel changement devait être concerté avec les députés de la nation. On n'a pas oublié ce qu'il advint quand la proposition fut présentée. Montmorin eut à défendre les principes du gouvernement anglais successivement contre le roi, les nobles et les députés du tiers. Louis XVI, avec son honnêteté indéniable, malgré quelques pas dans l'imitation de la royauté constitutionneile, subit l'influence de la seule personne qu'il aimât, de Marie-Antoinette, et resta au fond le roi d'avant 89. La haute noblesse, les Montmorency, les Gramont, les Crillon, les Montmorin et quelques autres familles patriciennes savaient, au contraire, qu'on ne peut déchirer l'histoire où leurs noms et leurs services étaient à jamais gravés; cette aristocratie peu nombreuse acceptait une pairie héréditaire; mais la foule des gentilshommes de second ordre, anoblis de la veille, soit par des lettres patentes, soit par des charges vénales, tenait surtout à s'associer aux privilèges des anciens gentilshommes. La vanité des gens de cette classe s'exerçait bruyamment sur ceux qu'ils appelaient leurs inférieurs, c'est-dire la nation, et ils furent bien plus intraitables que les grands seigneurs; avec une seconde chambre où elle n'aurait pas eu la première place, la petite noblesse provinciale se crut en danger de perdre des distinctions qui ne faisaient qu'exciter les haines et les jalousies. Elle mit une obstination inouïe à repousser tout emprunt à la constitution britannique et elle versa dans cette théorie encore aujourd'hui i la mode et si dangereuse, avec ses apparences de profondeur, que de l'excès du mal sortirait le bien. Quant aux députés du côté gauche, irrités contre les privilégiés qui se séparaient constamment d'eux, redoutant le retour d'influences qu'ils avaient détruites avec une extrême énergie, voyant dans l'hérédité de la pairie une atteinte à la souveraineté du peuple, pleins de dédain, comme ce qui est jeune, pour l'expérience, pour le passé, et les idées étrangères, ils poursuivaient le rêve d'une royauté ancienne superposée a une démocratie illimitée.

Cependant les états généraux s'étaient réunis. La veille de l'ouverture de la séance solennelle, les douze cents députés se rendaient en procession à l'église Saint-Louis ; la comtesse de Montmorin et sa fille madame de Beaumont étaient placées à une fenêtre près de madame de Staël. L'ardente fille de Necker se livrait tout haut aux plus vives espérances en voyant pour la première fois en France les représentants de ses volontés. Madame de Montmorin l'interrompit avec un ton qui lui fit quelque effet : « Vous avez tort de vous réjouir; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » On eût dit que la malheureuse mère pressentait les infortunes sans nombre qui devaient l'accabler.

Du 5 mai au 5 octobre, durant ces cinq mois ou l'Assemblée devint maîtresse dil sort du pays, Montmorin se rapproche un peu de Mounier, et de plus en plus se mêle la politique intérieure. Il s'efforçait de pallier les fautes de Necker, et se créait, par la sûreté de son commerce avec lui, des ennemis irréconciliables au sein de l'entourage du roi, de la reine et des princes.

Bertrand de Molleville et Alexandre Lameth racontent que, pendant la lutte entre les communes et les privilégiés sur la vérification des pouvoirs et à la veille du jour où le tiers état s'érigea enfin en assemblée nationale, Montmorin reçut des mémoires proposant la dissolution. Il résista i ses amis eux-mêmes et, dans toutes ces questions de principes débattus entre l noblesse et le tiers, il soutint les projets libéraux, contre M. de Barentin, garde des sceaux, contre M. de Puységur, ministre de la guerre, et contre M. Villedeuil, ministre de l'intérieur. Dans une des séances du cabinet où les princes assistaient, le comte d'Artois ayant émis l'avis qu'aux nobles seuls appartenaient les grades militaires : « Les emplois ne sont pas des charges, répondit Montmorin; on les mérite en s'acquittant bien de ses devoirs, et ils doivent être confiés aux plus capables, sans distinction de naissance. » L'avis, combattu non moins vivement par le comte de Saint-Priest, fut écarté. La démocratie, à partir de ce jour, entra dans l'armée française. Le père de madame de Beaumont, malgré l'ancienneté de son nom, n'était donc d'aucune façon un homme d'ancien régime.

Lorsque arrivèrent la célèbre séance royale du 23 juin et l'avortement complet et irrémédiable des projets de Necker, le comte de Montmorin avait risqué sa position à la cour. Le mémoire de M. de Barentin, dans ses attaques presque injurieuses contre son collègue, ne laisse pas de doute. Necker avait préparé, depuis un mois, une déclaration presque mot pour mot semblable à celle qui fut donnée par Louis XVIII, à Saint-Ouen, vingt-cinq années plus tard. Mais la délibération du 17 juin par laquelle le tiers état s'appelait désormais l'assemblée nationale et l'immortelle séance du Jeu de Paume avaient paru au comte d'Artois des actes essentiels à réprimer. A l'heure du conseil dans lequel les concessions libérales devaient être arrêtées, un billet de la reine engagea le roi à sortir; la délibération fut renvoyée au jour suivant. Deux magistrats furent admis exceptionnellement à la discussion, ainsi que les deux princes frères de Louis XVI. Montmorin vint avec ardeur au secours de Necker, dont les projets étaient ainsi modifiés; il insista sur la droiture de ses vues, il invoqua l'ancienneté de son attachement pour le roi, le suppliant de se résigner à la constitution anglaise. La majorité refusa de condescendre à ses conseils. Necker alors ne voulut pas se rendre à l'Assemblée et offrit sa démission. La séance royale, loin d'atteindre le but qu'on se proposait, ne fut que l'occasion d'un nouveau triomphe pour le tiers état. Montmorin s'entremit au nom du salut de la monarchie, et, au grand mécontentement des courtisans, persuada au roi que la sûreté de sa personne était attachée à ce que Necker restât encore ministre'.

Dans les premiers jours de juillet, la cour se crut en mesure de contenir le mouvement populaire et d'intimider l'Assemblée. Le roi, à l'issue du conseil, prit à part M. de la Luzerne et le chargea d'aller porter à Necker une lettre qui lui ordonnait de quitter la France. Il lui recommandait seulement de cacher à tout le monde son départ. Le lendemain, Montmorin recevait, de son côté, un billet de Louis XVI, lui annonçant qu'il jugeait à propos de l'éloigner et qu'il pourvoirait plus tard ses besoins en récompense de ses services. M. de Breteuil, incapable de comprendre autre chose que le gouvernement des lettres de cachet, devenait premier ministre; M. le duc de Lavauguyon acceptait le portefeuille des affaires étrangères. Deux jours après ce coup d'État, la Bastille était prise; le roi venait à Paris, arborait la cocarde nationale et rappelait les ministres qu'il avait congédiés. Necker, en rentrant, rencontrait à Bâle madame de Polignac et sa famille, partant pour l'émigration; Montmorin, qui connaissait à fond Necker, fut étonné de son abnégation.

1. Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest,

L'essai d'une monarchie constitutionnelle démocratique allait, pour quelques mois, succéder à l'essai de monarchie anglaise.

IV

La Fayette, dont l'esprit était pareil à celui d'un Américain des États-Unis et qui soutenait la monarchie par devoir plus que par goût, fut le personnage important de cette seconde période. Envoyé par la noblesse d'Auvergne à la Constituante, compatriote de Montmorin, La Fayette l'avait connu à Madrid, au retour de la guerre d'Amérique. Leur amitié se noua plus solidement, lorsque, devenu chef des gardes nationales, il eut, en réalité, le commandement de toute la force armée. Montmorin crut un instant qu'avec son appui il pourrait encore sauver la royauté. Il voulut à tel point s'assurer de lui au profit de la famille royale, qu'il lui avait offert d'être connétable ou lieutenant général du royaume. La Fayette avait refusé. Montmorin se fia à sa loyauté et ne s'en repentit jamais ; mais il fut déçu dans son espoir en la valeur politique de l'homme, quand il eut à combiner avec lui l'organisation d'un plan intérieur pouvant à la fois servir à réprimer les clubs et à relever l'autorité constitutionnelle de Louis AVI.

La Fayette avait été consulté par Montmorin pour compléter le ministère. L'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, devint garde des sceaux; le comte de la Tour du Pin, ministre de la guerre;. M. de la Luzerne reprit le département de la marine ; le maréchal de Beauvau fut appelé au conseil sans portefeuille. Necker, qui présidait, n'avait plus foi au succès de sa cause et il ne pouvait désormais se flatter de la confiance du roi, pas plus. que de celle de l'Assemblée.

En reprenant son poste aux affaires étrangères, le comte de Montmorin comprenait aussi que l'ancienne politique de la maison de Bourbon était finie. Peut-on vraiment lui reprocher de n'avoir pas entrepris, au nom de la France, une expédition dans l'extrême Orient, lorsque le fils du roi de Cochinchine était venu, quelque temps auparavant, avec l'évêque, son gouverneur, solliciter des secours contre l'usurpateur qui avait détrône son père? Alors même qu'on eût envoyé les trois frégates et les douze cents soldats qu'il demandait, croit-on que les circonstances permissent, dans ces années 1789 et 1790, d'étendre l'influence française dans ces lointaines régions1? Sans cesse exposé aux attaques d'une assemblée qui, de jour en jour, par la création des comités, concentrait en elle non seulement la politique, mais encore l'administration, Montmorin croyait devoir se borner à soutenir les liaisons établies et à sauver au dehors la considération de la France. Il n'était ni un aventureux, ni un homme de génie: toutes les négociations traitées personnellement par lui, avant la double politique du roi, consistent dans. un traité de commerce avec la ville de Hambourg, dans le renouvellement des traités de paix avec la régence d'Alger, dans la confirmation de quelques arrangements avec quelques rajahs de l'Inde, dans une convention commerciale avec la petite république de Mulhouse et dans deux conventions avec l'Angleterre à la suite des événements de Hollande dont nous avons parlé.

1. Bachaumont, XXXIV; Flassan, Histoire générale de la Diplomatie française. ↩

Nos relations extérieures allaient devenir inquiétantes à mesure que la Révolution se développerait; l'influence de l'étranger se faisait déjà reconnaître dans les agitations occasionnées par la crise des subsistances. La Fayette avait dénoncé ces intrigues. Une lettre à Montmorin, de Dorcet, l'ambassadeur d'Angleterre, qui désavouait toute inculpation de ce genre et ses instances pour que celte lettre fût communiquée à l'Assemblée, contrairement aux formes diplomatiques, tout cela en disait assez. Depuis que la France, avait aidé à la délivrance de l'Amérique, l'Angleterre avait repris contre nous ses vieilles haines; elle avait souri cependant à notre révolution, s'imaginant alors que nous courions après l'imitation de ce qu'elle avait fait au xvii° siècle.

Quoi qu'il en fût, elle n'avait pas voulu profiter du complot de Brest et elle l'avait révélé Montmorin. On s'attachait des deux côtés à éviter tout sujet de rupture; l'Assemblée applaudit la lettre de Dorcet et la consigna au procès-verbal. (Séances des 22 et 23 juillet.) Une ère nouvelle allait s'ouvrir dans l'étonnante histoire que nous étudions : les journées des 5 et 6 octobre avaient lieu.

Déterminé par La Fayette, avec qui il avait eu une longue conférence pendant que les colonnes parisiennes marchaient sur Versailles, Montmorin avait conseillé au roi de venir habiter Paris. On n'avait pas encore perdu l'illusion de croire à la •durée de l'enthousiasme populaire pour la personne de Louis XVI1. Qui, ce jour-là, comprenait, que, dès ce moment, il n'y aurait plus, à proprement parler, de gouvernement monarchique? Montmorin, comme La Fayette, pensait que le péril le plus urgent était le duc d'Orléans. Le 6 octobre, La Fayette lui avait demandé un rendez-vous chez une femme de beaucoup d'esprit, dans la société de laquelle ils s'étaient rencontrés souvent, madame la marquise de Coigny. Là, après une conversation' que Mirabeau appelait très impérieuse d'une part et très résignée de l'autre, il fut résolu que le duc • d'Orléans partirait pour Londres avec une mission donnée par Montmorin pour justifier le départ.

1. Mémoires de La Fayette, t. II, p, 240. ↩

En éloignant Philippe-Egalité, les deux amis s'étaient mis d'accord pour écarter ce qu'ils pensaient être le danger le plus immédiat.

La mission du duc d'Orléans près du roi d'Angleterre est intéressante à étudier. La correspondance échangée avec Montmorin témoigne d'une rare •intelligence et révèle une sagacité véritable de la part d'un prince que sa haine pour Marie-Antoinette allait absorber et dévorer. Montmorin lui avait remis comme instruction de savoir si l'intention de Georges III était de demeurer, en tout état de cause, spectateur passif de nos divisions, ou d'en tirer avantage en provoquant a guerre1. Le voyage du prince avait un autre objet: une fermentation extrême régnait en Belgique. Il s'agissait de pressentir les dispositions du cabinet de Saint-James pour le cas où les Belges essayeraient de se soustraire à l'autorité de l'empereur.

1. Correspondan:e de Louis-Philippe d'Orléans avec Montmorin, publiée par L. C. R. Paris, 1800. ↩

Comme le frère de M. de la Luzerne était ambassadeur en titre près la cour d'Angleterre, M. le duc d'Orléans devait d'abord le voir et lui confier le but de sa mission. Il s'en acquitta, en effet, avec autant d'exactitude que de pénétration. Très dévoué à l'alliance anglaise, partisan, alors que l'idée n'était pas encore mûre, d'un traité de commerce fondé sur le libre échange, vivant dans l'intimité du prince de Galles et bien renseigné par lui sur la politique étrangère, le duc d'Orléans aurait pu, dans d'autres circonstances, rendre d'éclatants services. Mais sa situation vis-à-vis du représentant officiel de son pays auprès du roi George ne tarda pas à devenir fausse. Il écrivait le 6 mars 1790 à ses amis MM. de Liancourt et Biron : « Je crois que la manière dont je pourrais être le plus utile ici serait ou que M. de la Luzerne fût employé ailleurs ou eût un congé, et que je restasse à la tête des négociations, soit que j'eusse ou que je n'eusse pas le titre d'ambassadeur, avec un chargé d'affaires autre que M. de Barthélemy, qui me serait subordonné, et qui opérerait dans les mêmes vues et les mêmes principes que moi. » Le comte de Montmorin résistait absolument à cette combinaison; il avait bien voulu se prêter à un éloignement du duc; mais il se refusait à lui accorder sa confiance et à déplacer M. de la Luzerne.

Les trames qui se nouaient et se dénouaient à Paris autour de son nom vinrent ajouter à la difficulté du séjour du duc d'Orléans à Londres. Un de ses intimes, le baron de Menou, avait été appelé au nom du roi dans le cabinet de Montmorin. Il lui reprochait d'avoir, dans une correspondance rendue publique en Angleterre, parlé de la banqueroute comme inévitable. Le duc d'Orléans, instruit de cette nouvelle par M. de la Touche, protesta énergiquement, demanda une enquête el parvint a faire agréer ses justifications. Il insistait également pour que ses pouvoirs fussent confirmés et étendus. • Le moyen le plus sur et le plus noble, pour Mon• seigneur, de détruire jusqu'à l'apparence des calomnies dont il se plaint, lui écrivait Montmorin le 31 mai 1790, c'est de rendre son séjour Londres utile à la nation et au roi. M. de la Luzerne se trouvera trop heureux que Monseigneur veuille bien lui donner ses conseils et l'aider de ses moyens et l'on peul se reposer sur son honnêteté du soin de publier les services que Monseigneur aura rendus. »

M. de la Luzerne n'était pas aussi bien disposé que le croyait le ministre des affaires étrangères ; en relations confidentielles avec La Fayette, notre ambassadeur le tenait au courant des moindres faits et gestes du duc d'Orléans et de madame de Buffon, qui l'avait suivi en Angleterre. « Le duc d'Orléans n'est guère plus heureux avec les Anglais qu'avec les Français. On le regarde comme ayant déserté son parti, ce qui est dans ce pays-ci un crime capital et dont on lui sait extrêmement mauvais gré. Il se borne donc à la société de son ami le prince de Galles, de quelques complaisants et de madame de B... Il ne me paraît pas, cependant, désireux du tout de retourner en France. Je vous assure, mon cher marquis, que je surveillerai de près ses démarches et qu'il ne sortira pas sans que vous en soyez prévenu. » M. de la Luzerne se trompait, le duc d'Orléans était pressé de retourner à Paris. Le 25 juin 1790, il écrivait à Montmorin qu'il se disposait à partir. La Fayette, instruit de son désir de retour, lui envoyait sur-le-champ un aide de camp, M. de Boinville, le conjurant, pour éviter des troubles, de rester éloigné. Le duc d'Orléans ne voulut pas entendre raison; il adressa à l'Assemblée nationale une note par laquelle il déclarait urgent le devoir d'aller reprendre ses fonctions de député et reconnaissait que son séjour en Angleterre n'était plus dans le cas d'être utile aux intérêts de la nation. La Fayette eut beau dire à l'Assemblée que les mêmes raisons qui avaient déterminé le duc d'Orléans à accepter une mission pouvaient encore subsister, celui-ci débarquait à Calais et assistait au club des Jacobins, le jour anniversaire de la prise de la Bastille. Il avait pourtant vu clair durant cet éloignement volontaire d'une année, et il avait spécialement signalé avec discernement deux incidents qui faillirent troubler prématurément, dans cette année 1790, la paix de l'Europe : l'un était la révolution avortée des Pays-Bas, et l'autre la querelle suscitée à l'Espagne par l'Angleterre à propos de la saisie de quelques navires marchands par le vice-roi du Mexique.

Si les premiers événements de la Révolution avaient été considérés sans effroi par les cours étrangères, c'est que notre caractère de légèreté nationale rassurait; on traitait assez gaiement nos nouvelles libertés. Un théâtre de Londres s'était même permis de jouer une parodie de la Constituante. On voyait sur la scène le président, armé d'une grosse cloche, occupé à faire taire les orateurs, qui parlaient tous à la fois. Mais les événements du 6 octobre, les décrets rendus depuis le départ de Versailles, avaient révélé une vigueur et des passions inattendues. Les royautés européennes commençaient à être inquiètes et à redouter la propagande des idées françaises.

Une révolution avait éclaté dans le Brabant; elle était essentiellement nobiliaire et aristocratique. Un manifeste du 24 octobre 1789, signé Vanderhoot, déclarait que Joseph Il avait violé les articles 3 et 5 du pacte fondamental en démolissant les fortifications, en supprimant arbitrairement plusieurs monastères et des confréries. Vainement l'aristocratie brabançonne s'était adressée à l'Assemblée nationale et au roi et avait essayé de l'entraîner dans des mesures qui auraient pu amener la guerre; La Fayette, tout-puissant, avait vainement tenté de créer un parti populaire dans le congrès belge; il avait envoyé M. de Sémonville et un intrigant de premier ordre, Dumouriez, pour voir si réellement un concert pouvait être établi entre les deux mouvements. Les négociateurs avaient échoué. Montmorin ne voulait pas rompre avec la cour d'Autriche, • au moment surtout où Léopold Il venait de prendre la couronne. L'Assemblée nationale avait approuvé cette politique en renvoyant au roi, sans les ouvrir, les lettres qu'elle avait reçues des agents plénipotentiaires des populations révoltées. Rassuré de ce côté, l'empereur, après avoir obtenu par la convention de Reichenbach l'assentiment des cabinets de Londres et de Berlin, avait fait marcher, sous les ordres de Bender, 40,000 hommes de troupes autrichiennes. Les Pays-Bas étaient retombés sous le joug. L'insurrection n'avait eu qu'un effet chez nous, c'était de donner le jour un journal célèbre, les Révolutions de France et de Brabant, qui s'attacha comme un brûlot aux flancs de Montmorin. Le jeune Camille Desmoulins le rédigeait, et il fut avec Brissot le plus implacable ennemi du père de madame de Beaumont.

Mais le conflit entre l'Espagne et l'Angleterre devait être, pour la cause de la monarchie constitutionnelle, l'occasion d'un échec irréparable. Irrité de l'outrage fait à l'honneur du pavillon britannique, le cabinet avait demandé réparation à la cour de Madrid. L'Angleterre se montrait d'autant plus susceptible qu'elle n'était pas fâchée de trouver un prétexte pour se mettre en mesure d'exercer son influence sur les événements. Le pamphlet de Burke avait paru et avait semé l'effroi dans les âmes. Un armement considérable fut ordonné dans les ports anglais. L'Espagne, de son côté, réclamait de la France l'exécution du pacte de famille, la base alors de toute notre politique extérieure1. Par une lettre au président, dès le mois de mai 1790, Montmorin avait fait connaître à l'Assemblée nationale les motifs qui rendaient nécessaire l'équipement de quatorze vaisseaux de ligne. L'angleterre avait augmenté ses forces dans une telle proportion et avec une si fiévreuse activité, que, dans une autre lettre du 1" août, il crut prudent de demander de nouveaux subsides extraordinaires.

1. Archives nationales, cote K (n° 1340); Mémoires de Ferrières, liv. IV. ↩

La question du droit de paix et de guerre était en ce temps-la agitée dans toutes les tètes. Il suffisait d'un motif pour mettre en jeu les revendications. Lorsque Alexandre Lameth crut voir de graves inconvénients à décider sur un cas particulier une thèse d'attribution constitutionnelle, il ne fut même pas écouté. La lice était ouverte. Qui n'a lu les harangues enflammées qui passionnèrent Paris pendant huit jours ! La tribune était devenue le champ de bataille où semblait devoir se décider la cause de la Révolution. A la solution théorique d'un principe on attachait de part et d'autre, avec une égale ardeur, le triomphe ou le renversement de la Constitution. L'intérêt immédiat avait disparu devant l'abaissement de la monarchie.

Madame de Beaumont, qui avait rencontré Morellet chez les Trudaine, avait tenté de tirer de sa plume un secours. Dès les premiers mois de 89, dans une lettre au maréchal de Beauvau, publiée dans le Mercure, l'abbé Morellet, avec un remarquable bon sens, avait répondu à des publicistes superficiels, osant affirmer qu'il n'y avait dans la constitution anglaise ni liberté personnelle, ni tolérance religieuse, ni liberté de la presse, et que la nation obéissait aux volontés arbritraires d'un parlement oligarchique et corrompu. La fille de M. de Montmorin eût voulu qu'une brochure vint en aide à la défense des prérogatives essentielles du roi, sapées dans leur dernier fondement. Mais Morellet était effrayé; il fit la sourde oreille. La création du comité diplomatique avait, du reste, singulièrement affaibli l'initiative ministérielle, en attendant qu'il supprimât. Les dépêches relatives au différend de l'Espagne avec l'Angleterre lui avaient été renvoyées ; et, pendant que les constitutionnels luttaient en petit nombre pour essayer de faire régner un monarque sur un pays révolutionnaire, pendant que l'influence du ministre était à chaque instant battue en brèche, la convention de l'Escurial du 28 octobre 1790 mettait fin aux difficultés sans notre participation.

Il y eut pourtant une circonstance où Montmorin, pouvant agir isolément, avait démontré son habileté. L'ambassadeur des Provinces-Unies réclamait le reliquat des quatre millions et demi que la cour de Versailles s'était engagée à payer en vertu du traité de Fontainebleau du 10 novembre 1785. Montmorin se défendit contre cette réclamation. Il rappela les bons offices du roi auprès de l'empereur; il ajouta que la Hollande ayant contracté, depuis, une nouvelle alliance avec l'Angleterre sans notre adhésion, la France était dégagée de ses promesses. Les derniers payements ne furent pas acquittés.